Depuis qu'elles ont été considérées officiellement
comme des «personnes», au début du siècle dernier,
les femmes ont parcouru bien du chemin vers l'équité avec
leur contrepartie masculine. L'accès au marché du travail
a été l'un de ces grands pas.
Toutefois, quand vient le moment de dresser un bilan de la situation
des travailleuses, les opinions divergent. Les progrès non négligeables
accomplis depuis une trentaine d'années cachent de sérieux
ratés. En même temps, les femmes n'ont jamais autant eu accès
au marché du travail, dans tous les types et niveaux d'emplois.
Elles sont partout : dans les casernes de pompiers, à la tête
des plus grandes institutions financières, à l'Assemblée
nationale et même dans les sous-marins de l'armée canadienne.
Dans ce dossier, deux journalistes - une fille et un gars - explorent
les deux côtés de la médaille.
Selon elle, la lutte des femmes sur le marché du travail est loin
d'être gagnée. De vieux réflexes sociaux persistent
et les obstacles à abattre sont encore considérables.
Selon lui, les femmes ont vaincu : tout est en place pour mener
vers la vraie égalité, ne restent plus que certains irritants
qui disparaîtront avec le temps.
Le travail a-t-il un sexe? Une double réalité...
Un pas en
avant, deux en arrière
par Sophie Bernard
Depuis 1975, année symbolique s'il en est - c'était l'Année
internationale de la femme! -, la situation des femmes sur le marché
du travail a évolué de façon phénoménale.
Les femmes ont plus facilement accès au marché du travail,
elles sont cadres, chefs d'entreprises, dirigent des institutions et d'importantes
agences gouvernementales.
Alors de quoi se plaint-on? D'obstacles qui ont la vie particulièrement
dure et qui refusent de disparaître : la discrimination, la conciliation
travail-famille et l'équité salariale. Derrière les
statistiques et les success stories au féminin, l'égalité
entre hommes et femmes est encore loin d'être acquise.
Car, s'il y a les Helen Kearns à Nasdaq Canada, Andrée
Corriveau au Centre financier international, Carmen Crépin à
la Commission des valeurs mobilières du Québec, Monique
Leroux à la Société financière Desjardins-Laurentienne
il y a aussi toutes les autres.
Comme Liette, qui travaillait jusqu'à récemment aux communications
pour une maison de production montréalaise : après six mois
dans l'entreprise, elle s'est retrouvée sous les ordres d'une nouvelle
vice-présidente, réputée pour sa façon quasi
militaire de diriger ses employés. Très rapidement, les
choses ont dégénéré entre Liette, vivant en
couple et mère d'un enfant en bas âge, et sa supérieure,
célibataire et sans enfant.
«J'étais d'accord pour rester tard en période de
rush, raconte Liette. Mais, pour le bien de ma famille, je préférais
avoir des horaires normaux le reste du temps. Après une de ces
périodes de rush, j'ai recommencé à quitter le bureau
vers 17 h 30. Au bout de quelques jours, elle m'a reproché de partir
si tôt.» Malgré plusieurs tentatives d'explication
de sa part, rien n'y fit, on exigeait toujours plus d'elle. Liette a craqué
et a remis sa démission.
Maintenant mère d'un deuxième enfant, elle est à
contrat, chez elle. «Cette femme était une caricature du
modèle de la performance. Mais il faut savoir établir ses
priorités et ce n'est pas parce que tu travailles les soirs et
les fins de semaine que tu es un bon employé!»
Les formes de la discrimination
La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du
Québec (CDPJQ) reconnaît que le problème vécu
par Liette n'est pas un cas isolé. «Les femmes sont sujettes
aux discriminations au même titre que les handicapés, les
minorités visibles et les autochtones», indique un document
de la CDPJQ déposé lors de la Marche mondiale des femmes,
en 2000. «Il y a eu des avancées importantes en éducation,
ce qui a permis aux femmes d'accéder à des métiers
traditionnellement masculins, explique Lucie-France Dagenais, sociologue
et chercheuse à la CDPJQ. Et les écarts salariaux tendent
à diminuer. Mais nous sommes encore tellement loin de l'égalité.»
Depuis 1976, les articles 10 et 16 de la Charte des droits et libertés
de la personne du Québec sont pourtant clairs : il est interdit
de discriminer selon le sexe, à l'embauche comme à l'emploi.
Mais, 25 ans après la mise en application de ces articles, la plupart
des plaintes reçues par la CDPJQ concernent toujours le travail,
et les femmes figurent parmi les victimes les plus nombreuses. Le quart
des plaintes ont trait au sexisme en milieu de travail : refus d'embauche
parce que le candidat est une candidate, parce qu'elle n'est pas mariée,
congédiement pour cause de grossesse... «Et il y a le harcèlement
en milieu de travail, particulièrement le harcèlement sexuel,
qui touche beaucoup plus les femmes», rappelle Lucie-France Dagenais.
Ce harcèlement peut être psychologique autant que physique.
«Journaliste pigiste, j'ai été poursuivie pour diffamation,
conjointement avec mon éditeur», raconte Sylvie. «Au
bout de deux ans de recours, et donc de factures d'avocat à mes
frais, je demande à mon éditeur s'il ne serait pas temps
de régler la cause à l'amiable. Me regardant droit dans
les seins, il m'a répondu : «De toute façon, si j'étais
le juge, je te donnerais tout de suite raison.» Je l'aurais giflé!»
Et puis, il y a la question de la grossesse. Dans son mémoire
présenté en septembre 2000 à l'Assemblée nationale
au sujet du projet de Loi sur l'assurance parentale, la CDPJQ a fait valoir
que «malgré les progrès réalisés, la
plupart des femmes continuent de se heurter au problème de la discrimination
fondée sur la grossesse et de l'inégalité de traitement
dans l'emploi en raison de leur rôle dans la procréation».
«Environ 350 plaintes sont déposées chaque année
à la Commission des normes du travail pour des cas de congédiement
abusif de travailleuses enceintes», souligne Lucie-France Dagenais,
de la CDPJQ. En plus des cas de congédiement, il y a aussi les
problèmes d'accessibilité au régime d'assurance-emploi,
de durée du congé et de montant des prestations accordées.
En outre, les différentes modifications apportées au régime
de l'assurance-emploi ont beaucoup plus touché les femmes que les
hommes. Aujourd'hui, seulement 30 % des femmes sans emploi touchent des
prestations d'assurance-emploi, contre 42 % des hommes, alors qu'ils
étaient presque à égalité dans les années
80. Par exemple, environ 10 000 femmes de moins qu'en 1997 ont aujourd'hui
droit à des prestations de maternité, parce que le nombre
minimal d'heures travaillées a été porté de
300 à 700 heures.
À salaire égal...
«Les femmes demeurent les championnes du travail précaire,
concentrées dans des ghettos d'emplois sous-payés, à
temps partiel, où l'accès à la syndicalisation demeure
très difficile. Les deux tiers des personnes travaillant au salaire
minimum sont des femmes», écrivait Françoise David,
alors présidente de la Fédération des femmes du Québec,
Marie Bergeron, vice-présidente de la FTQ, Claudette Carbonneau,
vice-présidente de la CSN, et Lorraine Pagé, ex-présidente
de la CSQ, dans une lettre ouverte à l'occasion du 25e anniversaire
du Conseil du statut de la femme, en 1998.
Mais le 21 novembre 2001, une des plus anciennes récriminations
des groupes féministes a été enfin satisfaite, du
moins en théorie : la Loi sur l'équité salariale
est officiellement entrée en vigueur (voir l'encadré).
Parce qu'il y a bel et bien un écart salarial important entre
Elle et Lui, nous prouvent les données de Statistique Canada :
les gains moyens des femmes canadiennes pour l'année 1998 étaient
de 21 999 $, alors qu'ils étaient de 34 171 $
pour les hommes - un écart de 67 %! La situation ne se serait
guère améliorée depuis 1998. La CSN estime, selon
ses propres évaluations des données de Statistique Canada,
que pour chaque dollar gagné par un homme, la femme ne reçoit
encore que 65 cents.
«Le 21 novembre a été une date importante»,
confirme Claudette Carbonneau, vice-présidente de la CSN. Mais,
si la bataille juridique semble gagner du terrain, dans la vraie vie,
il en va tout autrement. Par exemple, bien que l'équité
salariale soit en vigueur depuis novembre dernier, ce n'est qu'à
partir du 21 novembre 2005 que les écarts salariaux devront être
corrigés - encore quatre ans d'attente.
Or, deux mois avant l'échéance du 21 novembre, un sondage
CROP pour l'Ordre des conseillers en ressources humaines et en relations
industrielles agréés révélait que seulement
65 % des entreprises québécoises avaient commencé
les travaux d'instauration de l'équité salariale et que
46 % d'entre elles n'en avaient pas accompli la moitié. Pire :
9 % n'avaient tout simplement pas l'intention d'appliquer la loi.
De plus, la pilule de l'équité salariale ne s'avale pas
de la même façon pour tous les employeurs. Le chapitre 9
de la loi permet à certains employeurs de se soustraire à
la loi, s'ils démontrent devant la Commission de l'équité
salariale qu'ils ont déjà procédé à
un exercice d'équité salariale. Plus de 80 % des entreprises
qui ont fait appel à l'article 9 ont vu leur demande acceptée.
«La Commission n'a pas voulu entendre les commentaires des syndicats
et des femmes avant de donner son aval à ces entreprises, s'insurge
la vice-présidente de la CSN, qui juge impossible qu'autant d'entreprises
aient déjà procédé à l'équité
salariale. «Il y a eu énormément de laxisme de la
part de la Commission dans ses évaluations, tant sur la forme que
sur le fond. Cent soixante entreprises, cela peut sembler peu, mais de
ce nombre, on retrouve des employeurs très importants, dont la
fonction publique, le Mouvement Desjardins, Zellers ou encore IBM. Nous
allons donc nous retrouver avec quelques centaines de milliers de femmes
qui seront encore traitées comme des employées de seconde
classe...»
Coude à coude
par Nicolas Bérubé
«L'homme le plus puissant du Québec est une femme»,
a déclaré Bernard Landry lors de la nomination de Pauline
Marois comme ministre d'État à l'Économie et aux
Finances, ministre de la Recherche, de la Science et de la Technologie,
et responsable d'Investissement Québec.
Bien sûr, les paroles teintées d'humour du premier ministre
ont été calculées pour plaire aux femmes - son allocution
avait lieu le 8 mars dernier
Mais elles n'en demeurent pas moins
révélatrices : en 2001, personne ne s'indigne de voir une
femme à la barre des finances de l'État. Il y a 40 ans,
même la présence d'un Canadien français à cette
fonction clé était considérée comme suspecte.
Imaginez une femme...
On peut y voir également le signe qu'il reste de moins en moins
de batailles à livrer pour que la lutte des femmes au travail soit
définitivement gagnée. L'an dernier, Statistique Canada
concluait dans une étude intitulée Femmes au Canada que
«l'arrivée d'un grand nombre de femmes dans la population
active rémunérée a été l'une des tendances
sociales dominantes au cours du dernier demi-siècle».
Et les statistiques à ce sujet sont surprenantes. Ainsi, en l'an
2000, 49 % des professionnels d'affaires et des finances au Canada
étaient des femmes, contre 41 % en 1987. Il y a fort à
parier qu'elles y seront majoritaires très prochainement. Également
en 2000, 53 % de tous les médecins et dentistes au pays étaient
des femmes, soit une augmentation de près de 10 points de pourcentage
depuis 1987. En sciences sociales, les femmes occupent aujourd'hui 60 %
des postes, comparativement à 48 % en 1987. Et, depuis 10
ans, le taux de chômage des femmes est légèrement
inférieur à celui des hommes, alors que la situation inverse
avait prévalu entre 1976 et 1989.
Toujours d'après Statistique Canada, environ 11 % des femmes
canadiennes gagnaient plus que leur conjoint en 1970. Aujourd'hui, elles
sont 25 % à toucher un salaire plus élevé que
ces messieurs. Une ombre au tableau : les postes de très haut niveau
sont encore majoritairement occupés par des hommes. En 2000, à
peine 21 % des postes de gestionnaires de niveaux supérieurs
étaient occupés par des femmes, une augmentation de quatre
points depuis 1987. Les patrons sont donc beaucoup plus nombreux que les
patronnes, du moins pour l'instant.
À salaire égal, femmes égales
En septembre dernier, deux mois avant l'entrée en vigueur de la
Loi sur l'équité salariale (voir l'encadré à
la page 34), un sondage CROP révélait que 81 % des
entreprises de la province prévoyaient être prêtes
à temps et qu'à peine 9 % estimaient que la Loi leur causerait
du tort. De plus, 34 % estimaient même que l'équité
salariale aurait des effets positifs au sein de leur entreprise!
Une attitude qui contraste avec les grincements de dents qui se faisaient
entendre il y a six ans, alors que cette loi était en gestation.
«Au départ, les entreprises y étaient réfractaires
: elles voyaient surtout les complications administratives que la loi
engendrerait», explique Sylvie Ratté, directrice de la recherche
à la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante.
«Mais, maintenant, la grande majorité des entreprises se
déclarent prêtes à se conformer à la loi. C'est
une très bonne nouvelle.»
Selon elle, les écarts salariaux ne sont plus tellement basés
sur une simple discrimination homme/femme, mais bien sur l'expérience
et le degré d'implication de l'individu au sein de l'entreprise.
Et ce n'est pas la loi qui va y changer quoi que ce soit. «Comme
les femmes sont plus nombreuses à s'occuper de la famille, elles
consacrent habituellement moins de temps à leur carrière
et doivent s'absenter plus souvent. Ce sont des choses qui ont une incidence
sur la rémunération.»
Droit au but
En fait, pour bien des experts, la question n'est plus de savoir si les
femmes ont accès aux postes de direction, mais si elles prennent
les bons moyens pour y accéder.
L'an dernier, la journaliste américaine Esther Wachs Book a publié
Why the Best Man for the Job is a Woman, un essai dans lequel elle explique
que les femmes possèdent des qualités d'entrepreneurship
que les hommes n'ont pas, dont une facilité innée à
réinventer les règles et une plus grande aptitude à
communiquer avec les employés.
Plus récemment, l'auteure Pat Heim publiait In the Company of
Women : Turning Workplace Conflict into Powerful Alliances, un livre qui
laisse entendre que les pires ennemis des femmes au bureau sont bien souvent
les autres femmes du bureau, et non les hommes!
«Je crois que les femmes ont en grande partie gagné la bataille
de la discrimination pure et simple à l'embauche, explique Louise
St-Cyr, directrice du Groupe Femmes, gestion et entreprises, et professeure
de finance à l'École des Hautes Études Commerciales.
Les vieux réflexes de macho sont beaucoup moins présents
aujourd'hui.»
Mais, tout comme Sylvie Ratté, Louise St-Cyr est d'avis que les
entreprises sont de plus en plus exigeantes avec leurs employés
: pour gravir les échelons, il faut, maintenant plus que jamais,
donner son temps sans compter. «Le problème, c'est qu'à
ce jeu-là, les femmes sont perdantes. Les études montrent
que les femmes sont plus nombreuses que les hommes à s'occuper
des enfants, des parents âgés, des tâches ménagères.
Les hommes, eux, peuvent plus facilement consacrer leur temps à
leur carrière. Ça fait toute la différence.»
La solution? Favoriser les programmes sociaux comme les garderies et
les soins à domicile pour les personnes âgées. Bref,
donner l'occasion aux femmes de souffler un peu
histoire d'être
coude à coude avec leurs confrères masculins.
Ghettos féminins
Depuis le milieu des années 80, les femmes sont plus nombreuses
que les hommes à sortir de l'université avec un diplôme
en poche. À l'Université de Montréal, par exemple,
elles ont recueilli 61 % des diplômes décernés
en l'an 2000, contre 39 % pour les hommes
On les a vues aussi
apparaître chez les camionneurs, les policiers, les pompiers, dans
les unités de combats de l'armée, et même dans les
sous-marins.
Toutefois, en règle générale, les femmes continuent
à s'inscrire massivement dans des domaines typiquement féminins.
À l'université, les femmes sont toujours minoritaires dans
certains programmes, comme l'ingénierie, de même qu'en mathématiques,
où elles ne représentent que 20 % des diplômés
(à peine 3 % de plus qu'en 1987). En formation professionnelle,
par exemple, plus de 80 % des diplômées proviennent
de quatre domaines : la santé, les soins esthétiques,
l'alimentation, et l'administration (secrétariat). Ironie du sort,
les conditions d'embauche dans ces domaines sont loin d'être extraordinaires
Sur les 50 programmes de formation technique et professionnelle désignés
comme étant les plus prometteurs, 42 sont «presque complètement
négligés» par les femmes, ont constaté les
auteurs d'une étude sur la coordination de la condition féminine
du ministère de l'Éducation, en 1999.
Une situation qui préoccupe Anne Thibault, conseillère
à la coordination de la condition féminine au ministère
de l'Éducation. «Souvent, les filles manquent d'information :
elles ne savent pas qu'elles peuvent entreprendre des carrières
dans des domaines habituellement masculins, comme la mécanique,
le transport ou l'industrie forestière. Il faut changer les mentalités.»
«Les intérêts des filles changent tranquillement»,
croit pour sa part Christine Fréchette, consultante en relations
internationales et membre de Force Jeunesse, un groupe de jeunes professionnels
qui militent pour améliorer les conditions de travail des jeunes.
«Les jeunes se fient beaucoup aux modèles pour choisir leur
carrière et, souvent, les modèles sont issus d'emplois typiquement
féminins. Il faut faire valoir des modèles de femmes qui
travaillent dans des milieux d'hommes, pour montrer aux filles qu'il est
possible de faire carrière dans tous les domaines.» Les filles,
la balle est dans votre camp...
[Vers l'équité salariale?]
Depuis le 21 novembre 2001, les 35 000 entreprises québécoises
de 10 employés ou plus doivent commencer à corriger le salaire
de leurs travailleuses le cas échéant. La loi 35 sur l'équité
salariale vise à «corriger les écarts salariaux dus
à la discrimination systémique fondée sur le sexe
à l'égard des personnes qui occupent des emplois dans des
catégories d'emplois à prédominance féminine».
C'est-à-dire que des professions reconnues comme «féminines»
sont comparées, dans une même entreprise, à des métiers
typiquement masculins. Selon un très long et complexe système
d'évaluation, on détermine à quelle profession majoritairement
occupée par des hommes peut se comparer le travail de secrétaire,
d'enseignante ou de réceptionniste, par exemple. Les salaires de
ces dames seront par la suite revus à la hausse, s'il y a lieu.
Les compagnies ont au plus tard jusqu'au 21 novembre 2005 pour verser
les correctifs salariaux (rétroactifs depuis le 21 novembre 2001),
sans quoi elles s'exposent à des amendes pouvant aller de 10 000
à 25 000 $.
(S. B. et N. B.)
[Les patronnes]
Depuis plusieurs années, les filles sont non seulement majoritaires
à l'université, mais elles réussissent mieux leurs
études que leurs confrères. Est-ce à dire qu'il y
aura plus de patronnes que de patrons d'ici à une vingtaine d'années?
Le scepticisme semble de rigueur...
Christine Fréchette, consultante en relations internationales
et membre de Force Jeunesse :
«C'est ce que je souhaite et j'aimerais croire que ça va
arriver un jour. Mais je ne me fais pas d'illusions : aujourd'hui, les
femmes gagnent toujours moins que les hommes. Le fait que les filles soient
plus nombreuses que les gars à sortir de l'université est
très positif, mais l'équation «fille + diplôme
= boss» n'est pas aussi automatique que ce que l'on pourrait croire.
L'ingénierie, la politique, l'informatique, ce sont encore des
milieux de gars
»
Anne Thibault, conseillère à la coordination de la condition
féminine au ministère de l'Éducation :
«Je ne crois pas que les femmes seront aussi nombreuses que les
hommes à occuper des postes de direction, pour la simple et bonne
raison qu'elles sont encore trop nombreuses à étudier dans
des domaines typiquement féminins, comme l'enseignement ou les
soins de santé. Il faut encourager les filles à étudier
dans les domaines non traditionnels, comme le génie mécanique,
le génie électrique, etc.»
Ruth Rose, professeure au département des sciences économiques
à l'UQAM :
«Les femmes qui dirigent les compagnies seront plus nombreuses qu'aujourd'hui,
mais elles seront toujours moins nombreuses que les hommes. Ça
va prendre beaucoup, beaucoup de temps avant que l'écart ne se
résorbe. Les femmes sont encore minoritaires dans les programmes
de maîtrise et de doctorat, ce qui signifie qu'elles seront moins
nombreuses à être qualifiées pour les emplois haut
placés. De plus, on remarque que le femmes sont généralement
moins carriéristes que les hommes : elles sont moins nombreuses
à rechercher le pouvoir, les promotions, etc.»
(N. B.)
[«Ils peuvent être laids,
pas vous»]
Pour gagner sur le marché du travail, les femmes doivent-elles
absolument singer les hommes? C'est ce que croit Gail Evans, vice-présidente
exécutive de la chaîne de nouvelles CNN, et l'une des femmes
les plus influentes aux États-Unis.
Elle développe sa théorie du succès dans Play Like
a Man, Win Like a Woman - What Men Know about Success that Women Need
to Learn (Jouez comme un homme, gagnez comme une femme - Ce que les hommes
savent à propos du succès que les femmes doivent apprendre),
publié aux États-Unis en 2000. Le best-seller a plu aux
femmes par ses petites phrases assassines et passe-partout, du genre «Soyez
un imposteur» ou «Ils peuvent pleurer, pas vous; ils peuvent
être laids, pas vous.»
En entrevue, Gail Evans parle comme elle écrit. «Dans toutes
les sociétés du monde, une chose ne diffère pas :
les femmes sont choisies alors que les hommes choisissent.» Selon
elle, l'inégalité entre les sexes viendrait du fait que
les objectifs des unes et des uns sont totalement différents. «Les
femmes jouent pour participer, pour inclure les autres, alors que les
hommes jouent pour gagner.» Autre différence : alors que
les hommes ont des petites cases pour chacune de leurs activités,
les femmes font tout en même temps. «Je prends l'image des
bulles dans les bandes dessinées : l'homme n'a qu'une bulle au-dessus
de la tête à la fois, la femme en a plusieurs. Par exemple,
les femmes essaient de mener une carrière tout en voulant élever
une famille parfaite. Pas les hommes. Autre exemple : ma fille peut passer
deux heures à choisir entre cinq blouses blanches. Bon sang, une
blouse blanche est une blouse blanche! Si les femmes canalisaient toute
cette énergie émotionnelle, elles pourraient accomplir tellement
plus. Mais les femmes veulent toujours bien faire les choses; elles se
sentent coupables, pensent avoir fait une erreur, reviennent vérifier
et perdent beaucoup d'énergie...»
Plutôt que de jouer selon les règles des hommes, ne serait-il
pas préférable d'inventer nos propres règles? «Non.
Nous devons avant tout savoir comment se joue le jeu. Nous pourrons un
jour écrire nos propres règles toutes ensembles, mais, avant
cela, nous devons prendre le pouvoir. Il faut être à l'intérieur
pour pouvoir changer les règles du jeu. Oui, j'ai brisé
les règles au cours de ma carrière, mais j'ai choisi les
moments pour le faire.»
Se prendre en main et assumer ses choix - Gail Evans répète
cela comme un mantra. «Nous ne pouvons tout simplement pas être
parfaites», lance-t-elle simplement.
Gail Evans écrit en ce moment son prochain essai, qui portera
sur l'obligatoire solidarité féminine. «Il n'y aura
qu'une règle dans celui-ci : nous devons nous soutenir entre nous,
nous devons faire attention les unes aux autres. Je crois que les femmes
doivent apprendre à faire appel à d'autres femmes dans le
monde des affaires. Donnons-nous la business les unes aux autres. Il serait
temps que nous nous réveillions.» Vive le réseautage...
sélectif!
(Play Like a Man, Win Like a Woman - What Men Know about Success that
Women Need to Learn, par Gail Evans, New York, Broadway Books, 2000.)
(S. B.)
[Du travail et de la famille]
De plus en plus de femmes atteignent les sommets de la hiérarchie
au Québec. Mais est-ce difficile d'être femme et grande patronne?
Et les enfants dans tout ça? Voici ce qu'en pense une dirigeante
d'entreprise.
Denise Verreault / Présidente du Groupe maritime Verreault
Mère adoptive de deux fillettes
«C'est à la suite du décès de mon père
que je me suis retrouvée malgré moi à la tête
du Groupe Verreault. Puis je me suis laissée prendre au jeu. Mes
études en éducation ne m'avaient pas du tout préparée
à devenir chef d'entreprise. Au début ça a été
difficile parce que j'ai dû gérer l'entreprise en apprenant
comment le faire en même temps. Mais je ne crois pas que le fait
d'avoir été une femme ait été un problème.
Au contraire, ça a plutôt été un avantage,
à cause de l'effet de surprise. Et, finalement, beaucoup d'hommes
m'ont aidée.
«Je n'ai jamais perçu que le fait d'être femme me
posait des embûches qu'un homme n'aurait pas eues à ma place
Des problèmes, j'en avais déjà assez ailleurs sans
en chercher dans le fait d'être une femme.
«Même si je suis à la tête d'une entreprise,
je voulais avoir une famille, parce que je crois que c'est important.
Nous avons décidé d'adopter deux petites Chinoises. Nous
les avons adoptées lorsqu'elles étaient très jeunes,
l'une avait six mois et l'autre un an. Elles ont maintenant sept et neuf
ans.
«Je ne concilie rien du tout! Je me sens toujours déchirée
: quand je suis à la maison, je voudrais être au travail
et inversement. Et, en plus, je voyage beaucoup. Or, plus mes filles grandissent,
plus elles s'ennuient. Je vis très mal ce déchirement. J'essaie
de leur parler tous les jours, peu importe où je suis.
«Mon conjoint est très présent, mais cela n'empêche
pas que c'est souvent la femme qui doit penser à prendre rendez-vous
chez le dentiste ou à acheter des mitaines. Les hommes ont comme
des tiroirs dans leur tête qu'ils peuvent fermer : quand ils sont
au travail, le tiroir famille est fermé et, quand ils sont à
la maison, le tiroir travail est fermé. Les femmes ont tous leurs
tiroirs ouverts en permanence. Les hommes doivent aussi sentir le déchirement,
mais ils le vivent différemment, ils ne se sentent pas aussi responsables
que les femmes, peut-être parce qu'ils ont été élevés
comme ça.
«Peut-être que je ne me rends pas compte à quel point
je peux être considérée comme un modèle. Le
danger d'être un modèle, c'est qu'il faut rentrer dans le
moule dans lequel on nous a mis. Moi, je me rebelle
Quand on aborde
le rôle des femmes dans le milieu du travail, j'ai l'impression
que certaines femmes jouent à la victime. Je ne dis pas qu'il n'y
a pas de chauvinisme! Mais j'ai fait le choix de ne pas m'y attarder.
Au bout du compte, on fait des affaires. Je doute fort que les hommes
refusent de faire affaire avec le Groupe Verreault parce que je suis une
femme. Et s'ils le font, c'est leur problème!»
(S. B.)