Il fut un temps où l'or était extrait à la main
du fond des rivières, où le lait était livré
aux portes et où chaque famille comptait un prêtre dans ses
rangs. Les temps changent...
Au ralenti ou carrément menacés d'extinction, certains métiers
sont présentement en période de transition. Ceux qui les
pratiquent encore refusent de dire qu'ils sont peut-être les derniers
de leur espèce. Non seulement gardent-ils leur optimisme, mais
ils réussissent à s'adapter aux aléas de la société
contemporaine, qui sont souvent à la source de leur péril.
C'est le cas des religieux. La pratique religieuse a chuté considérablement
au Québec depuis une trentaine d'années. À peine
un Québécois sur cinq se dit pratiquant aujourd'hui, contre
presque la totalité au début des années 60. Résultat
: non seulement il n'y a plus grand monde à la messe, mais on ne
se bouscule pas non plus pour la dire. «La diminution du nombre
de prêtres est un symptôme d'une mutation profonde de notre
société, admet d'emblée l'abbé Réal
Grenier, supérieur à la formation au Grand Séminaire
de Québec. Mais, pour moi, ça ne signifie pas que c'est
une profession en voie de disparition. Elle est plutôt en voie de
se vivre autrement.» Ainsi, si les Québécois ne vont
plus à l'église, l'Église s'efforcera d'aller jusqu'à
eux, explique-t-il.
La même volonté d'adaptation se retrouve chez les cordonniers,
une profession qui s'essouffle depuis une dizaine d'années, au
point que ses artisans craignent la disparition du métier. Pour
relancer son commerce de Sainte-Foy, le cordonnier Louis-Marie Tanguay
reprise maintenant abris d'auto, tentes et autres objets de cuir, et confectionne
même divers objets pour le moins différents du soulier :
«Le club de gymnastique local nous a commandé des protecteurs
de poignets sur mesure.»
Il y aurait à peu près 600 cordonneries
au Québec, beaucoup moins qu'il y a une quinzaine d'années
selon le cordonnier Tanguay, à l'époque où le métier
se limitait à la réparation de chaussures. «Il y a
15 ou 20 ans, le cordonnier apprenait par lui-même, ne savait pas
trop bricoler et faisait parfois un travail plus ou moins acceptable,
explique-t-il. Et c'est en quelque sorte ce qui a tué le métier.
Les gens se disaient que ça ne valait pas la peine de faire réparer
leurs chaussures, puisque ce serait mal fait, alors ils les jetaient.»
Comme les prêtres et les cordonniers, les laitiers avaient aussi
le vent dans les voiles dans la société québécoise
d'il y a 40 ans. Aujourd'hui, on les compte sur les doigts d'une seule
main. «Il n'y a plus personne pour nous répondre à
la porte!, s'exclame Réal Berthelet, l'un des derniers laitiers
à faire la livraison résidentielle à Montréal.
Tout le monde travaille à l'extérieur.»
Révolutions
Tranquille ou numérique, des révolutions ont provoqué
de profonds changements dans les habitudes de vie et les mentalités
des gens. Du coup, elles ont bouleversé bien des professions. Parfois
contre leur gré, souvent avec enthousiasme, plusieurs artisans
ont dû redéfinir les balises de leur travail dans la foulée
des développements technologiques et industriels.
Jusqu'à la fin des années 70, la typographie était
une composante essentielle de l'imprimerie. Par la linotype, un procédé
où les caractères étaient coulés dans le plomb,
les typographes reproduisaient des textes dactylographiés sur des
plaques d'imprimerie. Mais comme dans bien des domaines, la technologie
a vite rattrapé ces artisans. En une vingtaine d'années,
leur métier est devenu pratiquement inutile, remplacé par
les systèmes de mise en page informatique. La plupart des typographes
ont accepté des préretraites, d'autres font maintenant de
l'infographie et certains sont même devenus informaticiens.
Aux États-Unis, quelques typographes ont résisté
et ont transformé leur métier en art. «Les imprimeurs
artisanaux font de la typo par ordinateur pour ensuite fondre des plaques
en polymère pour l'impression de livres artisanaux à faible
tirage», explique l'infographe Glenn Goluska, dont les uvres
sont publiées à la maison Éditions d'Orphée,
spécialisée dans les livres à la facture artisanale.
Dernier au Québec, avec trois confrères, de la génération
des typographes traditionnels, il ne craint toutefois pas la disparition
du métier. «Mais notre travail demeurera de l'artisanat.»
En perte d'intérêt
Avant l'arrivée massive sur le marché des meubles fabriqués
en usine, les ébénistes avaient plus que du pain sur la
planche! Mais ils se font aujourd'hui de plus en plus rares. Les consommateurs
ne veulent plus payer pour la fabrication d'objets conçus à
la pièce et les achètent tout frais sortis de l'usine. Pour
survivre, les ébénistes doivent se rabattre sur le marché
du meuble haut de gamme.
Toutefois, le problème des ébénistes ne s'arrête
pas là. Ce qui risque aussi de tuer la profession, c'est la pénurie
de main-d'uvre qualifiée. En effet, les petits salaires rebutent
les candidats potentiels. Un beau paradoxe, selon le directeur général
de l'Association professionnelle des ébénistes du Québec
(APEQ), Alain Cossette : «La pénurie est telle que certaines
entreprises font venir des ébénistes d'Europe pour pourvoir
les postes.»
L'APEQ tente de relancer le métier par un plan de restructuration
de l'industrie de l'ébénisterie. On polira tant la mise
en marché des produits que la formation des travailleurs et les
structures de travail. Par exemple, l'APEQ veut privilégier les
ateliers supervisés, où des ébénistes seront
réunis dans un même espace afin de partager les gros outils,
en plus de pouvoir bénéficier d'une formation continue.
Le temps commence à manquer aussi pour les horlogers, puisque
la relève n'est pas au rendez-vous. «La moyenne d'âge
des horlogers est de 68 ans, affirme Denis Houle, horloger. Pourtant,
il y a de l'ouvrage en masse!» Une seule école forme les
horlogers au Canada, à Trois-Rivières. Seulement une dizaine
de nouveaux diplômés en sortent chaque année. Pourquoi
ce manque de popularité? «C'est une méconnaissance
de la profession», croit l'horloger.
Pour les artisans des métiers qui s'éteignent peu à
peu, l'union fait la force. Surtout dans les domaines où les investissements
de démarrage sont importants et la rentabilité, faible.
Cette idée de rassemblement fait d'ailleurs partie des plans du
cordonnier Louis-Marie Tanguay : «Je pense qu'il y a une éducation
populaire à faire», indique-t-il, en parlant d'une éventuelle
campagne d'information qu'il aimerait bien mettre en marche pour promouvoir
les nouveaux services offerts par les cordonniers. «Mais sur grande
échelle, ça coûte cher. Un cordonnier seul ne peut
y parvenir.» Sa solution? Créer une association. Il y travaille
déjà et estime qu'il pourra faire une proposition de regroupement
à ses homologues d'ici à un an.
Au Grand Séminaire de Québec, on ne cherche pas directement
à sauver la pratique de la prêtrise, mais seulement à
préparer les rares nouveaux ministres du culte au contexte social
d'aujourd'hui. «On essaie de donner aux futurs prêtres des
outils pour qu'ils soient capables de croître avec la situation
et de développer au fur et à mesure le modèle avec
les fidèles qui veulent encore s'engager dans la communauté»,
explique-t-il. Une petite prière pour eux?