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  Entrevue avec Léa Cousineau, présidente de la Commission des partenaires du marché du travail
Forces alliées
propos recueillis par Sandra O'Connor

L'emploi au Québec a ses bêtes noires : mises à pied massives dans certains secteurs, pénuries de main-d'œuvre dans certains autres, vieillissement de la population... La Commission des partenaires du marché du travail n'est pas au bout de ses peines.

Instituée en 1997 par la loi 150, qui créait du même coup le ministère de l'Emploi et de la Solidarité, la Commission définit les besoins en main-d'œuvre au Québec de même que les stratégies de développement et de formation. Y siègent 25 membres provenant des entreprises, des syndicats, du milieu de l'enseignement, des organismes communautaires et du gouvernement.

À la tête de la Commission se trouve Léa Cousineau, qui s'est fait connaître par son action politique à la Ville de Montréal, mais qui a aussi goûté à l'enseignement, au syndicalisme et au développement de la condition féminine au sein de l'État. Depuis mai 2001, elle met ses connaissances et sa polyvalence au service de la Commission.

De la formation continue à l'intégration des femmes sur le marché du travail, la présidente discute des défis qui attendent les partenaires.


En quoi consiste l'intervention de la Commission des partenaires du marché du travail?

La Commission conseille le ministre de l'Emploi et de la Solidarité sociale afin d'assurer le développement de la main-d'œuvre au Québec. Par exemple, nous adoptons avec le ministre le plan d'action d'Emploi-Québec, qui intègre les objectifs régionaux en matière de main-d'œuvre tels qu'ils ont été définis par les conseils régionaux des partenaires.

Nous exerçons aussi un pouvoir réglementaire en lien avec la Loi favorisant le développement de la formation de la main-d'œuvre, communément appelée la «Loi du 1 %», afin de favoriser le développement de la formation en entreprise. Nous travaillons donc avec les comités sectoriels des différentes industries, qui évaluent les besoins en main-d'œuvre dans leur secteur d'activité économique et établissent les moyens d'y répondre.

Le succès de la Commission repose sur une bonne circulation de l'information entre les partenaires nationaux, régionaux et sectoriels. C'est pour cela que j'effectue présentement une tournée des régions et des secteurs du Québec, grâce à laquelle j'aimerais réactiver cette circulation essentielle d'opinions et créer une véritable synergie entre les partenaires.

Un bon exemple de cette synergie, c'est cet événement tenu en septembre dernier où 200 délégués ont discuté d'un mémoire, que la Commission a présenté par la suite, sur le projet de politique de l'éducation des adultes. De par leurs activités dans leur région ou leur secteur, ces partenaires sont au cœur de la formation continue, que ce soit dans les entreprises, les groupes communautaires ou les institutions d'enseignement. Ce genre d'échange est primordial, car ce sont ces partenaires qui peuvent réellement développer une culture de l'apprentissage tout au long de la vie. C'est aussi dans cet esprit de développement du partenariat que la Commission organisera, au printemps prochain, des journées nationales auxquelles participeront les représentants des conseils régionaux et sectoriels.

Ce projet de politique pour l'éducation des adultes, présenté en mai dernier par le ministre de l'Éducation et le ministre de l'Emploi et de la Solidarité sociale, insiste sur la nécessité d'encourager la formation continue et de faciliter l'accès à la formation pour tous. Qu'espérez-vous de cette politique?

Trois points nous tiennent à cœur quant à la formation continue : reconnaître la multiplicité des lieux de formation, reconnaître l'importance de tout ce qui est lié à la formation en emploi et placer l'individu au centre de la formation, c'est-à-dire lui permettre d'intervenir, de faire des choix. Je crois que le projet respecte ces préoccupations.

Il y a une évolution du projet qui nous réjouit et que nous voulons voir se confirmer : c'est la reconnaissance de la multiplicité des lieux de formation. Les gens apprennent tout au long de leur vie, et pas toujours dans des formats qui sont reconnus. Il faut donc être capable de reconnaître à toute personne les compétences qu'elle a, que celles-ci aient été acquises sur les bancs d'école ou sur le marché du travail.

On lit dans votre mémoire qu'en 1997, 79 % des Québécois adultes n'avaient suivi aucune formation continue et que la plupart d'entre eux n'avaient même pas songé à le faire. Comment peut-on concrètement créer une demande accrue en formation continue?

Cela peut se faire de plusieurs façons. Certains pays ont créé ce qu'ils ont appelé des semaines nationales des adultes en situation d'apprentissage. Ils veulent démontrer que c'est dans l'intérêt des individus, mais aussi de la collectivité, que les gens augmentent leur niveau de formation tout au long de leur vie. On peut aussi imaginer des activités auprès des employeurs pour bien souligner l'importance de la formation. Bref, il faut développer une culture en ce sens. Et, tout d'abord, cela doit passer par une volonté politique claire et la mise à notre disposition d'un ensemble de moyens. Il faut s'assurer que, si la demande en formation augmente, on aura les outils [programmes, fonds, éducateurs] nécessaires pour y répondre.

La Commission est également responsable de l'application de la Loi favorisant le développement de la formation de la main-d'œuvre et de la gestion du Fonds national de formation de la main-d'œuvre. Ces mesures n'ont pas toujours fait l'unanimité...

Rappelons que cette loi oblige les employeurs à consacrer 1 % de leur masse salariale annuelle à la formation des travailleurs en entreprise. Si cette somme n'est pas utilisée par l'employeur, elle doit être versée au Fonds national de formation de la main-d'œuvre, puis redistribuée aux entreprises qui font une demande de subvention pour un projet de formation en milieu de travail, par exemple un cours de langue seconde ou une séance de perfectionnement pour machinistes. [Depuis 1997, le Fonds a permis de financer plus de 1 900 projets de formation, totalisant environ 70 millions de dollars.]

Ce qu'il faut garder en tête, c'est que l'objectif de cette loi n'est pas de constituer un fonds, mais d'augmenter l'investissement des employeurs dans le développement de leur main-d'œuvre. C'est vrai qu'à l'origine, les représentants de l'entreprise n'étaient pas favorables à la création du Fonds et étaient sceptiques quant à son évolution. La loi a maintenant cinq ans et en est à sa première évaluation. D'un côté, certains croient que les petites entreprises ne tirent pas profit de cette loi, tandis que d'autres affirment que ça va bien, le nombre d'entreprises qui font de la formation ayant augmenté d'année en année.

Afin de pouvoir améliorer nos investissements, nous avons décidé de consacrer 2,5 millions à la recherche sur l'influence de cette loi et sur son évolution. Nous pourrons, par exemple, étudier les besoins de certains secteurs en ce qui a trait à la formation ou vérifier quel type d'entreprise a plus ou moins profité du Fonds.

Quelles sont les principales préoccupations de la Commission?

Le vieillissement de la population est en train de devenir un problème collectif pour les Québécois. Cela a été clairement mis en évidence par les partenaires. Dans quelques années, on n'offrira pas aux gens de s'en aller avec un programme avantageux de préretraite : on va tout faire pour les garder le plus longtemps possible! Donc, si on veut que les gens puissent s'adapter aux changements du monde du travail, il faut les soutenir, les former et essayer de voir comment cette main-d'œuvre peut continuer à évoluer.

La Commission se préoccupe aussi de la situation des femmes dans l'emploi. Les femmes détiennent toujours la palme des emplois précaires : elles continuent à fréquenter les mêmes métiers, ceux où les conditions de travail sont difficiles et les salaires, peu satisfaisants. Malgré des acquis considérables, on n'a pas encore réussi à casser complètement la ségrégation professionnelle.

Concrètement, nous devons soutenir le rattrapage que les femmes ont à faire. Nous ne devons pas agir seulement au niveau de la formation de base; nous devons aussi offrir des formations spécifiques, ainsi qu'un meilleur accès aux métiers non traditionnels et aux secteurs qui sont en émergence, comme celui des technologies qui ne semble pas attirer les femmes outre mesure. Il faut essayer de comprendre les causes des tendances actuelles et développer une intervention en conséquence. À cet effet, une stratégie nationale a été proposée par le Comité aviseur d'Emploi-Québec pour les femmes, dont les grands axes sont le soutien aux femmes en difficulté - comme les mères chefs de familles monoparentales - et surtout une détermination à éliminer la ségrégation professionnelle.

Comment voyez-vous la réalité des travailleurs d'ici à une dizaine d'années?

Je pense que d'ici à 10 ou 20 ans, le Québec devra avoir relevé quelques défis. Le premier est l'adaptation de la main-d'œuvre aux transformations du marché. Nous ne pourrons pas compter seulement sur les jeunes pour faire face aux pénuries réelles ou appréhendées : même en diplômant tous les jeunes, nous serons en difficulté si la main-d'œuvre actuelle ne se met pas continuellement à jour. Il faut donc former la main-d'œuvre actuelle et donner toutes les occasions aux travailleurs et travailleuses de pouvoir prolonger leur vie active. La formation continue a déjà, et aura, un très grand rôle à jouer.

Puis nous devrons avoir trouvé, en tant que société, une façon de concilier les besoins des individus ou des petites collectivités - comme la famille - avec les objectifs du travail. Il y a toute une génération de jeunes qui nous disent : «Nous, on veut des enfants, on veut que nos ambitions professionnelles soient compatibles avec nos besoins individuels.» Je sens l'émergence de cette préoccupation chez les partenaires de la Commission, autant chez les représentants des entreprises que chez les représentants des travailleurs. Il y a eu du progrès au cours des dernières années, mais il y a encore des milieux de travail où les employés n'ont même pas accès à un téléphone pour régler des affaires familiales graves. C'est un exemple extrême, mais réel!

Je crois que le vieillissement de la population aura un effet sur la conscience collective : parce qu'on aura besoin des parents sur le marché du travail, on développera des conditions qui leur seront favorables. Et ça, ce n'est pas uniquement le travail de l'État, mais c'est une question de changement des valeurs. La Commission des partenaires peut jouer un grand rôle dans cette évolution. Lorsque les entreprises, les syndicats, le milieu de l'enseignement et les groupes communautaires font consensus autour d'innovations sociales et économiques, c'est que ces innovations correspondent à des besoins réels et doivent être développées rapidement.


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