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  [Marché du travail]
Les syndicats à la croisée des chemins
L'union fait la force?

par Éric Grenier

Le Québec est le champion de la syndicalisation, mais les grandes centrales peinent à augmenter le nombre de leurs membres. Pour maintenir son pouvoir, le syndicalisme devra explorer de nouvelles avenues et sacrifier quelques vaches sacrées.


«Les unions, qu'ossa donne», se demandait ironiquement Yvon Deschamps il y a 35 ans, dans un monologue qui allait le rendre célèbre.

Si la pertinence de la syndicalisation allait de soi en 1968, la question se pose aujourd'hui avec beaucoup plus d'à-propos. Un peu comme l'Église catholique à cette époque, le mouvement syndical fait actuellement face à une remise en question : les jeunes contestent ses dogmes, la population se méfie de son influence et les dirigeants syndicaux constatent eux-mêmes que les lois ne favorisent plus son expansion.

«Les syndicats étaient utiles il y a 50 ans. Plus maintenant», lance d'emblée Réjean Breton, professeur de droit à l'Université Laval, auteur de trois brûlots «anti-syndicaux» dont Le National-syndicalisme (avec Brigitte Pellerin, Éditions Varia, 2001), où il dénonce le pouvoir à son avis démesuré qu'exercent les centrales syndicales au Québec.

Deux vaches sacrées du syndicalisme sont particulièrement dans la mire, soit la permanence en emploi et l'ancienneté comme étalon de mesure de la compétence des employés.

«En 1950, les employés étaient à peu près interchangeables, aucune compétence particulière ne les caractérisait, poursuit Réjean Breton. Aujourd'hui, la nouvelle génération de travailleurs est considérablement plus formée, plus informée aussi, elle a des compétences recherchées. Elle saura imposer ses conditions et ne voudra pas s'embarrasser d'un syndicat qui lui dictera comment travailler et qui décidera de qui mérite d'accéder aux meilleurs jobs.»

«Pour les jeunes, les règles syndicales traditionnelles, comme l'ancienneté, paraissent trop rigides», reconnaît Renaud Paquet, professeur au Département de relations industrielles et membre du Centre d'étude et de recherche sur l'emploi, le syndicalisme et le travail, à l'Université du Québec en Outaouais. «Elles leur semblent comme un frein à leurs ambitions, poursuit-il. Les syndicats devront accepter de sabrer un peu dans cette rigidité s'ils veulent obtenir l'assentiment de la nouvelle génération.»

En effet, avec la pénurie de main-d'ouvre à venir, un renversement dans le rapport de force entre employeurs et employés se dessine. «Si vous êtes bon, vous aurez de bonnes conditions, explique Réjean Breton. Les travailleurs d'aujourd'hui ont compris cela. Les syndicats, eux, ne privilégient encore que la permanence et l'ancienneté. S'ils n'ont toujours pas compris que le marché du travail a évolué depuis 1950, ils ne passeront jamais le cap.»

C'est pour ces raisons que le Hudson Institute, un groupe de réflexion néolibéral américain qui s'intéresse à diverses questions de politique économique, prédit la disparition du mouvement syndical à moyen terme aux États-Unis dans son étude Work Force 2020, la suite d'un célèbre et très discuté ouvrage publié en 1987 (Work Force 2000). Désormais, les travailleurs n'auront qu'un allié pour défendre leurs intérêts : eux-mêmes! Selon l'Institut, leurs compétences indispensables, leur rareté et leur capacité de s'adapter aux changements leur garantiront de bonnes conditions.

Le mouvement syndical québécois n'est quand même pas à l'agonie. En 2002, le Québec était l'État le plus syndiqué du continent, pour une troisième année consécutive — 40,4 % de ses travailleurs sont syndiqués —, suivi de près par Terre-Neuve. La moyenne canadienne est de 32,2 %. Aux États-Unis, le taux est nettement inférieur aux données canadiennes, avec 15 % de syndiqués seulement en moyenne (dans le nord-est, certains États affichent tout de même des taux avoisinant les 30 %).

Mais, malgré une création record de plus de 100 000 emplois en 2002, le taux de syndicalisation s'est maintenu au même niveau qu'en 2001, soit 40,4 %. Il était à 45 % en 1990. «À moins de changements législatifs qui faciliteraient encore plus la syndicalisation — et je doute fortement que ça arrivera! —, les centrales syndicales ne doivent pas s'attendre à des percées majeures dans les prochaines années», avance Renaud Paquet.

Une loi obsolète
Cela fait belle lurette qu'existent les lois régissant la syndicalisation au Québec. Créé en 1964, à partir d'une loi du travail datant elle-même de 1944, le Code du travail serait aujourd'hui un anachronisme, selon les syndiqués. «Les lois datent de la société fordiste : un boss, un lieu de travail, une tâche, un travail à vie», constate Gérald Larose, ancien président de la Centrale des syndicats nationaux (CSN) de 1983 à 1999, maintenant professeur au Département de travail social à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), qui observe toujours le mouvement avec intérêt. «Aujourd'hui, c'est beaucoup plus éclaté, les travailleurs sont plus mobiles et changent d'emploi aux deux ou trois ans. Le Code du travail permet difficilement la syndicalisation de ce nouvel environnement.»

Le secteur des services est particulièrement «résistant» à la syndicalisation, notamment en raison du fort roulement de personnel. Ainsi, il a fallu quelques mois seulement pour que le premier McDonald régi par une convention collective en Amérique du Nord boute le syndicat hors du resto-minute. L'établissement de Rawdon s'est débarrassé du syndicat en 2002, lorsqu'une majorité d'employés — la plupart embauchés après la syndicalisation — se sont prononcés pour la désaffiliation syndicale.

De plus, selon les données compilées en 2002-2003 par le professeur Jean Bernier, de l'École de relations industrielles de l'Université Laval, alors qu'il présidait le Comité interministériel sur le travail atypique, les trois quarts des nouveaux emplois chez les jeunes sont atypiques : autonome, faux autonome, contractuel, temporaire, etc. Les employeurs profiteraient de la retraite de leurs vieux salariés pour abolir les postes occupés par ces derniers et affecter des contractuels, sous-traitants et travailleurs autonomes à leurs tâches. Or, la majorité des travailleurs atypiques n'ont pas accès à la syndicalisation.

Ainsi, la prochaine pénurie généralisée de main-d'ouvre qui devrait frapper dans moins de 10 ans à la suite du départ massif à la retraite des baby-boomers pourrait ne pas laisser aux travailleurs «le gros bout du bâton», comme certains observateurs du marché du travail le laissent entendre. «C'est pour ça que les syndicats sont plus indispensables que jamais, juge Michel Grant, professeur au Département d'organisation et ressources humaines, à l'UQAM. Au début des années 1970, c'était facile de gagner de grandes batailles, il y avait tellement de richesses à redistribuer. Ce n'est plus le cas maintenant. Il faudra des organisations syndicales fortes, seulement pour maintenir les acquis.»

Une nouvelle législation qui permettrait, entre autres, la syndicalisation des travailleurs autonomes sera d'ailleurs l'une des grandes revendications du mouvement syndical dans les années à venir.

Des travailleurs méfiants
Même avec une syndicalisation rendue plus facile par de nouvelles lois, rien n'assurerait aux syndicats un avenir prospère. En effet, une majorité de travailleurs non syndiqués préféreraient le demeurer, selon différents sondages.

Une première enquête, réalisée par CROP pour le compte du Conseil du patronat du Québec en 2001, indiquait que 83 % des non-syndiqués souhaiteraient le demeurer et révélait même que 26 % des syndiqués aimeraient ne plus l'être! Un autre sondage, réalisé par Léger Marketing pour le compte de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) en 2002, indiquait que moins de la moitié (42 %) des non-syndiqués voudraient devenir syndiqués.

Malgré l'écart important entre ces deux sondages — qui s'explique par des méthodologies différentes —, un fait demeure : les non-syndiqués sont loin d'avoir la fibre syndicaliste.

«Il existe une certaine méfiance à l'endroit des syndicats, explique Renaud Paquet. Ils sont perçus comme une institution, au même titre que l'Église, l'État et la Justice. Et la population n'a d'image des syndicats que celle des grèves, véhiculée par les médias. Les jeunes sont particulièrement repoussés par l'idée des conflits.»

Pourtant, au Québec, 98 % des conventions collectives sont renouvelées sans conflit de travail. «Le syndicalisme se pratiquait dans la rue autrefois. Aujourd'hui, le dialogue avec les autres partenaires de la société, comme le gouvernement et les entreprises, a remplacé le combat», affirme Gérald Larose.

Cette méfiance des jeunes envers les syndicats, Berry Farah l'a vécue en 1999, en fondant l'Association des travailleurs du multimédia (ATM), aujourd'hui disparue faute d'adhérents. «À partir du moment où mon nom a été associé à celui de la CSN, c'était fini, nous n'arrivions plus à recruter de membres», se rappelle-t-il.

Pourtant, son organisation ne se voulait pas un syndicat, mais un croisement entre une guilde (un rassemblement d'artisans d'un même secteur économique — voir «Le retour des guildes»), une association professionnelle de services et un syndicat. Créée en 1999 en pleine bulle techno, l'ATM dénonçait les conditions de travail des «sweatshops» high-tech et lançait un appel à l'unité dans ce milieu de travail largement dominé par les jeunes. «Je ne voulais pas créer un syndicat. Seulement faire part à l'industrie de certaines récriminations des travailleurs. On voulait mettre de l'ordre là-dedans.»

C'est la CSN qui a pressenti la jeune association naissante pour lui offrir une aide logistique. «Elle n'a pas essayé d'imposer ses vues, ni son idéologie. Elle a plutôt été très attentive et ouverte à nos revendications propres.»

Mais la seule vue d'une présence syndicale, aussi effacée soit-elle, dans l'entourage de Berry Farah a suffi pour torpiller ses efforts. «Les travailleurs craignaient de se retrouver sur une liste noire des employeurs. Aussi, ils s'inquiétaient que ça ne tue leur industrie, et que ça les prive d'une organisation du travail flexible qu'ils apprécient.»

«Les jeunes sont peut-être plus conciliants et plus soucieux de l'avenir de leur entreprise, mais ils n'ont pas moins d'intérêt pour le syndicalisme, rétorque Jacques Théorêt, coordonnateur du Comité des jeunes de la FTQ et conseiller aux dossiers jeunesse. Nos sondages indiquent — et chaque fois ça nous renverse — que c'est le groupe des 18-25 ans qui a la meilleure perception du syndicalisme et qui répond le plus favorablement à la syndicalisation.» Il en veut pour preuve la forte mobilisation des jeunes dans le mouvement altermondialiste. «Ils ont des valeurs sociales nettement plus développées qu'on le laisse croire généralement.»

Génération manquante
Selon Jacques Théorêt, les jeunes ne se sentent cependant pas liés, voire concernés, par les batailles et les acquis des syndiqués des années 1970. « Ça leur apparaît comme l'histoire d'une autre génération», dit-il.

Cette perception n'inquiète guère Gérald Larose. Ce sont les salariés qui font le mouvement, souligne-t-il. Quand cette génération sera majoritaire dans les organisations, elle mènera le syndicalisme là où elle le voudra. «Ç'a été le cas avec les femmes : leur arrivée massive sur le marché de l'emploi a forcé les syndicats à considérer leurs récriminations. Sans les syndiquées, il n'y aurait pas eu de loi sur l'équité salariale.»

Combien de temps cela prendra-t-il avant que les moins de 35 ans aient leur place dans le mouvement? «Peu de temps!» assure Jacques Théorêt. Dans l'industrie de l'aéronautique, où les syndicats sont bien présents, la moitié des salariés ont moins de 35 ans, rappelle-t-il. Aujourd'hui, les dirigeants syndicaux de ce secteur sont beaucoup plus jeunes que la moyenne.

Néanmoins, à la FTQ, seulement 30 % des membres ont 35 ans ou moins. À la CSN, ils sont à peine 15 %. Selon Statistique Canada, la grande majorité des syndiqués ont plus de 45 ans. «Il y a une génération manquante, concède Jacques Théorêt. C'est surtout parce que, dans les années 1980 et 1990, pendant presque 15 ans, il y a eu très peu d'embauche dans les secteurs syndiqués.» À 33 ans, Jacques Théorêt est de loin le plus jeune conseiller syndical de la FTQ.

C'est la faute aux «vieux» syndiqués, croit Réjean Breton. «Il est impossible, à cause de la présence syndicale qui contrôle l'accès aux belles jobs syndiquées, de congédier les incompétents. Pendant ce temps-là, il y a des jeunes qui ne peuvent obtenir ces emplois, malgré leurs talents et leurs ambitions.»

Un dilemme digne de la question de «la poule ou l'ouf» : les jeunes ne sont pas syndiqués parce qu'ils n'ont pas accès aux emplois protégés, ou n'ont pas accès à ces emplois parce qu'ils ne sont pas syndiqués?


L'avantage syndical


Être syndiqué n'est pas un gage absolu de meilleures conditions de travail. En fait, depuis plusieurs années, l'écart des salaires entre syndiqués et non-syndiqués s'amenuise, selon les données de Statistique Canada.

En 1999, les travailleurs syndiqués canadiens gagnaient en moyenne 20,36 $ l'heure, tandis que les travailleurs non syndiqués gagnaient 17,82 $, ce qui représentait un avantage de 14 %. Cependant, en tenant compte des différentes caractéristiques des travailleurs et des entreprises, comme le secteur d'activité, la profession, la durée d'occupation de l'emploi et la région, l'écart n'était plus que de 8 % (5 % au Québec). En 1986, cet écart était de 20 %, en faveur des syndiqués. Par ailleurs, les salariés syndiqués sont deux fois plus susceptibles de profiter d'avantages sociaux. Il ne faut toutefois pas sauter aux conclusions : une bonne part de ces écarts s'explique non pas par la syndicalisation, mais par la taille de l'entreprise, indique Statistique Canada dans l'édition d'octobre 2002 de L'Emploi et le revenu en perspective. Ainsi, dans les entreprises de plus de 100 employés, 80 % des syndiqués bénéficiaient d'un régime de retraite, contre 70 % pour les non-syndiqués.

L'ancien président de la CSN, Gérald Larose, n'est pas du tout d'accord avec cette analyse. «Dans les pâtes et papiers, où il n'y a que de grandes entreprises, 95 % des travailleurs sont syndiqués et la moyenne des salaires avoisine les 60 000 $, rappelle-t-il. Dans le secteur bancaire, aussi dominé par les gros employeurs, seulement 5 % des salariés sont syndiqués, et ils gagnent la moitié moins. Et Dieu sait que les banques font pas mal plus de profits que les papetières...»


Le retour des guildes

par Martine Roux


L'avenir syndical des travailleurs de la nouvelle économie passe peut-être par... le Moyen-Âge! Les guildes, héritage d'une époque où l'Amérique n'existait même pas, font un retour en force dans les technopoles américaines.

Aux XIIe et XIIIe siècles, les guildes permettaient aux artisans de se regrouper par solidarité et de voir à la protection de leurs intérêts. Aujourd'hui, elles sont prisées par les travailleurs autonomes et contractuels de l'économie du savoir, laissés à eux-mêmes, sans aucune forme légale de protection.

«Le monde du travail actuel est caractérisé par un retrait des entreprises de leur rôle de pourvoyeur de bénéfices, comme les assurances ou les régimes de retraite, dit Robert Laubacher, chercheur associé à la Sloan School of Management du Massachusetts Institute of Technology (MIT). En conséquence, nous constatons l'émergence de ces regroupements de travailleurs issus d'un même secteur de la nouvelle économie.»

Working Today, un regroupement de travailleurs indépendants, symbolise parfaitement cette tendance. Née en 1995 dans l'industrie des technologies de l'information, l'organisation offre à ses membres des avantages sociaux, comme des assurances maladie ou invalidité. Elle milite aussi en faveur de droits et de protections accrues pour les travailleurs indépendants. Depuis quelques années, l'organisme élargit son membership pour y inclure des travailleurs moins spécialisés, comme les chauffeurs de limousine. Aujourd'hui, Working Today rassemble 30 millions de membres de tous horizons aux États-Unis.

Au Québec, deux syndicats sectoriels s'apparentent à ce concept de guilde : l'Union des artistes et l'Union des producteurs agricoles. Elles jouissent toutefois d'un monopole de représentation, conféré par l'État. De sorte que personne ne peut pratiquer, ni faire affaire dans leurs milieux respectifs sans leur bénédiction.

«En fait, les travailleurs qui quittent les formes plus traditionnelles d'emploi ont essentiellement trois besoins : des assurances et des protections contre les impondérables qui caractérisent leur situation professionnelle, un réseau de contacts qui leur permette de trouver du travail et des contrats, et la possibilité de fraterniser entre collègues», explique Robert Laubacher.

Selon le chercheur, plus les formes de travail divergeront des modèles traditionnels — multiplication du travail atypique, embauche de pigistes et de contractuels —, plus les travailleurs indépendants sentiront le besoin de se regrouper. Ce qui n'a pas l'heur de plaire au patronat américain. «Certaines grandes entreprises sont allergiques à toute forme de syndicat. Mais plusieurs petits entrepreneurs sont très heureux de voir les pigistes se regrouper. Ils apprécient le fait que ces travailleurs puissent bénéficier d'avantages sociaux qu'eux-mêmes ne peuvent offrir. Dans certains cas, les industries et les autorités régionales ont constaté qu'elles avaient tout intérêt à coopérer avec les travailleurs indépendants afin de conserver l'attrait des régions éloignées des grands centres auprès de ces travailleurs hautement qualifiés.»

L'avenir des syndicats passe-t-il par les guildes? Pas nécessairement, répond Robert Laubacher. «Il existe encore des entreprises où l'employeur a beaucoup de pouvoir sur les employés. Dans celles-là, le modèle syndicaliste traditionnel est toujours opportun. Mais en même temps, plus nous développons une économie où le nerf de la guerre devient le talent, plus les guildes s'imposeront.»


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