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[Difficile
reconnaissance des acquis
pour les immigrants qualifiés]
L'ultime
frontière
par
Martine Roux
Le Québec fait des pieds et des mains pour attirer les immigrants
qualifiés. Mais une fois ici, plusieurs se retrouvent coincés dans un
dédale bureaucratique où les différents intervenants se renvoient la balle.
Histoires de destins mis entre parenthèses.
Dans son site Internet, le ministère des Relations avec les citoyens et
de l'Immigration (MRCI) ne lésine pas pour vanter les charmes du Québec
auprès des étrangers : «Le Québec accueille des immigrants
venus des quatre coins du globe avec leur savoir-faire, leurs compétences,
leur langue, leur culture et leur religion.» Une excellente nouvelle
considérant que la population active de la province déclinera dès 2011,
selon les prévisions d'Emploi-Québec.
Génial, a pensé l'ingénieure chimiste marocaine Khadija Amassine en apprenant
dans ce même site que sa profession était demandée au Québec. Elle débarquait
à Montréal au printemps dernier avec son diplôme de génie chimique, le
titre d'ingénieur d'État (le statut officiel d'ingénieur au Maroc) et
quatre ans d'expérience de travail dans un ministère de son pays. Mais
à sa grande surprise, l'Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ) a refusé
de reconnaître son titre.
Dans son CV, elle écrit donc «baccalauréat en génie chimique»
plutôt qu'«ingénieure». Une nuance qui n'est pas sans conséquences.
«J'ai envoyé des dizaines de demandes d'emploi dans des ministères,
chez Hydro-Québec, dans des compagnies pétrolières, sans réponse. Je me
suis dit qu'avec un diplôme canadien au moins, j'aurais plus de chances
de décrocher un vrai job.» Depuis, elle s'est inscrite au diplôme
d'études supérieures spécialisées à l'École Polytechnique de Montréal.
Le cas de Khadija Amassine est loin d'être unique. Entre 1997 et 2001,
les 45 ordres professionnels du Québec, qui contrôlent l'accès à autant
de professions, ont traité 3 600 demandes d'équivalence : un
peu plus de 1 000 ont été reconnues intégralement et presque autant
ont été rejetées d'emblée, selon les chiffres du Conseil interprofessionnel
du Québec (CIQ) (l'organisme qui regroupe les 45 ordres professionnels
québécois). Pour ce qui est des autres dossiers, les ordres concernés
exigeaient des candidats qu'ils fassent une formation d'appoint dans le
système scolaire avant de pouvoir prétendre au titre convoité.
Un jeu de serpents et d'échelles
Même si le Québec trie ses candidats à l'immigration sur le volet, les
immigrants qualifiés se retrouvent ici englués dans un labyrinthe de procédures
administratives et parfois tatillonnes avant de pouvoir trouver un emploi
à la mesure de leurs talents : les procédures du MRCI, puis des corporations
et des ordres professionnels, et enfin, celles des centres de formation
professionnelle, des cégeps et des universités lorsqu'une formation d'appoint
est exigée. À ces difficultés s'ajoutent le coût de la formation et celui
des examens professionnels, un problème pour un nouvel arrivant sans revenu.
Fondateur du site de discussion Immigrer-Contact, l'ingénieur français
(non reconnu) Yann Takvorian déverse une frustration mal contenue à l'égard
des obstacles qui se dressent sur la route des immigrants diplômés. «Ce
qui est révoltant, c'est ce double discours : on attire les étrangers
qualifiés à grand renfort de publicité et en leur disant que leur profession
est demandée au Québec. Mais ici, ils sont incapables de l'exercer. C'est
comme vendre des vacances avec hôtel sur le bord de la plage... sans plage.»
Chaque ordre professionnel a ses propres règles et procédures, encadrées
par des lois distinctes. Une fois les formalités d'immigration remplies,
le nouveau venu qui entend faire reconnaître son titre devra s'adresser
par écrit à l'ordre concerné. On lui demandera un dossier complet, incluant
la description écrite des cours qu'il a suivis. Si la formation n'est
pas jugée équivalente à celle donnée au Québec, il devra retourner à l'école.
L'évaluation des dossiers est faite au cas par cas.
Arrivé au Québec en 1999 en tant qu'ingénieur électronicien le
titre qu'il portait en France , Jean-Claude Giorgi ne pourra jamais
se joindre à la confrérie du génie québécois. Il est titulaire d'un diplôme
d'études supérieures techniques (inférieur au diplôme d'ingénieur français),
et son dossier a été carrément rejeté par l'OIQ, sans possibilité d'appel.
L'Ordre a jugé qu'il devait suivre une formation trop importante pour
pouvoir prétendre au titre. «Comme je n'ai pas le diplôme d'ingénieur,
il aurait été normal qu'on me demande de passer des examens, raconte-t-il.
Mais je ne m'attendais pas à un refus pur et simple.»
Heureusement, son employeur depuis quatre ans un fabricant de technologie
médicale qui l'avait embauché avant son départ de la France n'exige
pas ce titre pour le poste qu'il occupe. Mais Jean-Claude Giorgi a l'impression
de ne plus avoir d'identité professionnelle. «Je ne suis pas ingénieur,
je ne suis pas technologue, je ne suis pas concepteur. Je n'ai pas de
titre.»
Pour Yann Takvorian, la prudence des ordres professionnels est souvent
inappropriée. «Certains immigrants sélectionnés par le Québec ont
l'impression d'avoir été choisis sur la base de leurs compétences ou de
leurs diplômes. Pourtant, un pharmacien européen comptant 15 ans de pratique
peut se retrouver sur les bancs d'école avec des étudiants beaucoup plus
jeunes que lui et qui savent à peine ce qu'est un médicament! C'est carrément
du protectionnisme.»
Archi-faux, rétorque André Gariépy, directeur général du CIQ. Cet organisme travaille
justement à faciliter l'accès des immigrants aux ordres professionnels,
martèle-t-il. «Les ordres professionnels reçoivent seulement 1000
demandes par année environ. Ce n'est quand même pas eux qui font obstacle
à l'immigration! Leur mandat est de protéger le public. La seule chose
à laquelle ils font obstacle, c'est l'incompétence.»
L'information transmise aux candidats par les agents d'immigration est
incomplète, croit-il. S'ils soulignent que certaines professions sont
demandées, ils ne prennent pas suffisamment le temps d'expliquer la réglementation
de chacune. «On dit aux futurs immigrants qu'ils sont "employables",
explique André Gariépy. C'est du jargon de technocrate! Ils croient que
tout va bien et en arrivant ici, surprise, ils apprennent que plusieurs
étapes mènent à la reconnaissance professionnelle. Alors, on accuse les
ordres.»
Au MRCI, on affirme pourtant faire l'impossible pour bien orienter les
personnes intéressées à immigrer. «On insiste beaucoup sur l'information
quant aux conditions d'exercice des différentes professions au Québec,
mais il faut sans cesse la répéter, explique Jacques Robert, directeur
des politiques et des programmes d'intégration. Quand une personne s'inscrit
pour la sélection à l'immigration, son but est évidemment d'être choisie...
Il se peut qu'en cours de route, elle minimise les difficultés qu'elle
pourrait éprouver à l'arrivée.» De plus, les immigrants qui sont
sélectionnés le sont sur la base de critères jugés favorables à leur intégration
au Québec, précise-t-il, et non de leurs compétences professionnelles.
Par exemple, des caractéristiques générales comme l'âge, la scolarité
ou la connaissance du français et de l'anglais pèsent lourd dans la balance.
Vos papiers s.v.p.
«Les immigrants doivent traiter individuellement avec différentes
institutions qui ont chacune leurs règles, sans qu'il n'y ait de ponts
entre elles», remarque Pascale Chanoux, responsable des politiques
d'accueil pour immigrants à la Ville de Sherbrooke et spécialiste de la
reconnaissance des acquis et compétences.
Par exemple, un ordre professionnel peut exiger qu'une personne formée
à l'étranger suive quelques cours avant de lui permettre de passer un
examen professionnel. Mais c'est l'individu qui doit se présenter de lui-même
à l'université. L'établissement peut alors lui refuser l'accès au cours,
ou peut très bien ne pas l'offrir à ce moment : programme contingenté,
formation d'appoint trop pointue ou trop partielle, manque d'inscriptions...
«Souvent, l'immigrant a une demande de formation de l'ordre, mais
est incapable d'obtenir cette formation dans le système scolaire, souligne-t-elle.
Ça lui fait perdre du temps, de l'argent et, surtout, de l'espoir.»
La désillusion, le médecin Sajida Rehman connaît. Originaire du Pakistan,
où elle a exploité une clinique médicale privée pendant six ans, elle
est arrivée à Montréal en mai 2002 à titre de réfugiée politique. Elle
tente depuis de faire reconnaître son titre. Mais avant même de pouvoir
passer les tests de connaissances médicales théoriques et pratiques, elle
doit remettre un dossier complet au Collège des médecins, avec la description
de tous les cours qu'elle a suivis. «En tant que réfugiée, il m'est
impossible de contacter les établissements pakistanais. Je devrai peut-être
me résoudre à faire un autre boulot...»
Exiger des documents écrits pose parfois de sérieux maux de tête aux immigrants,
surtout aux réfugiés, confirme Pascale Chanoux. «Les ordres ont
un effort de créativité et de flexibilité à faire afin d'évaluer les acquis
autrement qu'en s'appuyant sur des documents écrits.»
L'ordre professionnel a pour mission de surveiller la pratique de sa discipline
et doit s'assurer de la validité des compétences, rétorque André Gariépy.
«Il faut avoir la description des cours pour savoir si le candidat
les a vraiment faits et si leur contenu est équivalent à ceux donnés au
Québec. Nous sommes obligés de demander à la personne de compléter son
dossier, parce que nous ne connaissons pas les institutions du pays d'origine
et, en plus, il s'agit de renseignements personnels. Quand il s'agit de
tracer un profil, nous entrons dans le champ de la responsabilité de l'État.
Si l'État favorise l'immigration, il doit se donner les moyens d'en faire
un succès.»
Le Conseil interprofessionnel se défend de ne pas contribuer à favoriser
l'intégration des immigrants qualifiés. Par exemple, il met à la disposition
des ordres des informations sur les diplômes étrangers, souligne son directeur
général. «Il n'y a pas de blocage systématique (des dossiers des
immigrants). La longueur des délais dépend de la complexité du dossier.
Chaque cas est unique. Que vaut le diplôme d'un médecin qui n'a pas pratiqué
depuis dix ans? Et celui d'un médecin qui a ouvré en milieu humanitaire
plutôt qu'urbain?»
Sur la bonne voie
Un autre obstacle rencontré par les immigrants qualifiés est la barrière
culturelle. Outre la connaissance de leur métier, ils doivent vite saisir
les subtilités de la langue et de la communication, de l'organisation
du travail et de la société, du système d'enseignement, des codes de déontologie.
«Exercer une profession, c'est un acte culturel, fait valoir André
Gariépy. Il ne s'agit pas seulement de reconnaître un cancer du pancréas
et de le traiter, mais aussi de communiquer avec le patient et de mobiliser
les ressources adéquates.»
Des programmes de formation d'appoint spécialement conçus pour les clientèles
immigrantes visent entre autres à combler les lacunes à la fois culturelles
et professionnelles de ces personnes. Et leurs taux de réussite sont étonnants :
un projet de tutorat mené conjointement depuis trois ans par des organismes
communautaires et gouvernementaux en collaboration avec l'Ordre des ingénieurs
du Québec (OIQ) a fait grimper le taux de réussite aux examens de l'OIQ
de 60 à 80 %!
Même exploit du côté des infirmières. Conseillère en formation à L'Hirondelle,
un organisme d'accueil et d'intégration des immigrants, Paolina Roman
coordonne avec d'autres partenaires un projet de formation d'appoint expressément
conçu pour répondre aux exigences de l'Ordre des infirmiers et infirmières
du Québec. Le programme évite aux immigrants de se retrouver dans le système
scolaire régulier, avec un enseignant dont ils décodent à demi les méthodes
et la culture.
Ce projet pilote est un succès, dit Paolina Roman, qui se félicite de
son aspect concret. L'ensemble de la dernière cohorte, qui a terminé en
juillet, a réussi la formation. Le hic, c'est que l'organisme reçoit chaque
année une cinquantaine de demandes... pour environ 18 places disponibles.
Pour ceux qui ne sont pas sélectionnés, c'est un peu l'enfer, explique-t-elle.
«Ils doivent soit attendre la prochaine formation l'année suivante,
si le financement est maintenu (NDLR : le projet est constamment
sur la corde raide, son financement étant révisé annuellement par Emploi-Québec),
soit intégrer le système régulier avec les difficultés d'adaptation que
cela comporte.»
Au MRCI, on souligne que d'autres types de projets sont en cours avec
les ordres responsables des orthophonistes, des médecins, des chimistes,
des agronomes, des infirmières, principalement afin d'accélérer le processus
de reconnaissance et de mieux préparer les candidats aux examens professionnels.
Des ententes devraient aussi être conclues avec les autres ordres, ajoute
Jacques Robert.
L'existence de ce genre de projets montre que l'intégration des immigrants
reçoit plus d'attention qu'il y a quelques années, estime Pascale Chanoux.
«Depuis trois ans, les institutions se parlent davantage. Je pense
qu'on est sur la bonne voie, mais il y a encore beaucoup de travail à
faire.»
C'est aussi l'avis du Conseil interprofessionnel, qui demande au MRCI
de consacrer plus de temps et de ressources à l'orientation des professionnels
immigrants. «Pour l'instant, le ministère se contente de remplir
ses quotas (objectifs) d'immigration. Il va falloir qu'il prenne des mesures
pour accorder un temps de qualité aux rencontres de sélection.»
Quant aux établissements d'enseignement, «on ne sent pas de leur
part une volonté d'assouplir leurs mécanismes de reconnaissance des acquis».
Selon Jacques Robert, il est crucial d'établir un lien entre les ordres
professionnels et les établissements d'enseignement afin d'éviter que
les immigrants ne se retrouvent pris dans des procédures sans fin. «Il
y a peu de liens entre les exigences des ordres pour les mises à niveau
(de compétences) et l'offre des établissements scolaires. Mais je pense
que ce sera une avenue de plus en plus explorée. Nous travaillons avec
le Conseil interprofessionnel afin que les choses changent.»
Découragés, plusieurs immigrants ont plié bagage, soutient Yann Takvorian.
Parmi ceux qui demeurent, plus de 600 ont signé la pétition pour l'emploi
du réseau Immigrer-Contact. Cette pétition, remise en août au MRCI, demande
au gouvernement d'intercéder auprès des différents ordres afin d'assouplir
l'accès aux titres réservés. «Plutôt que d'exiger des immigrants
qu'ils retournent à l'école, il faudrait plutôt leur faire passer des
examens professionnels lorsqu'ils arrivent. S'ils les réussissent, ils
devraient recevoir une accréditation immédiate. C'est ce que nous demandons
au MRCI.»
Des doléances irréalistes vu la complexité des cas, soutient le MRCI.
«Il faut éviter de chercher des solutions qui s'appliquent à tous»,
estime Jacques Robert. Rien n'empêche les immigrants de présenter une
demande de reconnaissance à l'ordre concerné dès l'étranger, ce qui réduirait
les délais et leur donnerait l'heure juste avant leur départ, suggère-t-il.
«Pourtant, très peu le font.» Malgré tout, le MRCI soutient
qu'il tente d'améliorer les choses «afin que les nouveaux venus
puissent utiliser leurs compétences le plus rapidement possible».

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