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[À la une : L'intensification du travail] Bons jusqu'à la dernière gouttepar Éric Grenier Photos Natalie St-Pierre Génie du cinéma, Charlie Chaplin a aussi été un visionnaire. Dans une scène de son grand classique Les Temps modernes, un inventeur présente sa nouvelle trouvaille : une machine qui nourrit l'ouvrier pendant qu'il travaille. «Cette machine révolutionnaire permettra aux patrons de maximiser la productivité de leurs employés tout en économisant de l'argent», annonce l'inventeur. On est en 1936!
Santé Canada a évalué l'an dernier que le nombre de Canadiens qui travaillent au moins 50 heures par semaine a doublé en 10 ans.«La pression du temps à gagner, de la qualité à livrer, de la complexité du travail à accomplir croît sans arrêt, commente Jean-Pierre Brun, professeur en relations industrielles de l'Université Laval. Avec tout ce stress, le travail est de plus en plus une expérience négative pour les employés.» Une étude de Statistique Canada publiée en 2003 sur les déclencheurs du stress au travail révélait que les travailleurs canadiens considèrent l'allongement de la semaine de travail et l'alourdissement des tâches comme les principales sources de stress. «On n'a plus le moindre contact avec les collègues tant le travail s'est intensifié, constate Angelo Soares. Nous supprimons nos pauses dans l'espoir de finir plus tôt, nous lunchons sur le clavier de l'ordinateur.» Il y a pressé... et pressé Le pressage du citron prend différentes formes. Il y a d'abord celle, facile à percevoir et à compter, du prolongement de la semaine de travail. Santé Canada a évalué l'an dernier que le nombre de Canadiens qui travaillent au moins 50 heures par semaine a doublé en 10 ans. Ils formeraient le quart de la population active. South of the border, c'est pire : un salarié sur deux travaillerait plus de 50 heures par semaine. Les Américains, qui se moquaient allègrement des «fourmis japonaises» des années 1970 et 1980, les ont remplacées; ils sont aujourd'hui champions du labeur du monde industrialisé. En 2002, le travailleur américain moyen s'est activé pendant 1 815 heures. Le Canada suit de près, avec 1 778,3 heures travaillées en moyenne. Le continent nord-américain est la zone la plus besogneuse du monde développé, a constaté l'Organisation internationale du travail (OIT) (voir La sueur du monde, page 20). «Nous avons troqué notre qualité de vie et nos temps libres contre de l'argent, de plus grosses voitures et de plus grosses maisons», déplore l'Américain John de Graaf, adepte de la simplicité volontaire et coordonnateur du Take Back Your Time Day (TBYTD) national. Depuis l'an dernier, tous les 24 octobre, les Américains sont invités à reprendre leur souffle et le temps perdu au profit du travail, en s'offrant un congé. L'initiative a vu le jour au Michigan, État particulièrement frappé par les grandes restructurations d'entreprises de l'industrie automobile dans les années 1980 et 1990. «Une des bonnes façons de mesurer l'intensification du travail, finalement, c'est de compter les cas de burnout.»Mais plus encore que le prolongement de la semaine de travail, l'intensification du travail menacerait l'ensemble des travailleurs. Elle est toutefois difficilement mesurable. Certains spécialistes du travail, de l'économie ou des ressources humaines s'y risquent, en comptabilisant la «productivité» du travailleur. On divise le produit intérieur brut d'un pays par le nombre de travailleurs réellement en emploi. Selon cette simple règle mathématique, le travailleur américain «rapporte» à son économie en moyenne 60 000 $ par année, ce qui en fait le champion de la productivité. Le Belge le suit, mais de loin, avec 54 000 $. Le Canadien, lui, produit en moyenne l'équivalent de 47 000 $ par année. Est-ce dire que l'Américain travaille plus? Oui, mais pas nécessairement plus fort. Il travaille plus d'heures que le Français, mais le Français crée davantage de richesse à l'heure que l'Américain, a déterminé l'OIT. Lequel souffre le plus? Impossible à dire à partir de ces simples données. En outre, cette manière de mesurer l'intensification du travail amène à des comparaisons douteuses : par exemple, un employé qui produit un diamant rapporte plus que celui qui coule des clous d'acier. Cela laisse supposer que les travailleurs d'économies qui produisent moins de biens à valeur ajoutée, comme les Canadiens, triment moins dur que leurs voisins amerloques. Ce qui n'est pas nécessairement le cas. «Une des bonnes façons de mesurer l'intensification du travail, finalement, c'est de compter les cas de burnout», suggère plutôt Angelo Soares. Aïe! Un goût amer Tous les secteurs d'emploi sont affectés par l'intensification du travail, mais le phénomène frappe particulièrement fort dans le domaine de la santé. L'an dernier, l'Association médicale canadienne (AMC) levait le voile sur l'état accablé des troupes médicales au pays : près de la moitié des médecins disaient souffrir d'un stade avancé d'épuisement professionnel. L'intensification du travail est le suspect numéro un. Pour l'AMC, ce seuil atteindrait 39 % dans la population en général, un score moins élevé quoique toujours affolant. Un cas probant? Celui du CLSC de Charlevoix, dans le très pittoresque village de Baie-Saint-Paul, qui bénéficie d'un environnement paisible, enrichi de paysages spectaculaires et d'une qualité de vie exceptionnelle. Pourtant, ce tout petit CLSC (environ 70 employés, 10 fois moins que celui de Côte-des-Neiges, à Montréal) a été frappé par une épidémie de déprime, il y a quatre ans : 17 employés étaient en congé de maladie. Les coûts de l'assurance-salaire ont littéralement explosé, passant de 45 000 $ à 239 000 $. Inutile de tester l'eau locale ou l'air ambiant, la source de l'épidémie était clairement ailleurs. «Les employés n'arrivaient plus à assimiler les réformes à répétition du réseau de la santé, comme le virage ambulatoire, l'informatisation, les restrictions budgétaires, etc.», dit Josée Rioux, infirmière en santé au travail. Chaque réforme du réseau augmentait les exigences de performance. Faire toujours plus, avec de moins en moins. «Les gens vivaient des difficultés, mais ils n'avaient personne à qui en parler, se souvient Jean-François Mellon, ex-directeur de l'établissement, aujourd'hui à la retraite. La direction n'était jamais disponible; on passait notre temps à éteindre des feux.» Les conséquences de cet état de crise perpétuel avaient de quoi abattre même des forces de la nature : isolement professionnel, trop de dossiers par intervenant, pas de temps pour rédiger les rapports, mauvaise répartition des cas lourds, formation insuffisante, alouette. Dix-sept membres du personnel du CLSC de Charlevoix ont flanché sous un tel fardeau. Ailleurs, dans le réseau de la santé au Québec, ce n'est guère mieux : les coûts de l'assurance-salaire ont augmenté de 48 % entre 1997 et 2002, selon une évaluation du ministère de la Santé et des Services sociaux. «En 2002-2003, la situation s'est stabilisée, mais elle n'en demeure pas moins préoccupante», dit Jean-François Mellon. Pour les syndicats, c'est l'augmentation de la tâche et la perte du sentiment d'appartenance provoquées par les remue-ménage dans le réseau qui minent la santé... de la Santé. «Tout le monde souffre, psychologiquement et physiquement, de cette surproductivité, croit pour sa part John de Graaf. Par exemple, pourquoi tant d'Américains souffrent-ils d'obésité? Ils n'ont plus le temps de s'entraîner ou de faire de l'activité physique. Ils mangent du fast-food pour gagner du temps, ils souffrent d'insomnie.» À Charlevoix, cependant, on n'a pas attendu que tout le personnel devienne lui-même client de l'établissement. «On a cessé de voir les problèmes de stress au travail comme des cas individuels, poursuit l'ex-directeur. On a arrêté de se demander pourquoi une telle ou une autre personne avait sombré. Ça ne nous regardait pas si l'échec de son couple était une source principale de son stress... Et, oui, il y a des gens plus faibles psychologiquement, et puis après? On s'est plutôt demandé pourquoi il y avait tant de malades chez nous.» Après quelques séances en focus group, l'organisation complète du travail était remise en cause. La direction du CLSC et ses employés ont procédé à la clarification des tâches des employés et à l'appui immédiat au personnel surchargé par la lourdeur des dossiers. De plus, la direction s'est adjoint un nouveau cadre. Et ça s'est révélé suffisant! Moins d'un an après la mise en application des mesures d'urgence, les congés liés aux problèmes de santé mentale ont diminué de 90 %. Aujourd'hui, tous ces gains sont cependant remis en question. Le CLSC a fusionné avec le centre hospitalier de Baie-Saint-Paul en 2003. «On demande une fois de plus au personnel de se soucier des structures administratives de l'établissement, tout en poursuivant sa mission première, qui est de rendre des services à la population. La charge de travail augmente encore», se désole Jean-François Mellon. Le coût du citron Jean-Pierre Brun estime que l'augmentation de l'intensité du travail n'est pas une économie, ni pour les entreprises ni pour le pays. Une proportion d'environ 6 % de la masse salariale doit être consacrée aux problèmes liés au stress au travail. Ça va jusqu'à 20 %, si on tient compte des coûts indirects relatifs à la perte de productivité, au remplacement d'effectif et aux heures supplémentaires. À cela, il faut ajouter la facture des coûts de santé des systèmes public et privé. «La santé mentale au travail est devenue une industrie à elle seule, poursuit Jean-Pierre Brun. Chez nos voisins du Sud, les coûts associés à ce fléau sont évalués à plus de 150 milliards de dollars.» «Une entreprise peut obtenir d'excellents résultats en demandant à ses employés de travailler 70 heures par semaine, avance Angelo Soares. Mais ça ne marche qu'à court terme. Un tel rythme est humainement impossible à suivre sur une plus longue période. Ça devient carrément contre-productif.» «Si nous ne mettons pas fin à un tel rythme de fou, nous nous dirigeons tout droit vers une catastrophe», prédit John de Graaf. Comme une pénurie de citrons? Êtes-vous un citron pressé?
Source
: Brisson, Legris et Associés(www.brissonlegris.qc.ca). Plan de match Comment arriver à limiter le stress lié à la surproductivité. (En attendant que le patron vous en demande moins!)
Source
: Brisson, Legris et Associés(www.brissonlegris.qc.ca). Rien ne sert de courir... par Christine Lanthier Il y a moyen d'améliorer la productivité en milieu de travail sans brûler son personnel. Une organisation du travail efficace permet souvent de faire des gains importants. Sans presser le citron de qui que ce soit. Dans le secteur manufacturier, à la recherche constante d'une productivité toujours accrue, on observe un engouement croissant pour le système de production Toyota. Imaginée au Japon durant le quart de siècle qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, cette approche mise sur des solutions toutes simples pour améliorer la productivité sans qu'il soit nécessaire d'investir beaucoup. Par exemple, on peut désigner un emplacement pour chaque outil à l'aide d'un code de couleurs pour faciliter le rangement, ou encore, aménager les espaces de travail de façon à réduire les déplacements inutiles. Les avantages sont indéniables : réduction des délais de production, élimination du gaspillage et une plus grande polyvalence des employés. Aux États-Unis, on appelle cela le lean manufacturing, en France, la production au plus juste. Au Québec, depuis 1991, le ministère du Développement économique et régional (MDER) utilise le terme de «production à valeur ajoutée», ou PVA. «Il y a là-dedans des concepts issus du génie industriel, mais surtout beaucoup de gros bon sens. C'est un moyen pour que l'employé s'empare de son travail et le comprenne bien», résume André Roy, conseiller en développement technologique et des affaires au MDER. Aux industriels intéressés par la PVA, le ministère offre, en collaboration avec Emploi-Québec, des sessions de formation ainsi que des visites d'entreprises modèles. L'une de ces entreprises est Mark IV Air Intake Systems, de Montréal, qui fabrique des collecteurs d'admission d'air pour les automobiles. Dans cette usine ultra-ordonnée, on s'inspire du système de production Toyota pour, entre autres, éviter le gaspillage : rebuts, quantités de stocks trop élevées, temps d'attente entre les différentes étapes de production, retouches sur les pièces non conformes, etc. On va même jusqu'à encadrer et conseiller les employés pour leur éviter de dépenser trop d'énergie. «On est encore dans une culture où les gens pensent à tort que c'est normal d'être fatigué physiquement à la fin d'une journée de travail», explique Patrick Mertés, directeur de l'usine. Une philosophie semblable règne chez AstenJohnson, une usine de Valleyfield qui produit du matériel d'habillement de machines à papier (les toiles qui servent à séparer l'eau de la pâte dans la fabrication d'une feuille de papier). Il y a deux ans, à la suite d'une fusion, l'usine a complètement revu ses façons de faire dans le but de diminuer de moitié ses délais de production. «Quand il commençait à y avoir beaucoup de pièces en attente entre deux étapes de fabrication, on était obligés d'aller les porter loin des postes de travail, parce qu'il n'y avait plus de place tout près, explique François Lauzon, chef d'équipe d'amélioration continue. À la fin de l'année, ce va-et-vient représente des heures et des heures de mouvements de pièces pour rien. Si on élimine ça, les gens passent plus de temps à produire, sans avoir à travailler davantage.» Ce genre de prise de conscience semble moins répandu dans le domaine des services. «Aux États-Unis, il y a actuellement des initiatives dans ce qu'on appelle le lean health care, c'est-à-dire qu'on applique le système de production Toyota à la gestion d'un hôpital, signale André Roy. Les compagnies d'assurances sont particulièrement intéressées, parce que les coûts liés à la santé augmentent très rapidement.» Patrick Mertés, pour sa part, voit le potentiel de la PVA dans les bureaux. «Ce n'est pas encore implanté de façon importante, mais la comptabilité orientée sur la PVA se développe.» Sus à la paperasse! «En général, les cadres sont des gens intelligents et très scolarisés, mais ils n'ont jamais appris comment travailler», soutient Ann Searles, présidente de IBT Canada/Caraïbes, une entreprise qui offre un programme permettant aux cols blancs de gagner plus de 10 heures par semaine grâce à une meilleure organisation. «Pouvez-vous voir la surface de votre bureau?» demande Ann Searles. Si la réponse est non, il y a de fortes chances que vous perdiez trop de temps à chercher l'information qu'il vous faut. «Le tiers de notre programme concerne l'organisation physique de la paperasse et des données électroniques.» Pour faire le ménage, la firme propose la méthode des 4D, applicable à tout document qui jonche votre espace de travail : Débarrassez-vous-en, Déléguez-le, Déterminez un moment pour vous en occuper ou Décidez de le traiter tout de suite. La standardisation des processus routiniers est un autre aspect important dans la quête de l'efficacité, poursuit la consultante. «Il faut s'organiser pour que les choses routinières (par exemple, déposer des chèques à une fréquence régulière) se fassent aussi facilement que possible pour libérer notre pensée.» Enfin, il faut savoir délimiter sa charge de travail. Tout le monde a une liste de choses à faire, mais il peut être salutaire d'avoir une liste de choses... à ne pas faire, pour éviter de s'éparpiller. «La pire décision que peuvent prendre les gens surmenés, c'est de travailler plus fort», conclut Ann Searles. La sueur du monde par Jean-Sébastien Marsan
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