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  La «culture Patagonia»
Ressource humaine
par Nicolas Bérubé

Horaires flexibles, travail à distance, stages écologiques payés : les employés de Patagonia comptent parmi les mieux traités en Amérique du Nord. Leur patron? Un alpiniste chevronné qui pratique le bouddhisme zen…

Lorsque la température est clémente, les employés du siège social de Patagonia, à Ventura, en Californie, ont tendance à quitter le bureau plus tôt qu'à l'accoutumée. C'est qu'à quelques kilomètres de là se trouvent une douzaine de belles plages idéales pour le surf, l'activité locale par excellence. La tentation est trop grande. Or, le patron ne se fâche même pas : c'est lui qui les encourage à jouer dehors pendant les heures d'ouvrage!

En fait, cette pratique pourrait être naturelle pour ce fabricant de vêtements et d'équipement de plein air, l'une des marques les plus respectées par les amateurs de grand air. Après tout, quand on conçoit des vêtements pour le surf, les essayer dans l'eau de l'action, c'est aussi du boulot. Mais la «culture Patagonia» pousse la réflexion bien plus loin.

En fait, chez Patagonia, l'employé n'est pas considéré comme un employé, et surtout pas comme un associé. Il est un citoyen qui a un rôle à jouer dans la société. Selon Yvon Chouinard, le président fondateur de Patagonia, l'entreprise a le devoir de permettre à son personnel d'améliorer le sort de l'humanité. Rien de moins! «Je veux que mes employés soient heureux; c'est tout.» Des propos tout de même étonnants pour un patron...


Gérer son temps et sa vie
C'est que l'homme en question est tout un numéro. Admiré par les activistes de Greenpeace tout comme par l'ancien président américain Bill Clinton, consacré «héros de la planète» par le magazine Time et cité en exemple dans Forbes et Fortune, les bibles du capitalisme américain, Yvon Chouinard fait mentir tous ceux qui prétendent qu'une compagnie doit être insouciante à l'égard du personnel et de l'environnement, et ce, au nom du profit.

Il est l'inventeur de la «culture Patagonia», une culture d'entreprise qui fait de ses employés une partie intégrante de la personnalité de la compagnie.

Né avant la guerre de parents canadiens français exilés dans le Maine, Yvon Chouinard avait 19 ans lorsqu'il a commencé à fabriquer du matériel d'alpinisme. À l'époque, il ne vivait que pour escalader les plus hautes parois du monde : le catalogue de ses produits tenait sur une seule page - sur laquelle il spécifiait de ne pas s'attendre à une livraison rapide durant la saison d'escalade…

Depuis, Patagonia est devenue un leader mondial dans l'industrie des vêtements d'aventure, avec 1 000 employés partout dans le monde et un chiffre d'affaires de 250 millions $US. Mais la philosophie du patron globe-trotter est demeurée la même.

«Ici, personne n'a vraiment de titre», répond en bafouillant Craig Holloway quand on lui demande quel poste il occupe chez Patagonia. En fait, il met sur pied les événements spéciaux pour la compagnie.

Employé chez Patagonia depuis cinq ans, il bâtit son horaire sur mesure, en fonction des activités qu'il aime pratiquer. Il arrive habituellement au boulot dès 6 h 30 le matin. Puis, après quatre heures de travail, il part faire deux ou trois heures d'activité physique, pour ensuite revenir finir sa journée de travail. «Je suis maître de mon temps! J'ai l'impression de faire un meilleur travail que si je passais mes journées entières derrière mon bureau. Travailler pour Patagonia me permet de modeler ma vie comme je l'entends, et c'est ce qui fait que je ne voudrais changer d'emploi pour rien au monde!»

Les employés de Patagonia à la fibre écologiste ont la possibilité de passer jusqu'à deux mois par année dans un organisme écologique à but non lucratif de leur choix, et ce, tout en gardant leur salaire courant et leurs avantages sociaux. Certains ont donc pu se joindre à des groupes qui travaillent à la sauvegarde de la biodiversité en Nouvelle-Zélande, alors que d'autres ont pu aider à préserver des coraux menacés au large de la Tanzanie.

La compagnie encourage aussi les employés qui le désirent ou qui en expriment le besoin à travailler à la maison. Ils peuvent aussi choisir de faire des journées plus longues, et ainsi bénéficier d'une fin de semaine de trois jours (amour du plein air oblige!).

Résultat : depuis quatre ans, le magazine Fortune classe Patagonia parmi les 100 meilleures entreprises où travailler aux États-Unis! Mais le vrai verdict vient des employés eux-mêmes : le taux de roulement du personnel n'est que de 5 %. (Un taux de 15 % étant généralement considéré comme acceptable.)

«La philosophie que nous avons développée permet à nos employés de mieux gérer la traditionnelle dualité vie-travail, explique Bob Kelleher, vice-président aux ressources humaines. Quand on fait confiance aux gens, on obtient leur confiance en retour. Nos employés sont motivés, créatifs, et l'ambiance de travail est très positive.»

Mais tout le monde n'apprécie pas. Certains nouveaux venus, choqués entre autres par les règles vestimentaires laxistes (les employés qui se promènent pieds nus sont bien plus nombreux que ceux qui portent la cravate), quittent la compagnie quelques semaines après avoir été embauchés. La culture Patagonia ne produit pas chez eux l'effet escompté…

Excentrique mais pragmatique
Quel est le secret de Patagonia? Il réside en partie dans le plan d'affaires du patron. Selon M. Chouinard, les entreprises qui ne pensent qu'à faire grimper leurs profits ne font pas seulement fausse route : elles sont nuisibles à la société.

«Habituellement, dans le monde des affaires, l'unique but est de monter une compagnie rentable pour ensuite la vendre au plus offrant, explique Yvon Chouinard. Je crois que ce n'est pas comme cela que le système doit fonctionner. Vous savez, en biologie, une cellule qui se multiplie très rapidement et qui englobe tout ce qui l'entoure, on appelle ça un cancer. Je crois qu'il y a des limites à l'expansion d'une compagnie. Si nous étions une compagnie multimilliardaire, cela détruirait tout ce que nous essayons de faire.»

Lu Setnicka, directrice des communications chez Patagonia, rappelle que, bien que son patron soit excentrique, il n'en demeure pas moins pragmatique. «Yvon est tout de même conscient que nous avons une compagnie de 1 000 employés à faire rouler : s'il fait beau et que nous sommes débordés, tout le monde met l'épaule à la roue, et on remet le surf à plus tard, explique-t-elle. Nous ne serions pas rendus au point où nous en sommes si tous les employés partaient faire du vélo aussitôt que le soleil se pointe…»

Pas à vendre et souvent imitée
Autre particularité : à l'heure des synergies et des fusions à tout vent - la hantise de tout travailleur -, Yvon Chouinard refuse de suivre la vague. «Une compagnie cotée en Bourse a l'obligation de soutenir un rendement d'au moins 15 % par année, sinon le marché la pénalise, dit-il. Comment voulez-vous penser à long terme dans un tel contexte? Sur mon bureau, j'ai un dossier rempli d'offres d'achat faramineuses pour mon entreprise. Mais je ne suis pas en affaires pour faire le plus d'argent possible : je suis là pour montrer qu'on peut réussir tout en faisant les choses différemment.»

Le modèle fait rêver et séduit plusieurs chefs d'entreprises, notamment au Québec, où le fabricant de vêtements de plein air Chlorophylle admire son concurrent... sans pour autant avoir les moyens d'offrir les mêmes conditions à ses employés. «Patagonia est dans une classe à part, explique Gilles Couet, président fondateur de Chlorophylle. Yvon Chouinard a réussi à mettre sur pied une entreprise importante qui reflète ses valeurs humaines et écologiques. Il ne fait pas qu'avoir de beaux principes : il les met en application.»

On ne pourrait soutenir le contraire. Maintenant sexagénaire et plusieurs fois millionnaire, Yvon Chouinard passe davantage de temps à bourlinguer aux quatre coins du globe qu'assis derrière son bureau. Son mode de transport favori? Le pouce!


[Fibre verte]

En 1998, Patagonia est devenue la première entreprise californienne à utiliser exclusivement de l'électricité produite par des éoliennes et des panneaux solaires. Depuis cinq ans, elle n'emploie que du coton biologique (sans pesticide) cultivé par de petits producteurs indépendants. De plus, à la fin de chaque exercice financier, Patagonia remet 1 % de son chiffre d'affaires à des activistes environnementaux. Ainsi, depuis 15 ans, la compagnie a remis 25 millions de dollars canadiens à plus de 900 groupes.


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