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  [Marché du travail]
La délocalisation des emplois en TIC
Bombay-en-Québec...

par Jean-Sébastien Marsan

Depuis des lustres, des manufacturiers déplacent des activités vers des pays où la main-d'oeuvre coûte trois fois rien. Aujourd'hui, des emplois qualifiés, dans les technologies de l'information et de la communication (TIC) notamment, disparaissent au profit des Indiens, Chinois ou Indonésiens. Ce qui est moins connu, c'est que le Canada lui aussi profite de la manne de la délocalisation!

Il y a quelques mois, le géant IBM était cloué au pilori par la presse américaine pour avoir planifié «l'exportation» d'environ 4 700 emplois à l'étranger.

Ce printemps, Google, la compagnie du célèbre moteur de recherche dans Internet, a ouvert dans la controverse un centre de recherche et développement à Bangalore, dans le sud de l'Inde. «Nous délocalisons la classe moyenne américaine», s'est alarmé un ingénieur informatique dans le magazine Fast Company, en avril 2004.

Bref, depuis quelque temps, la délocalisation des emplois états-uniens vers l'étranger a remplacé les armes de destruction massive comme grande peur nationale.

Où aboutissent ces emplois? En Inde, en Chine, en Malaisie, en Russie, en République tchèque, à Singapour, aux Philippines et au Brésil, où la main-d'oeuvre coûte trois fois rien.

Mais aussi au Canada! Nous serions le huitième paradis mondial de la sous-traitance en TIC, selon l'Offshore Location Attractiveness Index de la firme A.T. Kearny (liée à la compagnie américaine de services informatiques EDS).

Le Canada fait figure d'aimant pour les «délocalisateurs» de ce monde. Tous services confondus (TIC, financiers, soutien téléphonique à la clientèle, etc.), notre pays représentait le troisième marché offshore en importance au monde en 2001, évalue de son côté The McKinsey Global Institute, l'unité de recherche de la compagnie américaine de services en investissements McKinsey & Company.

PricewaterhouseCoopers prédit que 240 000 emplois en TIC seraient créés au Canada d'ici à 2010, en partie grâce à la délocalisation.
PricewaterhouseCoopers, la filiale canadienne de l'entreprise de services-conseils en fiscalité, prédit pour sa part que 240 000 emplois en TIC seraient créés au Canada d'ici à 2010, en partie grâce à la délocalisation, contre 75 000 jobs qui s'envoleraient vers d'autres cieux. Gain net : 165 000 postes.

Au Québec, le ministère du Développement économique et régional et de la Recherche incite justement les entreprises en TIC à quérir des contrats de sous-traitance en s'ajustant aux critères des organisations de normalisation (les normes ISO) ainsi qu'au Capability Maturity Model (CMM) du Software Engineering Institute. Cette norme pour le développement de logiciels est soutenue par le gouvernement américain.

Les avantages du Canada
Ce qui rend le Canada et le Québec particulièrement irrésistibles pour les entreprises américaines qui souhaitent délocaliser certaines de leurs activités, c'est leur plus grande proximité linguistique et culturelle par rapport à l'Asie, et des salaires inférieurs à ceux en vigueur aux États-Unis, même avec un dollar canadien qui s'apprécie.

De plus, le fait d'appartenir au même réseau de télécommunications et aux mêmes fuseaux horaires incite grandement les Américains à considérer le Canada avant d'embaucher des informaticiens ou des téléphonistes asiatiques...

Par exemple, un certain nombre des 400 centres d'appels du Québec et leurs 45 000 téléphonistes sont issus de la délocalisation. Les réglementations canadienne et québécoise entourant notamment l'industrie du télémarketing sont moins sévères qu'aux États-Unis, où plusieurs États la considèrent comme une nuisance pour les entreprises et les consommateurs. «L'expansion de l'emploi dans nos centres d'appels provient en partie d'une délocalisation voulue par les Américains», note Normand Roy, coordonnateur du Centre d'études sur l'emploi et la technologie d'Emploi-Québec.

Au Canada et au Québec, à l'instar de ce qui se passe sous le quarante-cinquième parallèle, la crainte de la délocalisation est pourtant palpable, comme l'a été celle des robots qui allaient tous nous remplacer dans les années 1980.

Il y a bel et bien des emplois québécois qui se déplacent vers des contrées asiatiques. «On apprend de façon anecdotique dans les journaux que telle compagnie a délocalisé, entre guillemets, ses emplois, illustre Normand Roy. Mais ce ne sont pas des données systématiques, il n'y a pas de recension des emplois qui partent et qui arrivent, de sorte qu'on peut dire n'importe quoi au sujet de la délocalisation des emplois.»

«On a du mal à faire la différence entre le brassage normal d'une économie et les drames individuels de ceux qui perdent leur emploi, qu'on retrouve souvent à la une des journaux», observe Richard Shearmur, professeur d'économie urbaine et régionale à l'INRS Urbanisation, Culture et Société (Montréal).

Pour Serge Godin, PDG de la firme canadienne de services informatiques Groupe CGI (20 000 employés dans le monde dont environ 9 000 au Québec et 650 en Inde), cette crainte est irrationnelle. «J'y vois exactement le même phénomène que la bulle associée au bogue de l'an 2000 et au commerce électronique», déclarait-il le 19 avril dernier au Canadian Club de Toronto.

En d'autres mots, il ne pourrait s'agir que d'un effet de mode.

Un avis qui étonne de la part d'un chef d'entreprise qui profite largement du phénomène de la délocalisation. Quelque 17 % des contrats obtenus en 2003 par CGI provenaient des États-Unis, contre 5 % d'autres pays. L'entreprise possède, par exemple, un bureau à Regina, en Saskatchewan, qui dessert des clients américains. À Fredericton, au Nouveau-Brunswick, CGI développe des services Internet pour British Telecom. Et le siège social de l'entreprise à Montréal se charge de certains services informatiques de la Deutsche Bank de New York.

«À long terme, c'est bénéfique pour l'économie mondiale que les pays en voie de développement se développent, dit Richard Shearmur. Ça crée de nouveaux marchés, le Canada et les États-Unis en profiteront.»

Et pour contrer ce phénomène, il aurait fallu une politique protectionniste : boucler les frontières, hausser les tarifs douaniers, refuser de se joindre à l'Organisation mondiale du commerce. «Si on ne veut pas de délocalisations, il ne fallait pas vouloir de libre-échange», conclut Normand Roy.


Panique aux É.-U.
(Frédéric Perron)

La firme de consultants en technologies de l'information et de la communication (TIC) Forrester estime à 400 000 le nombre d'Américains oeuvrant dans le secteur des services qui ont perdu leur emploi dans la tourmente de la délocalisation. D'ici à 2015, elle prévoit qu'un autre demi-million de cols blancs qualifiés verront disparaître leur poste au profit de l'Inde, notamment.

Pour les entreprises des États-Unis, l'offre étrangère est trop alléchante. Les travailleurs américains de l'industrie des TIC sont les plus onéreux au monde, nous apprend un sondage salarial de ITtoolbox, une firme de veille technologique de l'industrie. Avec les 80 000 $US que peut lui coûter un employé moyen aux États-Unis, une entreprise peut s'offrir 10 salariés indiens, à compétences égales!

Des entreprises américaines déménagent donc certaines activités ou les offrent en sous-traitance à l'extérieur du pays.

Et on ne fait pas qu'exporter le boulot; on importe aussi la main-d'oeuvre à bon marché, selon des données des Services à la citoyenneté et à l'Immigration des États-Unis! En effet, pour avoir accès à la main-d'oeuvre indienne notamment, certaines compagnies américaines, au lieu de délocaliser des services en Inde, invitent des travailleurs chez eux avec les visas temporaires de travail, dont le tiers sont détenus par des Indiens. Les compagnies attirent ainsi des travailleurs étrangers qualifiés acceptant un salaire inférieur à celui des Américains. Ces visas peuvent demeurer valides pour plusieurs années. Le quota actuel est établi à 65 000 nouveaux visas par année.

En année d'élections présidentielles, de telles données attisent la colère des Américains et excitent les médias. En février dernier, le magazine Wired plaçait le sujet en couverture en soulignant que les emplois en TIC s'envolent vers l'Inde plus vite que jamais. Le 9 mars dernier, le Wall Street Journal a présenté en une l'histoire d'un centre d'appels de la compagnie Sykes, qui a reçu 7,6 millions $US de la part du Kentucky pour venir s'installer dans l'État... avant de déménager ses services en Inde.

Et les politiciens s'y mettent. L'État du New Jersey projette d'adopter une loi qui forcerait les entreprises à offrir à leurs clients la possibilité de parler à un «vrai» Américain lorsqu'ils contactent un centre d'appels. Un sénateur a proposé cet hiver le U.S. Workers Protection Act, qui interdirait la sous-traitance à l'étranger pour les travaux fédéraux ainsi que pour les projets des États financés par le fédéral.

Des inquiétudes justifiées, juge l'Economy Policy Institute (EPI), un organisme sans but lucratif basé à Washington D.C. «La délocalisation sera probablement bonne pour les statistiques du produit intérieur brut (PIB), affirme Josh Bivens, économiste à l'EPI. Mais à qui profite cette hausse du PIB? Pour l'instant, ça semble être davantage aux entreprises plutôt qu'aux employés.»


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