Les vagues fondent paresseusement sur la plage. Allongé sous
le soleil, yeux fermés, vous vous laissez bercer par la torpeur.
Cette scène vous semble surréaliste? Vous êtes sans
doute du nombre croissant des Québécois qui ne prennent
pas de vacances.
Le Québec, c'est les vacances? Pas pour tous! Depuis 1970, les
chercheurs du département d'études urbaines et touristiques
de l'Université du Québec à Montréal (UQAM)
constatent une diminution importante de l'accessibilité aux vacances.
En 1995, leurs conclusions étaient consternantes : environ la moitié
des Québécois ne réussissent pas à partir
en vacances au moins une fois l'an!
Définie comme «une période d'au
moins quatre jours ouvrables consécutifs passés hors du
domicile habituel», l'évasion annuelle était prisée
par plus de 60 % de la population en 1970. Vingt-cinq ans plus tard,
près d'un Québécois sur deux n'a pas de congés
annuels. Parmi les «privilégiés» qui connaissent
la signification du mot vacances, la majorité change de décor
alors que 20 % demeurent à Balconville.
«L'obstacle majeur pour les gens incapables de prendre des vacances
ou de partir est évidemment une question d'ordre économique»,
explique Louis Jolin, professeur au Département d'études
urbaines et touristiques de l'Université du Québec à
Montréal (UQAM). Mais il croit que la précarité de
l'emploi - boulots contractuels, travail à temps partiel ou sur
appel - constitue aussi un facteur de plus en plus déterminant
dans l'accessibilité aux vacances. La réactualisation de
l'étude de l'UQAM, qui doit être complétée
cette année, pourrait confirmer cette hypothèse.
Légalement, un travailleur doit avoir terminé une année
de service continu chez le même employeur pour avoir droit au minimum
de deux semaines de congé prévues par la Loi sur les normes
du travail. Pour toucher trois semaines de vacances payées, il
doit avoir travaillé au même endroit pendant cinq ans! Ces
conditions ne sont plus adaptées au marché du travail actuel,
constate Louis Jolin, car les gens changent d'emploi beaucoup plus souvent
qu'auparavant - et pas nécessairement par choix. «Pour certains,
les emplois qui durent moins d'un an s'enchaînent.» Pas facile
de partir en vacances quand on sait qu'aucun chèque de paye ne
nous attend au retour!
Le nombre grandissant de travailleurs autonomes contribue aussi à
grossir les rangs des personnes qui se voient incapables de prendre du
repos. Souvent, ceux-ci ne connaissent le répit que lorsqu'il n'y
a pas de contrat en vue. «Ce ne sont pas des vacances voulues et
encore moins payées», dit le chercheur.
Une société des loisirs?
Jean Stafford, également professeur au département d'études
urbaines et touristiques de l'UQAM, est encore plus pessimiste. «La
société de loisirs, c'est foutu! Il y a 20 ans, on pensait
que le nombre de départs en vacances atteindrait 80 % en 2000,
alors qu'il est passé de 75 % en 1970 à 46,8 %
en 1995
»
Selon lui, les Québécois sont beaucoup plus préoccupés
par le rendement que par les vacances. «En Amérique du Nord,
les gens préfèrent le fric aux loisirs. Nous sommes plus
individualistes qu'en Europe, où les gens ont davantage de congés.
Ici, les vacances ne font pas partie des murs», affirme-t-il,
relevant l'influence des États-Unis, où il n'existe pas
de minimum légal en ce qui a trait aux jours de vacances alloués
aux employés.
En France, le pays le plus généreux quant à la durée
des vacances et à leur accessibilité (voir encadré),
la lutte pour l'obtention des congés payés fait partie de
la tradition ouvrière, souligne Jean Stafford. «Au Québec,
ce serait très mal perçu que des travailleurs fassent la
grève uniquement pour avoir plus de vacances.» Le chercheur
rappelle aussi que la culture du temps libre est un concept récent
au Québec. «Il y a trois générations, tout
le monde ou presque était agriculteur et personne ne prenait de
journées de congé.»
Quatre semaines pour tous
Imaginez une société sans vacances : privés
de répit, les travailleurs perdraient probablement la boule! L'économie
en souffrirait sérieusement. «Trop souvent, on réduit
la valeur des vacances à leur influence positive sur le maintien
de la productivité, observe Louis Jolin. Mais c'est beaucoup plus
que ça.»
Le farniente annuel est essentiel à l'équilibre de chaque
être humain, ajoute-t-il, et se répercute positivement sur
l'ensemble de la société. «Socialement et culturellement,
c'est très important d'avoir des vacances pour passer du temps
avec les autres. Prendre du temps pour jaser, pour perdre son temps. Pour
ne rien faire...»
Louis Jolin suggère d'augmenter à quatre semaines le seuil
minimal de vacances pour chaque Québécois. Selon lui, il
faudrait aussi abolir l'exigence de service continu chez un même
employeur pour définir le nombre de semaines de répit auquel
un employé a droit. Le temps de service équivaudrait au
nombre d'années sur le marché du travail, qu'on ait changé
de patron ou pas.
Dans sa lutte pour la réforme de la Loi sur les normes du travail,
l'organisme Au bas de l'échelle, qui défend les droits des
travailleurs non syndiqués, revendique trois semaines consécutives
de vacances annuelles pour les employés comptant entre une et trois
années de service (voir entrevue en page 10). La Confédération
des syndicats nationaux (CSN) appuie cette demande et en discutera lors
de son congrès, à la fin de mai, précise son directeur
de l'information, Yvan Sinotte. «Avec l'augmentation du salaire
minimum, ça fait partie des réformes que nous voulons proposer
au gouvernement dans le processus de révision de la Loi.»
Touchons du bois
[Le chèque-vacances]
Avoir des vacances, c'est bien. Pouvoir partir, c'est encore mieux! Pour
permettre à des Québécois moins fortunés de
prendre la route des vacances, le Conseil québécois du loisir
(CQL) cherche à adapter une formule implantée en Suisse
dès 1939 et en France depuis 1982 : le chèque-vacances.
Émis sous la forme d'une carte plastifiée ou de coupures
personnalisées - un peu comme des chèques de voyage -, il
permettrait d'acquitter certaines dépenses touristiques. Il serait
remboursé, émis et commercialisé par un organisme
central, auprès duquel les utilisateurs déposeraient les
sommes qu'ils choisissent de consacrer aux vacances. Les intérêts
générés par les investissements - non imposables
- permettraient la création d'un fonds pour développer des
infrastructures touristiques sans but lucratif, ce qu'on appelle le tourisme
social. Des discussions sont actuellement en cours avec le ministère
des Finances du Québec et Tourisme Québec, précise
le CQL. Le projet pourrait voir le jour vers 2004.
[L'art de partir en vacances]
Décollage en douceur
par Manon Joubert
La date de votre départ en vacances approche à grands
pas et les dossiers s'empilent sur votre bureau
Pas de panique!
Voici quelques conseils sur l'art de partir en vacances - et d'en revenir
- qui devraient vous permettre d'avoir l'esprit tranquille.
Un travailleur reçoit en moyenne jusqu'à 50 courriels par
jour au bureau. Au retour de deux semaines de vacances pleinement méritées,
cela signifie 500 messages à traiter, en plus des dizaines d'autres
qui attendent une réponse dans la boîte vocale. Sans parler
des nombreux dossiers laissés en plan et de ceux qui se sont rajoutés
entre-temps.
Selon un sondage réalisé l'an dernier par la firme en ressources
humaines OfficeTeam, les gestionnaires nord-américains estiment
que leurs employés mettent en moyenne une journée et demie
pour retrouver leur productivité après un long congé.
«À elle seule, la gestion des messages électroniques
et de la boîte vocale représente une tâche qui peut
se révéler longue et fastidieuse», prévient
Nathalie Barrette, directrice de la division montréalaise d'OfficeTeam.
En fait, planifier ses vacances, c'est aussi planifier son retour de
vacances
Avis à tous!
«Avant de partir en vacances, je prends toujours le temps de demander
à quelqu'un de s'occuper de mes dossiers.» C'est en mettant
ces sages paroles en pratique que Philippe Lazzaroni, p.-d.g. de Direct
Impact, une firme de développement de stratégies informatiques,
arrive à s'éviter des retours de vacances chaotiques.
Selon lui, la meilleure façon de passer de vraies vacances, c'est
de planifier son départ le plus minutieusement possible. «Pour
que les vacances soient bénéfiques, il faut «déconnecter».
Et la seule manière d'y parvenir, c'est de ne laisser aucun dossier
en suspens avant de quitter et de ne rien apporter avec soi. Autrement
dit, il faut faire le vide avant de partir! Pas après
»
Pour s'éviter une avalanche de courriels, il lui suffit d'en envoyer
un seul : «J'envoie un courriel à tous mes clients, au moins
deux semaines à l'avance, pour les aviser que je serai absent.
Je leur signale qu'ils peuvent s'adresser à un collègue
en cas de besoin. De plus, je change le message de ma boîte vocale
en indiquant quelle personne prendra la relève en cas d'urgence.»
Question de faciliter la tâche du collègue qui nous remplacera
pendant notre absence, on lui dressera une liste détaillée
de nos différents projets ou dossiers, et de leur état respectif.
Coupure totale
Après maintenant quatre années d'expérience comme
conseillère principale en ressources humaines au Cirque du Soleil,
Lysanne Desjardins a réussi à mettre sur pied un système
efficace pour bien préparer son départ.
D'abord, une règle arithmétique : la durée des vacances
détermine la durée de la préparation. Par exemple,
si le congé durera trois semaines, on doit commencer à planifier
son absence trois semaines à l'avance, histoire de ne pas s'embourber
la dernière journée. Lysanne respecte aussi la condition
de ne pas prendre de nouveau dossier durant ce temps de préparation.
Et elle n'a pas peur de déléguer! «Je demande à
quelqu'un de faire le tri de mes courriels pendant mon absence, de jeter
ce qui n'est pas important ou ce qui ne sera plus pertinent lorsque je
serai de retour.»
Les vacances de Lysanne se concentrent alors sur la détente et
le plaisir
ou presque. «Je laisse quand même un numéro
de téléphone à l'équipe de mon département,
où ils pourront me joindre en cas d'urgence. Toutefois, je m'assure
que ces personnes ne le donneront pas à mes clients!»
Pour retrouver son rythme de travail plus rapidement une fois revenu,
un plan de match s'impose avant le départ. «Avant de quitter,
je me fais une liste pour savoir où j'en suis avec certains dossiers,
poursuit Lysanne. Cette liste, je la donne à quelques personnes,
celles qui sont au courant de mes projets. Au retour, je m'assois avec
elles afin de vérifier l'état des dossiers. Je m'assure
que les questions et les problèmes qui sont survenus ont été
réglés.»
Il est essentiel de déléguer des tâches et d'établir
une liste de priorités pour s'assurer un retour de vacances paisible,
confirme Jacques Lafleur, psychologue spécialisé dans la
gestion du stress au travail. «Cette impression d'être débordé
est une bonne occasion de développer un sens des priorités
plus aigu en se demandant, par exemple, qu'est-ce qui est essentiel et
urgent dans nos tâches, qu'est-ce qui peut attendre, qu'est-ce qu'on
peut déléguer, même si on a tendance à se croire
indispensable.»
Une dernière consigne pour un retour tout en douceur : prendre
de vraies vacances! «Une semaine de vacances, ce n'est pas assez
pour décrocher, croit Philippe Lazzaroni. Ça prend en moyenne
une semaine à notre cerveau pour vraiment changer de mode. Alors
si on veut en profiter au maximum, il faut un minimum de deux semaines
de congé.» Seulement deux, vraiment?
[Les vacances autour du monde]
Nombre de journées de congé prévues selon les
normes minimales du travail en vigueur dans les pays suivants :
| Congés
annuels |
Congés
fériés |
(en
jours ouvrables) |
| Allemagne |
24 |
de 9 à 13 |
| Australie |
20 |
8 |
| Autriche |
30 |
13 |
| Canada |
10 (15 après cinq ans) |
11 |
| Chine |
10 |
7 |
| Corée |
22 |
18 |
| États-Unis |
0 (10 jours en pratique) |
9 |
| France |
25 |
11 |
| Italie |
15 |
12 |
| Japon |
de 10 à 20 |
14 |
| Royaume-Uni |
15 |
8 |
| Suède |
25 |
11 |
| Suisse |
20 |
8 |
(Source : Organisation mondiale du tourisme,
1999.)