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  Des professions rares ou en voie de disparition
Espèces menacées
par Sophie Legault

Il fut un temps où l'or était extrait à la main du fond des rivières, où le lait était livré aux portes et où chaque famille comptait un prêtre dans ses rangs. Les temps changent...


Au ralenti ou carrément menacés d'extinction, certains métiers sont présentement en période de transition. Ceux qui les pratiquent encore refusent de dire qu'ils sont peut-être les derniers de leur espèce. Non seulement gardent-ils leur optimisme, mais ils réussissent à s'adapter aux aléas de la société contemporaine, qui sont souvent à la source de leur péril.

C'est le cas des religieux. La pratique religieuse a chuté considérablement au Québec depuis une trentaine d'années. À peine un Québécois sur cinq se dit pratiquant aujourd'hui, contre presque la totalité au début des années 60. Résultat : non seulement il n'y a plus grand monde à la messe, mais on ne se bouscule pas non plus pour la dire. «La diminution du nombre de prêtres est un symptôme d'une mutation profonde de notre société, admet d'emblée l'abbé Réal Grenier, supérieur à la formation au Grand Séminaire de Québec. Mais, pour moi, ça ne signifie pas que c'est une profession en voie de disparition. Elle est plutôt en voie de se vivre autrement.» Ainsi, si les Québécois ne vont plus à l'église, l'Église s'efforcera d'aller jusqu'à eux, explique-t-il.

La même volonté d'adaptation se retrouve chez les cordonniers, une profession qui s'essouffle depuis une dizaine d'années, au point que ses artisans craignent la disparition du métier. Pour relancer son commerce de Sainte-Foy, le cordonnier Louis-Marie Tanguay reprise maintenant abris d'auto, tentes et autres objets de cuir, et confectionne même divers objets pour le moins différents du soulier : «Le club de gymnastique local nous a commandé des protecteurs de poignets sur mesure.»


Il y aurait à peu près 600 cordonneries au Québec, beaucoup moins qu'il y a une quinzaine d'années selon le cordonnier Tanguay, à l'époque où le métier se limitait à la réparation de chaussures. «Il y a 15 ou 20 ans, le cordonnier apprenait par lui-même, ne savait pas trop bricoler et faisait parfois un travail plus ou moins acceptable, explique-t-il. Et c'est en quelque sorte ce qui a tué le métier. Les gens se disaient que ça ne valait pas la peine de faire réparer leurs chaussures, puisque ce serait mal fait, alors ils les jetaient.»

Comme les prêtres et les cordonniers, les laitiers avaient aussi le vent dans les voiles dans la société québécoise d'il y a 40 ans. Aujourd'hui, on les compte sur les doigts d'une seule main. «Il n'y a plus personne pour nous répondre à la porte!, s'exclame Réal Berthelet, l'un des derniers laitiers à faire la livraison résidentielle à Montréal. Tout le monde travaille à l'extérieur.»


Révolutions
Tranquille ou numérique, des révolutions ont provoqué de profonds changements dans les habitudes de vie et les mentalités des gens. Du coup, elles ont bouleversé bien des professions. Parfois contre leur gré, souvent avec enthousiasme, plusieurs artisans ont dû redéfinir les balises de leur travail dans la foulée des développements technologiques et industriels.

Jusqu'à la fin des années 70, la typographie était une composante essentielle de l'imprimerie. Par la linotype, un procédé où les caractères étaient coulés dans le plomb, les typographes reproduisaient des textes dactylographiés sur des plaques d'imprimerie. Mais comme dans bien des domaines, la technologie a vite rattrapé ces artisans. En une vingtaine d'années, leur métier est devenu pratiquement inutile, remplacé par les systèmes de mise en page informatique. La plupart des typographes ont accepté des préretraites, d'autres font maintenant de l'infographie et certains sont même devenus informaticiens.

Aux États-Unis, quelques typographes ont résisté et ont transformé leur métier en art. «Les imprimeurs artisanaux font de la typo par ordinateur pour ensuite fondre des plaques en polymère pour l'impression de livres artisanaux à faible tirage», explique l'infographe Glenn Goluska, dont les œuvres sont publiées à la maison Éditions d'Orphée, spécialisée dans les livres à la facture artisanale. Dernier au Québec, avec trois confrères, de la génération des typographes traditionnels, il ne craint toutefois pas la disparition du métier. «Mais notre travail demeurera de l'artisanat.»


En perte d'intérêt
Avant l'arrivée massive sur le marché des meubles fabriqués en usine, les ébénistes avaient plus que du pain sur la planche! Mais ils se font aujourd'hui de plus en plus rares. Les consommateurs ne veulent plus payer pour la fabrication d'objets conçus à la pièce et les achètent tout frais sortis de l'usine. Pour survivre, les ébénistes doivent se rabattre sur le marché du meuble haut de gamme.

Toutefois, le problème des ébénistes ne s'arrête pas là. Ce qui risque aussi de tuer la profession, c'est la pénurie de main-d'œuvre qualifiée. En effet, les petits salaires rebutent les candidats potentiels. Un beau paradoxe, selon le directeur général de l'Association professionnelle des ébénistes du Québec (APEQ), Alain Cossette : «La pénurie est telle que certaines entreprises font venir des ébénistes d'Europe pour pourvoir les postes.»

L'APEQ tente de relancer le métier par un plan de restructuration de l'industrie de l'ébénisterie. On polira tant la mise en marché des produits que la formation des travailleurs et les structures de travail. Par exemple, l'APEQ veut privilégier les ateliers supervisés, où des ébénistes seront réunis dans un même espace afin de partager les gros outils, en plus de pouvoir bénéficier d'une formation continue.

Le temps commence à manquer aussi pour les horlogers, puisque la relève n'est pas au rendez-vous. «La moyenne d'âge des horlogers est de 68 ans, affirme Denis Houle, horloger. Pourtant, il y a de l'ouvrage en masse!» Une seule école forme les horlogers au Canada, à Trois-Rivières. Seulement une dizaine de nouveaux diplômés en sortent chaque année. Pourquoi ce manque de popularité? «C'est une méconnaissance de la profession», croit l'horloger.

Pour les artisans des métiers qui s'éteignent peu à peu, l'union fait la force. Surtout dans les domaines où les investissements de démarrage sont importants et la rentabilité, faible. Cette idée de rassemblement fait d'ailleurs partie des plans du cordonnier Louis-Marie Tanguay : «Je pense qu'il y a une éducation populaire à faire», indique-t-il, en parlant d'une éventuelle campagne d'information qu'il aimerait bien mettre en marche pour promouvoir les nouveaux services offerts par les cordonniers. «Mais sur grande échelle, ça coûte cher. Un cordonnier seul ne peut y parvenir.» Sa solution? Créer une association. Il y travaille déjà et estime qu'il pourra faire une proposition de regroupement à ses homologues d'ici à un an.

Au Grand Séminaire de Québec, on ne cherche pas directement à sauver la pratique de la prêtrise, mais seulement à préparer les rares nouveaux ministres du culte au contexte social d'aujourd'hui. «On essaie de donner aux futurs prêtres des outils pour qu'ils soient capables de croître avec la situation et de développer au fur et à mesure le modèle avec les fidèles qui veulent encore s'engager dans la communauté», explique-t-il. Une petite prière pour eux?


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