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[Salon]
Stéphan Bureau sur le travail et la carrière
Vie de Bureau
par Éric Grenier
Photo : Patrice Beriault
Voilà maintenant deux ans que le golden boy de la télé québécoise s'est retiré des ondes. Une pause consacrée à une quête personnelle et à la réflexion qui permet à Stéphan Bureau de voir la suite de sa carrière non plus comme une fatalité, mais comme un sac à surprises qu'il a hâte de déballer. À la veille de son retour à l'écran, l'ex-chef d'antenne de TVA et de Radio-Canada qui a su tout larguer avec panache nous confie sa vision du travail et la relation qu'il entretient avec lui. En deux mots : c'est le grand amour! Pour le meilleur, et pour le pire...
À quoi vous êtes-vous occupé depuis que vous avez quitté les feux de la rampe en 2003?
À peu de choses du point de vue de ce qui est considéré comme productif dans la société, c'est-à-dire que j'ai peu travaillé. Je me suis consacré à beaucoup de choses qui, pour moi, étaient beaucoup plus productives : j'ai investi dans mon bonheur et dans le temps que je voulais reprendre. Je me suis occupé de ma santé. J'ai voyagé et fait beaucoup de lectures. Et surtout, j'ai passé beaucoup de temps à regarder le plafond. Ce n'est même pas une boutade : j'ai bel et bien passé un temps fou à ne rien faire, à errer et à laisser le temps faire son ¦uvre. Laisser le temps et la vie à eux-mêmes peut donner des résultats inimaginables. Il y a vraiment un ouvrage sur soi qui se fait quand on ne fait rien.
Cet exercice du temps sans contingence productive est le plus grand luxe qu'on puisse s'offrir. Le temps est d'ailleurs une des choses qui est la plus dévalorisée dans notre univers. Un emmerdeur entre dans votre bureau, vous lui donnez 10, 20, 30 minutes, et vous ne rouspétez pas. Ce même emmerdeur vous demanderait 10 dollars et vous lui diriez non sur-le-champ. Comment se fait-il qu'on dévalorise son temps à ce point? Du quality time avec ses enfants? C'est un concept aberrant. About just plain time? Toutes les minutes sont égales. Si j'ai juste une minute à consacrer à autrui et que je la qualifie de qualité, c'est un mensonge que je me conte et que je conte à l'autre.
Qu'est-ce qui a déclenché le besoin de quitter le poste le plus en vue et parmi les plus influents dans les médias, à un âge où l'on serait plutôt tenté de consolider ses acquis?
Je n'ai pas subitement décidé de partir. C'était inscrit dans l'ADN de mon projet du Téléjournal et du Point, et mes patrons le savaient : je ne serais pas là éternellement. Lorsque j'ai pris la barre du TJ, le pari était de négocier un virage, de créer quelque chose de nouveau dans la continuité de la tradition des téléjournaux. Une commande stimulante, mais à laquelle je n'ai jamais associé de projet de vie. Je savais que dans un horizon de quatre à six ans, je passerais à autre chose. Ce qui a été difficile de choisir, c'est le moment. Après cinq ans, de mon point de vue, l'équipe avait accompli quelque chose. On avait fait ce qu'on avait dit, pour le meilleur et pour le pire. Je savais que si je poussais beaucoup plus loin, j'aurais de moins en moins le courage et l'énergie pour y mettre un terme. Un confort se serait installé, et je n'aurais pas su me secouer. Le plus difficile a été d'assumer la rupture avec mon équipe, avec laquelle j'étais très lié.
Quelle a été la réaction de votre entourage sur votre décision de quitter le TJ?
A-t-on tenté de vous en dissuader ou vous a-t-on encouragé?
Mon entourage me connaît suffisamment, il n'y a donc eu aucune surprise. Ce n'était pas la première fois que je quittais un job. J'avais quitté le poste de chef d'antenne à TVA quelques années plus tôt, dans des circonstances similaires, pour d'autres raisons par ailleurs, où, là, j'avais senti le besoin de renouer avec les affaires publiques. Dans la vingtaine, j'avais aussi quitté Télé-Québec (il animait l'émission de grandes entrevues intitulée Contact). J'avais alors un très beau job, à la hauteur de mes vingt ans, mais j'ai choisi de tenter de nouvelles expériences comme reporter à Washington pour le compte de TVA et de La Presse. Je n'avais jamais été journaliste pour une salle de nouvelles. Dans ma mythologie personnelle - elle importe peu pour le reste de l'humanité -, c'est l'affaire la plus riche et payante que j'aie faite de ma vie. Il faut avoir cette sagesse de choisir ce qui est le mieux pour soi.
Ces départs m'ont exposé à des choses qui me faisaient peur - écrire pour un journal, ce que je n'avais jamais fait, par exemple - mais les satisfactions et la confiance que j'en ai retirées! Ces ruptures m'ont permis de prendre la mesure de la liberté dont nous jouissons. Exercer son libre-arbitre et dire «Wow! Je peux changer ma vie, ça ne dépend que de moi.»
Quel bilan faites-vous de votre période d'arrêt?
Il est encore approximatif, mais je peux dire qu'il est extraordinairement positif. C'est le plus beau cadeau et le plus grand investissement que je me sois offerts. J'en sors énergisé, plus affiné dans mes stratégies. Ma vision de là où je veux aller dans ma vie est beaucoup plus claire. Je me suis peut-être ajouté plusieurs années de vie professionnelle, beaucoup plus en tout cas que les deux que j'ai passées à ne rien faire. Parce que je me suis donné les moyens de repartir presque à neuf.
Mes plus grandes audaces qui se sont soldées par des échecs sont celles qui m'ont ouvert le plus d'horizons.
Avez-vous déjà eu un plan de carrière?
Jamais! Mais j'ai eu de l'ambition.
Qu'est-ce pour vous, l'ambition?
C'est un carburant essentiel, noble et fantastique. Le problème, c'est qu'on l'a démonétisé. L'ambition est devenue nécessairement assassine ou, encore, elle se vit aux dépens des autres. Nous avons collectivement une difficulté avec l'ambition, c'est un tabou, ce qui est absurde. L'ambition a plusieurs manifestations. Elle peut être illimitée et viser une vie à la mesure de ses aspirations. Elle peut être ce qui fait qu'on se réveille le matin avec du feu au ventre ou une envie de faire des choses. On a fait une association simplette entre l'ambition et l'idée de vivre en écrasant les autres. Or, c'est normal : toute personne qui prend une place sera contestée; la place qu'on prend est toujours désirée par quelqu'un d'autre.
Quel sens donnez-vous au travail dans votre vie?
Je vis en travaillant et je travaille en vivant. Je n'ai jamais voulu que mon travail soit distinct du reste de ma vie. Il n'y a pas un moment où je travaille ou que je ne travaille pas. Tout ce que je suis a nourri, pour le meilleur et pour le pire, ma pratique professionnelle. Et c'est ainsi que je conçois mon travail. C'est un prolongement de ma vie. Le travail n'est pas un gagne-pain. Je gagne ma vie, bien entendu, mais c'est la part la plus congrue du travail. Mes besoins sont peu nombreux, donc vite comblés. Alors le fait de gagner ma vie a toujours été assez vite évacué.
Avez-vous déjà eu l'impression que le poids que représentait votre travail était trop lourd à assumer?
Bien entendu. Et c'est normal aussi. Quand on cherche à faire ses marques, quand on veut essayer, ne pas manquer le bateau, il est normal d'en mener large. Entre 30 et 40 ans, c'est naturel. Ce sont des années d'énergie. Ça m'est arrivé souvent d'être débordé, mais je n'ai jamais été victime de qui que ce soit, sinon de moi-même. Le bourreau est impitoyable, et c'est moi le bourreau. Quiconque dira qu'il a sacrifié un amour ou une amitié à cause du travail est un parfait épais. Ça ne se peut pas. C'est un choix qu'on fait et, si cela arrive, c'est que l'amour ou l'ami n'en valait pas l'enjeu.
Ayant quitté l'école à 15 ans, vous êtes un dropout. Croyez-vous être un mauvais exemple pour notre belle jeunesse québécoise?
Je ne veux pas être un exemple. On doit faire sa vie pour soi. Moi, les gens qui m'ont inspiré, est-ce un hasard, sont des dropouts : André Malraux, Ernest Hemingway. J'aurais aimé avoir la discipline et la patience de rester à l'école, je n'en serais que plus compétent. Mais j'ai mal employé mon temps à l'école. C'est un regret.
Quel espace laisse-t-on aux autodidactes dans notre société? Donne-t-on trop d'importance aux diplômes plutôt qu'aux habiletés, aux valeurs, aux connaissances?
Non, au contraire, j'ai plutôt l'impression que dans à peu près toutes les sphères d'activité, il y a eu une «déhiérarchisation». Désormais, la compétence transcende la plupart du temps les diplômes. On est beaucoup moins prisonnier d'un carcan normatif qu'il y a 30 ans. Par exemple, les nouvelles technologies ont ouvert la porte aux autodidactes. Elles font la preuve qu'on peut être un jeune et brillant créateur qui vaut une fortune, sans pour autant avoir été formé par un programme universitaire. Je ne dis pas que c'est bon ou mauvais, mais je constate que dans les milieux de travail, on a un peu plus d'imagination et on accepte que les compétences puissent s'exprimer en dehors de l'encadrement du système d'éducation.
Quiconque dira qu'il a sacrifié un amour ou une amitié à cause du travail est un parfait épais.
Vous avez 15 ans à nouveau aujourd'hui et vous entreprenez le même parcours. Croyez-vous être en mesure d'obtenir les mêmes résultats?
Je ne le sais pas. Quand je regarde les compétences exigées aujourd'hui pour oeuvrer dans le milieu des communications, je ne suis pas sûr que je me serais fait une place. Les jeunes sont tellement forts, tellement compétents, tellement formés, tellement sophistiqués...
Avez-vous l'impression que le travail est en train d'atteindre un paroxysme de la surspécialisation?
C'est possible, et je le crains, étant moi-même l'incarnation de l'inverse! J'aime surfer entre les idées et les disciplines. J'ai un appétit tous azimuts. Je butine et j'adore ça.
Tout ne m'intéresse pas jusqu'en son coeur essentiel. J'ai toujours dit, à la blague, que je préfère jongler avec 22 balles parce que je peux en échapper une de temps en temps et que ce n'est pas grave. Alors que quand tu as une seule balle, tu as intérêt à ne pas l'échapper.
Quel est votre métier? Animateur? Journaliste? Communicateur? Un gars de télé, point? Arrivez-vous à le définir?
Non, je n'y arrive pas. Une seule réponse : ce que je fais le moins mal, c'est le métier d'intervieweur, et je pense y avoir développé un petit talent. C'est mon fond de commerce. Et autour, je fais plein de choses, mais qui relèvent toujours du même univers, celui des communications élargies.
Qu'est-ce pour vous que le succès?
Avoir envie de se lever le matin avec enthousiasme. Le reste n'est que modalité.
Croyez-vous l'avoir connu?
Hum... Enfin, j'ai fréquenté certaines de ses manifestations apparentes, à tout le moins!
Avez-vous aussi vécu l'échec?
Oui, plusieurs fois dans ma vie. Des dizaines de fois même. C'est une des choses de la vie qu'on occulte trop souvent. À mon avis, l'échec est partie prenante du succès. Comme si on pouvait découvrir la pénicilline en la cherchant, alors qu'on sait qu'elle est le fruit d'une erreur! On devrait faire rire de soi plus souvent. C'est libérateur. On a tellement peur de l'échec que ça en est castrant. Mes plus grandes audaces qui se sont soldées par des échecs sont celles qui m'ont ouvert le plus d'horizons.

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