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  [Transmission des connaissances]
Après eux, le déluge?
par Guylaine Boucher

Les départs massifs à la retraite inquiètent, leurs suites encore plus. Et si les générations montantes n’étaient pas capables de prendre le relais? Leurs aînés se posent ouvertement la question.

Avril 2000, dans un hôtel de Montréal. Une centaine de cadres du réseau de la santé et des services sociaux sont réunis en congrès et s’inquiètent : dans moins de cinq ans, ils auront tous pris le chemin de la retraite.

Ce n’est pas le repos mérité qui les effraie, mais leur relève. Tour à tour, leurs interventions au micro soulèvent le doute quant à la capacité des jeunes employés de l’organisation à leur succéder. Ces cadres au bord de la retraite leur reprochent de ne pas avoir de vision claire de ce que devrait être le réseau de la santé de demain et de ne pas comprendre la complexité de l’univers dans lequel ils devront évoluer. Bref, on les croit mal préparés, ignorants et démobilisés. «Nous nous sommes battus et nous avons réussi à maintenir certains services à la population parce que nous connaissions leur importance, dit l’un des congressistes. Quand je regarde devant, sincèrement, je me demande comment et qui pourra continuer à préserver les acquis.»


Ces commentaires ne surprennent pas du tout Madeleine Gauthier, responsable de l’Observatoire Jeunes et Société à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS – Culture et Société). Depuis 10 ans, elle consacre l’essentiel de ses recherches au profil socioéconomique des jeunes. À la veille de la plus importante relève de la garde sur le marché du travail depuis les années 1960 – il y aura plus de 325 000 départs à la retraite à compenser entre 2000 et 2004, selon les évaluations d’Emploi-Québec –, elle constate que ce syndrome du «après moi, le déluge» est bien vivant. «Un large pourcentage de la population voit les jeunes comme des êtres dépolitisés, peu ambitieux et mal formés.»

Ce sentiment n’a rien de nouveau. «À toutes les époques, les changements majeurs impliquant plusieurs générations ont soulevé les mêmes interrogations et inquiétudes, confirme Solange Lefebvre, anthropologue et professeure à la faculté de théologie de l’Université de Montréal. C’est toute la question de l’équilibre entre le changement et la continuité qui est en jeu.»

La dernière fois qu’un tel changement de garde a eu lieu, le contexte était fort différent. «Dans les années 1960, la révolution tranquille a propulsé nombre de jeunes des bancs d’école au marché du travail, explique Madeleine Gauthier. À cette époque, tout était en développement, nous avions du temps et de l’argent, le mode “essais et erreurs” était permis. Mais en ce moment, nous sommes en mode “continuité”, dans un contexte où les ressources financières sont comptées. Ça met beaucoup de pression sur la relève, qui est obligée d’avoir de bons résultats rapidement.»

De plus, selon Solange Lefebvre, le fait que les futurs retraités aient concouru à créer les institutions dans lesquelles ils travaillent n’aide pas à donner du leste. «La génération de travailleurs en poste actuellement y est depuis longtemps. Elle a mené sa barque à sa façon et s’est forgé une communauté de pensée. Quand aujourd’hui elle voit des jeunes pousser la porte, elle n’accepte pas facilement la remise en question de ses façons de faire.»

On a tous eu 20 ans
Jeune cadre du secteur public dans une armée de gestionnaires expérimentés, Benoît, 28 ans, admet que son aventure est parfois très dure. «Même si ma supérieure est convaincue de mes compétences et que je n’ai pas fait de faux pas, ma nomination ne fait pas du tout l’unanimité. Pourtant, il y a bientôt un an que je suis en poste.»

Difficultés à faire passer ses idées, opposition à peine masquée, il n’est pas rare que les autres gestionnaires fassent front commun pour marquer leur désaccord avec le p’tit nouveau. «Évidemment, je ne pense pas comme eux. Nous avons 30 ans de différence. Et, non, je n’étais pas là quand tout a commencé, mais ça ne m’empêche pas d’avoir de bonnes idées. Je ne compte plus le nombre de fois où, en réponse à une de mes propositions, les autres se sont contentés de se mettre à parler du bon vieux temps, question de bien me faire sentir qu’on ne va pas réinventer la roue.»

Le jeune âge et l’inexpérience n’ont pourtant pas toujours été considérés comme des tares. Plusieurs personnalités d’aujourd’hui ont d’ailleurs fait leurs premières marques dans la jeune trentaine, voire dans la vingtaine. Il y a eu Claude Charron, élu député à 24 ans et nommé ministre à 30 ans, puis Pauline Marois, élue députée et nommée ministre à 32 ans. Le jeune Jacques Parizeau, conseiller spécial au cabinet de Jean Lesage et professeur à l’École des Hautes Études Commerciales à moins de 30 ans en est un autre exemple. Même chose pour les leaders syndicaux des années 1950 et 60, à peine sortis de la vingtaine, qu’ont été Michel Chartrand et Jean Marchand.

La jeunesse d’aujourd’hui serait-elle moins capable? Il s’agit tout de même de la génération la plus scolarisée de l’histoire : on comptait deux fois plus de diplômés universitaires chez les jeunes Québécois de moins 30 ans en 1996 qu’en 1961. «Plusieurs des jeunes qui arrivent actuellement dans les organisations ont travaillé à l’étranger, ont assumé différentes responsabilités, ont deux ou trois diplômes universitaires et parlent aussi deux ou trois langues, ajoute Madeleine Gauthier. Ils sont généralement très débrouillards, souvent plus que nous ne l’étions quand nous sommes entrés sur le marché du travail.»

Transmission : utile ou nécessaire?
Pour éviter le conflit des générations, Marie-Michèle Guay, professeure à l’École nationale d’administration publique (ENAP), est de ceux qui prônent la transmission des connaissances. «Qu’on le veuille ou non, au fil des ans, une certaine expertise se développe, et vouloir s’en passer est une grave erreur.»

Un avis que partage Pierre Charbonneau, associé chez Raymond Chabot, Ressources humaines. «Le départ de dizaines, voire de centaines, de travailleurs laisse un vide sur le plan des connaissances. Parmi les meilleures façons de préserver ses connaissances, il y a le mentorat et le coaching.»

Cependant, Solange Lefebvre met en garde contre l’envie de faire du mentorat à tout prix. «Le danger, c’est qu’on est en train de faire du mentorat une panacée. En réalité, certains jeunes n’ont pas du tout besoin de mentor. Ils sont indépendants, autonomes et préfèrent apprendre par eux-mêmes ou être libres de s’en remettre à la personne de leur choix. Il y a de grands risques à vouloir mettre en place des solutions mur à mur, dont celui de complètement démotiver les nouveaux travailleurs en ne leur permettant pas de prendre des initiatives.»

La direction d’une usine de fabrication métallique de la Rive-Sud de Montréal l’a appris à ses dépens. Préoccupée par les nombreux départs à la retraite au service de la production, la haute direction avait tout misé sur le mentorat. Six mois après le début du programme, rien ne se passait comme prévu. «On a voulu asseoir tout le monde autour d’une petite table une fois par semaine pour que l’information passe. C’était ridicule», lance Marcel, 57 ans, un des mentors. «On a fait ça quelques fois, pour finalement se rendre compte qu’on parlait plus de pêche, de chasse et de chars. Par contre, quand j’étais dans l’usine et que le nouveau à côté de moi éprouvait de la difficulté avec sa machine, j’ai souvent étiré le cou pour l’aider et répondre à ses questions. C’est comme ça que j’ai appris il y a 35 ans et je pense que c’est encore la meilleure façon de faire. C’est quand on est devant un problème qu’on a besoin d’aide et qu’on peut apprendre. Pas quand on essaie d’imaginer quel problème pourrait bien arriver!»

Parfois même, le mentorat était plus productif entre jeunes recrues qu’entre anciens et nouveaux employés!

Pour éviter de se retrouver dans pareille situation, insiste Karine Blondin, présidente du groupe de pression Force Jeunesse, il ne faut pas refaire la même erreur que dans les années 1960. «On avait alors embauché massivement des travailleurs qui avaient tous le même âge. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui les départs prévus sont aussi imposants. Il ne faudrait pas réengager uniquement des jeunes de 22 ans qui sortent de l’université et se retrouver dans 30 ans avec le même problème. Le marché du travail est rempli de gens de 25, 30, 35 ans qui ont les compétences qu’il faut.»

Solange Lefebvre croit que le défi véritable est de maintenir l’équilibre entre la transmission des connaissances et le changement. «Le suivi et la continuité sont nécessaires dans une entreprise, notamment parce que ça permet d’éviter les mêmes erreurs. Mais il ne faut pas en faire une obsession. Il y a des ruptures très saines, car elles permettent la réalisation de certaines réformes essentielles.»

Ironie du sort, l’appel au changement soulève plus d’inquiétude que d’optimisme dans l’univers de ceux qui, hier encore, revendiquaient et réclamaient pourtant l’évolution à grands coups d’éclat. Hier le changement, aujourd’hui le statu quo?


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