Une affaire d'étudiants fauchés, le covoiturage? De
plus en plus d'entreprises, dont Bombardier, Nortel et la Cité
Multimédia de Montréal, pensent que non et réinventent
la façon dont leurs employés se rendent au boulot.
Il y a peu de temps, les employés de Bombardier Aéronautique qui pratiquaient
le covoiturage ne le criaient pas sur les toits : au mieux, on les
croyait excentriques, au pire, franchement étranges.
Du covoiturage?!? Le stationnement de l'usine de Montréal est aussi grand
qu'une piste de décollage (5 000 places), et tous les travailleurs
devraient, en principe, avoir les moyens de se payer une voiture. Résultat :
93 % des employés de Bombardier se rendaient au travail seuls dans
leurs véhicules.
Mais quelques vagues d'expansion de l'avionnerie plus tard, le terrain
de stationnement débordait. Impossible de l'agrandir, faute d'espace.
De plus, la voie d'accès qui mène à l'usine dessert également le siège
social d'Air Canada. Les heures de pointe y étaient devenues infernales,
provoquant retards et frustrations.
Bombardier n'avait plus le choix : il lui fallait trouver une solution
à ses problèmes de circulation. «Le covoiturage était la bonne»,
explique Anne Rémillard, responsable du programme de covoiturage chez
Bombardier Aéronautique.
En partenariat avec l'Agence métropolitaine de transport (AMT), qui
élabore les plans de transport en commun dans la région de Montréal, Bombardier
a mis sur pied en 1999 une campagne de promotion du covoiturage. Les travailleurs
ont acheté : depuis novembre 1999, 1 418 participants répartis en
620 équipes de covoiturage se sont inscrits, soit 15 % des employés
de l'usine. Ils sont deux par voiture, ou trois, et parfois plus : un
des groupes compte sept voyageurs!
Sur la route
Sans même y avoir été encouragés par leur employeur, certaines personnes
ont compris les avantages du covoiturage. Denis Patenaude, coordonnateur
dans une compagnie financière située au centre-ville, est un pionnier
de ce mode de transport. À bord d'un minibus de 15 places, il parcourt
quotidiennement la route entre Saint-Timothé et Montréal depuis plus de
16 ans. Les passagers sauvent en moyenne 60 $ par mois par rapport au
tarif du transport en commun. «J'ai eu l'idée, et le ministère des
Transports m'a appuyé pour l'achat du minibus dans le cadre d'un des premiers
programmes de covoiturage, au début des années 80. Certains de mes passagers
voyagent avec moi depuis le début. Des nouveaux se joignent à nous, tannés
des bouchons de circulation, qu'on évite grâce aux voies réservées sur
les autoroutes pour les véhicules avec deux passagers et plus.»
Guylaine Saint-Pierre, une enseignante de Montréal, «covoiture»
trois jours par semaine avec une collègue de travail. «Je dépense
deux fois moins pour l'essence! En plus, le temps passe plus vite à deux
quand on est pris dans le trafic. On parle de tout et de rien, on discute
des potins au travail... Je pense que c'est important de faire du covoiturage
avec quelqu'un avec qui on est à l'aise. Sinon, on doit trouver le temps
long.» Et les désavantages? «Lorsque je finis ma journée de
travail plus tôt, je dois attendre ma passagère. Mais ça fait partie du
contrat.»
Pédale douce
Jadis marginal, le covoiturage connaît aujourd'hui un essor populaire.
Et populaire, il devra le devenir encore davantage : à Montréal, notamment,
les routes n'ont jamais été aussi engorgées. Selon le ministère des Transports,
on compte pas moins de 1,5 million d'automobiles dans la région métropolitaine.
À cause de l'expansion démographique des banlieues, d'ici 2010, 250 000
voitures de plus s'ajouteront aux embouteillages.
Mais il y a de l'espoir. Les projets de covoiturage, comme ceux mis
en place chez Bombardier, s'accumulent sur la table de l'AMT. «En
tout, 32 entreprises d'importance travaillent avec nous afin d'implanter
des systèmes de covoiturage», explique Luc Couillard, chargé des
Programmes-employeurs à l'AMT. Postes Canada, Nortel et la Cité Multimédia
de Montréal s'y sont déjà convertis. L'an dernier, le covoiturage a permis
de retirer 1 300 automobiles des routes de Montréal, et l'AMT prévoit
que 4 000 autres le seront cette année. L'objectif à long terme est
d'en retirer 32 000 d'ici une dizaine d'années.
En participant au programme de covoiturage de l'AMT, les entreprises
bénéficient du soutien de l'organisme pour développer une campagne de
communication destinée à faire connaître le programme aux employés. Elles
ont aussi accès à un logiciel qui permet de jumeler les travailleurs en
fonction de leur code postal et de leur horaire. L'information est ensuite
communiquée aux employés qui en font la demande. «Les gens sont
curieux de rencontrer les employés qui demeurent dans le même quartier
qu'eux, dit Anne Rémillard, de Bombardier. Une fois le contact établi,
les équipes se forment d'elles-mêmes, et le covoiturage peut commencer.»
L'AMT aide enfin les entreprises à mettre en place des mesures incitatives
permettant de vaincre certaines réticences quant au covoiturage. «L'idée,
explique Luc Couillard, c'est d'être proactifs. Il ne faut pas attendre
que les gens s'inscrivent sur un babillard. Il faut garder l'engouement
pour que le système se développe.»
Bombardier a ainsi réservé les meilleures places de stationnement (les
plus près de l'entrée) aux voitures munies d'une vignette de covoiturage.
L'été, ça ne change pas grand-chose, mais l'hiver... De plus, l'employeur
donne chaque année à ceux qui font du covoiturage quatre bons échangeables
contre des trajets en taxi. «Plusieurs personnes tenaient à venir
avec leur auto pour pouvoir retourner facilement à la maison en cas d'urgence,
poursuit Anne Rémillard. Avec les bons, on élimine ce problème.»
Un système avantageux
Moins de stress, économie sur l'achat d'une deuxième voiture, économie
sur l'essence : les avantages du covoiturage sont nombreux.
Par exemple, un automobiliste qui dépense 30 $ par semaine en essence
épargne 750 $ annuellement s'il fait du covoiturage avec une autre
personne, et 1 000 $ avec deux.
Sur le plan environnemental, c'est presque le pactole : selon les données
de l'AMT, si vous conduisez une berline standard et que vous habitez à
15 kilomètres de votre lieu de travail, votre voiture rejette 1 686
kilos de CO2 par année dans l'atmosphère. En pratiquant le covoiturage
à trois (donc en éliminant deux voitures de la route), le bilan pollution
de chacun des passagers tombe à 562 kilos par année.
Malgré son regain de popularité, le covoiturage souffre toujours d'un
problème d'image. Avoir sa propre voiture est synonyme de liberté et,
pour certains, le covoiturage semble compliqué, voire irréalisable. «Le
gros obstacle, c'est de changer les mentalités, explique Anne Rémillard.
Pour bien des gens, le covoiturage, c'est pour les étudiants fauchés,
pas pour les professionnels qui font de bons salaires.»
Les hausses récentes du prix de l'essence pourraient les aider à changer
d'idée...