S'il n'en tenait qu'à Ed Broadbent, personne ne devrait perdre
son gagne-pain au nom du profit. Et il croit qu'une majorité de
Canadiens pensent comme lui.
Coprésident de la Commission sur la démocratie canadienne
et la responsabilisation des entreprises, l'ex-chef du Nouveau Parti démocratique
(NPD) a parcouru le pays d'une mare à l'autre l'an dernier pour
questionner les Canadiens sur la responsabilité sociale des entreprises.
La course au profit excuse-t-elle tous les excès? Dans leur rapport
remis au ministre fédéral de l'Industrie, en février
dernier, les commissaires - dont John LeBoutillier, ancien président
et chef de la direction de la minière IOC et de Sidbec-Dosco -
répondent avec vigueur : NON! Les entreprises auraient plus
d'obligations morales à l'égard de leurs employés
que ne le croient généralement leurs dirigeants.
Au nom du profit, les entreprises ont-elles le
droit de tout faire, notamment de mettre des employés à
pied?
Surtout pas! Quand une entreprise éprouve des difficultés
financières, les mises à pied peuvent être inévitables
pour échapper à la banqueroute. Mais lorsqu'une société
est clairement rentable et qu'elle met à la porte des travailleurs
seulement pour accroître sa marge de profit, elle franchit une ligne
qu'elle ne devrait pas franchir. Même dans une économie de
marché, ce comportement demeure inacceptable - les gouvernements
doivent s'assurer qu'elle profite à tous, actionnaires comme travailleurs.
C'est pourtant une réalité au pays...
Les dirigeants d'entreprise ne cherchent qu'à présenter
les meilleurs rendements trimestriels possible, afin de maintenir l'intérêt
pour l'action de leur entreprise à la Bourse. Or, pour maintenir
des performances financières sur une si courte période,
ils prennent parfois la voie de la facilité et réduisent
la main-d'uvre. Les solutions de rechange, comme le réaménagement
du temps de travail ou les plans de préretraite, prennent trop
de temps à mettre sur pied pour qu'elles aient un impact sur le
trimestre suivant. C'est une vision brutale du capitalisme, que nous ne
connaissons qu'au Canada, aux États-Unis et en Grande-Bretagne.
En Europe continentale, en Allemagne et dans les pays scandinaves notamment,
les gestionnaires ont une culture d'entreprise beaucoup plus respectueuse
de leurs employés. On ne licencie pas pour licencier, mais parce
que cela se révèle généralement la seule solution
possible. On vise le long terme, plutôt que le court terme, autrement
dit. Par exemple, Volkswagen en Allemagne a sauvé pas moins de
90 000 emplois seulement en réaménageant le temps de travail.
En retour, les travailleurs ont obtenu des garanties d'emploi pour quatre
ans.
Nos entreprises manquent-elles d'imagination quand vient le temps d'augmenter
leurs profits?
En effet, il y a trop de sociétés canadiennes qui choisissent
la voie facile et qui mettent des gens à la rue. Mais il y en d'autres
qui trouvent des solutions imaginatives. Par exemple, Algoma Steel, un
géant de l'acier en Ontario, est en faillite. Mais tout le monde,
actionnaires, dirigeants et employés, a sacrifié une partie
de son salaire ou de ses avoirs en actions pour sauver des milliers d'emplois
l'automne dernier. Il faut aussi savoir que toutes les données
que nous avons étudiées à la Commission montrent
que les entreprises les plus responsables envers leurs employés
réussissent mieux sur le plan financier que les autres!
Les entreprises sont-elles au courant de ce fait?
De plus en plus de dirigeants se préoccupent davantage de leurs
responsabilités sociales, mais ils ne sont pas encore assez nombreux.
À mon avis, le gouvernement fédéral doit se pencher
sur ce problème, peut-être même intervenir. Tout le
monde a intérêt à ce qu'il existe des lois permettant
aux entreprises de faire des profits. Mais lorsqu'elles licencient des
employés pour réaliser des profits excessifs, il devrait
y avoir aussi des lois qui protègent les travailleurs.
Quels types de lois pourraient protéger les travailleurs contre
les mises à pied abusives?
D'abord, l'ambiguïté de nos lois actuelles en matière
d'entreprises et de finances laisse croire aux dirigeants d'entreprise
qu'ils ne doivent se soucier que du sort des actionnaires. Nous devons
modifier ces lois pour permettre aux entreprises et aux gestionnaires
de portefeuilles d'actions d'avoir des considérations sociales
aussi, et pas seulement financières. Nous pouvons aussi songer
à l'imposition de «taxes aux licenciements», qui permettraient
à partir d'un certain seuil de rentabilité que les entreprises
soient taxées lorsqu'elles licencient.
N'est-ce pas un peu irréaliste de croire qu'en taxant les entreprises,
on empêchera les mises à pied? Cela ne risque-t-il pas de
nuire considérablement à la création d'emplois et
d'être un frein à l'innovation?
C'est le discours traditionnel des entreprises canadiennes. Or, depuis
plus de 50 ans, leur part dans les revenus des gouvernements ne cesse
de diminuer, au détriment des particuliers. Les entreprises d'ici
sont donc loin d'être surtaxées. Avec cette idée,
nous n'inventons rien : une telle loi contre les licenciements abusifs
a été sérieusement envisagée par le gouvernement
français, l'année dernière! (voir l'encadré)
Dans quels autres aspects de la vie au travail les entreprises ont-elles
une responsabilité à l'égard de leurs employés?
Dans la santé et la sécurité au travail, au premier
chef. C'est le minimum. Mais aussi, elles ont la responsabilité
de ne pas s'opposer à la syndicalisation. Elles devraient même
l'encourager! Le droit à la syndicalisation est un droit fondamental,
reconnu dans la Déclaration universelle des droits de l'homme.
La syndicalisation est l'institution la plus importante pour s'assurer
que les entreprises rendent des comptes à leurs travailleurs. L'un
des employeurs les plus irresponsables en ce domaine est McDonald's Canada
qui, en tentant d'empêcher toute formation de syndicat dans ses
restaurants, viole les droits humains fondamentaux.
Avant de faire appel aux gouvernements, devrait-on plutôt convaincre
les entreprises d'être plus responsables?
Bien sûr, c'est aux entreprises de faire leurs devoirs. Dans notre
rapport, nous mentionnons les exemples de Shell Canada, Suncorp et The
Body Shop, des sociétés reconnues pour leur souci à
l'égard de leurs employés. Elles doivent être imitées
par toutes les autres sociétés. La Bourse de Toronto, par
exemple, pourrait exiger d'une entreprise la publication d'un rapport
social annuel pour qu'elle y soit inscrite. Dans un tel rapport, on indique
si les objectifs sociaux de l'entreprise - bien-être des travailleurs,
respect des droits humains, de l'environnement, etc. - sont atteints;
sinon, comment on compte y parvenir. Ce ne serait qu'une question de transparence
: à titre d'actionnaire, vous avez le droit de savoir comment se
comporte socialement une entreprise avant d'y investir.
Mais... les actionnaires veulent-ils vraiment le savoir?
À mon avis, ce n'est pas seulement un droit des actionnaires, c'est
aussi un de leurs devoirs que de questionner les administrateurs sur le
bilan social de l'entreprise. Mais en effet, pour le moment, il est utopique
de croire que la majorité des actionnaires soit prête à
sacrifier un peu de son rendement au nom d'une plus grande responsabilité
sociale. Il y a toutefois de plus en plus d'investisseurs privés,
comme les groupes religieux, qui se préoccupent de ces questions
et investissent selon leurs valeurs morales.
On ne pourra pas toujours éviter les mises à pied. N'y a-t-il
pas d'autres moyens de garantir la sécurité financière
des travailleurs, que d'interdire leur licenciement?
En effet, et c'est pour cela que les entreprises doivent se soucier de
la formation continue de leurs employés et de la gestion de leur
carrière. La demande pour des travailleurs bien formés augmentera
sans cesse et celle pour les travailleurs sous-formés diminuera.
La formation et la gestion de carrière doivent dorénavant
faire partie du filet de sécurité des travailleurs, au même
titre que l'assurance-emploi, l'assurance-salaire et la syndicalisation.
[Interdit d'interdire de licencier]
Avec sa Loi de modernisation sociale, adoptée le 19 décembre
2001,le gouvernement français cherchait à remettre au goût
du jour certaines protections sociales pour les travailleurs (contre le
harcèlement moral, entre autres).
Le gouvernement comptait aussi interdire «les licenciements pour
motif économique sauf en cas de difficultés sérieuses,
de mutations technologiques ou de réorganisation indispensable
à la sauvegarde de l'entreprise.» En gros, à moins
d'être à un franc de la faillite, les entreprises auraient
été forcées de trouver d'autres solutions à
leurs problèmes avant de procéder à des mises à
pied.
La loi était une réponse aux «licenciements boursiers»
: il y a un an, d'importantes entreprises, comme Moulinex et Danone, ont
mis à pied des milliers d'employés pour ragaillardir leur
titre en bourse.
Mais le 12 janvier dernier, une Cour constitutionnelle a jugé
cette partie de la loi contraire à la Constitution, parce qu'elle
portait atteinte à la liberté d'entreprendre - «une
atteinte manifestement excessive au regard de l'objectif de sauvegarde
de l'emploi», ont écrit les juges. Le gouvernement a abandonné
la partie.