Il n'y a pas que de mauvaises facettes à l'internationalisation
du commerce : les entreprises québécoises sont de plus en
plus nombreuses à envoyer leurs employés à l'étranger.
Une façon de voir du pays sans y laisser sa chemise.
Affecté au département de la vérification interne
du Groupe SNC-Lavalin depuis près de deux ans, l'ingénieur
Gilles Daoust supervise notamment les travaux de réfection du pont
Jacques-Cartier, à Montréal. «C'est pas mal moins
exotique qu'Ouroumtsi», convient-il.
Ouroumtsi est la capitale de la province de Xinjiang, le far west de
la Chine, situé à la frontière du Kazakhstan et de
la Mongolie, sur la mythique route de la soie. Gilles Daoust y a passé
presque cinq ans pour le compte de SNC-Lavalin lors de la construction
d'une autoroute à péage. «Avant, j'avais déjà
travaillé au Cameroun, au Niger et au Burkina Fasso.» Il
a passé le dernier quart de siècle à bourlinguer
son expertise en génie civil à l'étranger.
Ils sont des centaines chaque année à plier bagage, comme
Gilles Daoust, pour aller travailler dans un autre pays, généralement
à la demande de leur employeur qui ouvre un bureau à l'étranger
ou développe un nouveau marché. Mondialisation oblige, envoyer
des employés dans un autre pays serait une pratique de plus en
plus répandue chez les entreprises québécoises, surtout
dans les secteurs des télécommunications et de l'ingénierie.
La firme d'ingénierie Groupe SNC-Lavalin,
dont près de 50 % du chiffre d'affaires touche des projets
internationaux, emploie des équipes composées de travailleurs
locaux et d'expatriés dans ses projets à l'étranger.
«Ce qu'on vend, c'est l'expertise SNC-Lavalin», explique Marcel
Cousineau, recruteur senior au service des ressources humaines de l'entreprise.
Les employés déplacés sont donc généralement
ceux qui possèdent une expérience pointue.
«Les entreprises reconsidèrent la pertinence d'envoyer systématiquement
des gens d'ici pour travailler à l'extérieur», admet
Isabelle Ducharme, associée-directrice générale de
Continuum International, une compagnie qui fait de la «relocalisation»
d'employés dans certains pays. «Ça coûte très
cher : frais de déplacement, primes d'éloignement,
etc. Mais les entreprises en reviennent toujours à cette solution,
parce qu'elles ne trouvent généralement pas les ressources
dont elles ont besoin sur place.»
Continuum International aide environ 400 expatriés par année
- des Québécois en partance pour ailleurs, mais surtout
des étrangers mutés à Montréal - à
s'installer dans leur ville d'adoption. Ce qui signifie d'aider l'employé
dans ses démarches pour trouver un logement, s'abonner aux services
publics, inscrire ses enfants à l'école, etc.
«Ç'a été tout un apprentissage de la vie pour
les enfants», souligne d'ailleurs Gilles Daoust, qui a entraîné
sa famille dans la majorité de ses déplacements. «Ils
ont vécu une bonne partie de leur enfance en Afrique. Cependant,
ça les a un peu gâtés : alors qu'on bénéficiait
des services d'un chauffeur et d'une bonne en Afrique, ce n'était
plus le cas ici. Ils ont eu un peu de difficulté à s'adapter
à la vie dans leur propre pays!»
Prendre l'initiative
Même dans la fonction publique, on peut bouger! Elisabeth Eid, une
avocate senior à la section des droits de la personne du ministère
fédéral de la Justice, a séjourné six mois
en Nouvelle-Zélande cette année à la suite de l'offre
d'un professeur de droit de l'Université d'Auckland, qui désirait
de son côté acquérir une expérience de travail
gouvernementale. La permutation s'est faite grâce au Programme d'invité(e)s
et d'échanges professionnels du ministère. «La fonction
publique fédérale favorise ces échanges avec les
universités, les entreprises ou les gouvernements étrangers,
parce qu'elle voit l'avantage pour l'employé, qui revient avec
une nouvelle motivation dans son travail.»
La fonctionnaire d'Ottawa et le professeur d'Auckland ont donc échangé
poste, maison et automobile - mais conservé leur propre salaire!
Elle a même dû débourser la rondelette somme de 10 000 $
pour emmener sa petite famille avec elle, le «petit» montant
qu'elle avait reçu pour payer ses frais de voyage s'étant
révélé insuffisant. Elisabeth Eid a adoré
cette aventure qui lui a permis de «rafraîchir des points de
droit» tout en développant une compétence différente
: l'enseignement.
Certaines multinationales installées au Québec offrent
aussi à leurs salariés la possibilité de passer quelques
années dans une de leurs filiales sur la planète. Ce n'était
toutefois pas une pratique courante chez l'éditeur du magazine
Reader's Digest. Comptable au bureau montréalais du magazine, rêvant
de vivre une expérience internationale, Danny Charette a tout de
même exprimé son désir à ses supérieurs.
Heureux hasard, le magazine cherchait justement des candidats parlant
l'anglais et «une autre langue européenne» pour travailler
à Amsterdam, à son nouveau système central de comptabilité!
Transféré dans la capitale des Pays-Bas depuis maintenant
huit mois, le comptable de 26 ans apprécie son expérience,
même si ça n'a pas toujours été facile. «Tu
arrives et tu te demandes : «Qu'est-ce que je fais ici? Je ne connais
personne, je ne comprends pas ce qu'ils disent, je ne sais pas où
aller...» Et il faut s'adapter aux petites choses du quotidien :
la nourriture, la façon de payer, les pourboires, les heures d'ouverture
des banques, des épiceries, tout est différent.»
Faux pas culturels
Selon Isabelle Ducharme, outre les difficultés d'installation,
la plupart des problèmes éprouvés par les expatriés
sont d'ordre culturel. D'après une étude du Business Council
of International Understanding de l'American University, le tiers des
employés expatriés vivent de sérieuses difficultés
dans l'accomplissement de leurs nouveaux défis professionnels.
Ce taux chute à 2 % quand les travailleurs ont profité
de séances d'information sur les relations interculturelles avant
leur départ.
En effet, un pays aux murs différentes peut s'avérer
un territoire miné pour un employé mal préparé...
«Parfois, ce sont des faux pas tout bêtes», dit Isabelle
Ducharme.
«Je ne pouvais pas inviter mes collègues chinois chez moi,
explique par exemple Gilles Daoust. Ils se seraient sentis mal à
l'aise. Nous avions accès à des logements de qualité
supérieure aux leurs - nous habitions un hôtel spécialement
construit pour les expatriés. De plus, les difficultés linguistiques
étaient un irritant : je posais une question en m'attendant à
une réponse claire, mais l'interprète me traduisait la réponse
par «ni oui ni non». J'avais l'impression qu'il ne me répétait
pas tout.»
Bien qu'il ait été important pour lui de porter attention
aux différences culturelles, il n'était pas question pour
l'ingénieur de laisser de côté son professionnalisme
acquis au Québec. «Il faut éviter d'arriver avec une
attitude «impérialiste». Je n'avais pas à m'immiscer
dans les murs, les us et coutumes propres à chaque pays.
Mais j'étais là pour mon expertise, j'avais un job à
faire, et j'essayais de le faire aussi bien que si j'étais à
Montréal. Cela pouvait parfois être source de frictions avec
mes collègues étrangers, mais en mettant les choses au clair
entre nous et en agissant avec respect, il y avait moyen de s'entendre.»
De ses expériences à l'étranger, Gilles Daoust a
gardé un attachement profond pour la Chine et de beaux souvenirs
d'Afrique. Quant à Elisabeth Eid, elle a rapporté de la
Nouvelle-Zélande... un rythme de vie un peu plus calme que celui
qu'elle connaissait ici. «Là-bas, les gens semblaient passer
beaucoup de temps avec leurs proches et en faire une priorité.
Depuis que je suis revenue, j'essaie de contrôler un peu ma charge
de travail. J'essaie de vivre plus.»
Un effet secondaire que son employeur n'avait sans doute pas prévu...
Retour vers le futur... employeur
Partir, c'est mourir un peu, dit-on. Mais revenir peut aussi être
difficile, quand on a passé quelques années dans un autre
pays à vivre des défis exaltants.
«Souvent, les entreprises ne sont pas organisées pour le
retour de leurs employés, constate Isabelle Ducharme, de Continuum
International. En général, elles n'ont pas de poste à
offrir à l'employé qui revient. Quand la situation s'éternise,
les ex-expatriés commencent à regarder ailleurs. Et même
si on leur redonne leur ancien poste, ils vont finir par s'ennuyer! En
général, les gens font de l'international avec l'espoir
d'acquérir un bagage qu'ils pourront utiliser par la suite.»
Résultat : un ex-expatrié sur quatre quitte son entreprise
dans les deux années suivant son retour, selon une étude
effectuée en 1999 par Windham International et le National Foreign
Trade Council (États-Unis).