









|
|
[Salon
Diane-Gabrielle Tremblay, directrice de la recherche à la Télé-université,
et la conciliation travail-famille]
L'emploi
du temps
par
Éric Grenier
Depuis trois ans, Diane-Gabrielle Tremblay a sondé un millier de parents
sur la conciliation de leurs vies professionnelle et familiale. Ce qu'ils
ont répondu à la directrice de la recherche à la Télé-université (TELUQ)
est sans appel : on manque de temps! Près des deux tiers d'entre
eux lui ont affirmé qu'ils n'arrivent pas à conjuguer ces deux grandes
responsabilités que sont le travail et la famille.
Au lendemain des dernières élections québécoises, disputées en bonne partie
sur le thème de la conciliation travail-famille, Diane-Gabrielle Tremblay
croit que la question n'a pas été mise au rancart avec les bulletins de
vote. D'une manière ou d'une autre, le nouveau gouvernement devra s'y
attaquer. Les patrons aussi.
Les syndicats également. Et, bien sûr, nous. Car nos choix sociaux comme
nos habitudes de vie doivent être revus, soutient la chercheuse, également
professeure de l'Unité d'enseignement et de recherche en travail, économie
et gestion de la TELUQ. Comment en sommes-nous arrivés là?
Pourquoi, soudainement, entend-on parler autant de la conciliation travail-famille?
Quel a été l'élément déclencheur pour que cette question devienne plus
qu'un débat entre spécialistes?
La dernière campagne électorale n'est pas étrangère à cet intérêt accru
pour la conciliation travail-famille. Les partis politiques cherchaient
visiblement de nouvelles idées à défendre, et celle-là en était une bonne,
puisque les jeunes familles expriment beaucoup d'attentes à cet égard.
Par contre, il y a longtemps que le sujet est bien plus qu'un débat entre
spécialistes. Au milieu des années 1990, une discussion a commencé à propos
de la réduction du temps de travail comme mesure de lutte au chômage.
C'était l'un des débats centraux du Sommet économique de 1996. On remarquait
cependant que les Québécois, comme les Scandinaves, abordaient déjà cette
question sous l'angle de la qualité de vie et de la famille. Il nous est
apparu clairement que les Québécois n'étaient pas prêts à réduire leur
temps de travail pour le partager avec des chômeurs. Ils l'étaient cependant
pour pouvoir consacrer davantage de temps à leur vie personnelle. Une
forte majorité de jeunes familles souhaitent travailler moins pour se
rapprocher de cet objectif.
En Amérique du Nord, le Québec est-il le seul endroit où l'on se soucie
de cette question? Il semble n'y avoir que peu de documentation en anglais
sur le sujet, et généralement les textes se limitent à faire le constat
du phénomène.
Il est vrai qu'aux États-Unis, le sujet n'emplit pas les pages des grands
quotidiens et les bulletins de nouvelles comme chez nous. Le gouvernement
ne s'en mêle pas. Mais les pressions en faveur de mesures de conciliation
sont encore plus fortes qu'ici. Le faible taux de chômage aux États-Unis
a imposé dans les milieux de travail l'adoption de mesures qu'on surnomme
les «family friendly policies», des mesures concrètes de conciliation
familiale et professionnelle : horaires flexibles, télétravail, services
de garde en entreprise, etc. C'est une façon pour les employeurs d'attirer
chez eux les meilleurs candidats, dans un contexte de plein emploi et
de pénurie de main-d'ouvre. Ces mesures sont beaucoup plus développées
qu'ici... D'ailleurs, les entreprises qui font bien dans ce domaine au
Québec sont souvent des filiales canadiennes qui ont appliqué des programmes
inspirés de ceux de leur société mère aux États-Unis.
Les Québécois parviennent mal à concilier travail et famille. Pourtant,
nous travaillons de moins en moins...
En effet, partout en Occident, nous avons observé une diminution graduelle
du temps de travail depuis le début du siècle. Cette diminution s'est
stabilisée autour de 40 heures par semaine depuis une dizaine d'années,
surtout au Canada, aux États-Unis et en Suède. Au Canada plus précisément,
les hommes travaillent 39 heures en moyenne et les femmes, 33 heures.
Il y a comme un blocage qui semble empêcher toute nouvelle baisse. Dans
certains pays, l'État a introduit des mesures législatives pour forcer
la réduction sous la barre des 40 heures, comme c'est le cas en France,
avec la semaine de 35 heures.
Puisque nous travaillons moins qu'auparavant, quelle est donc la cause
des problèmes de conciliation travail-famille?
D'abord, il n'y a jamais eu autant de mères sur le marché du travail.
Les trois quarts des femmes âgées de 25 à 40 ans, celles en âge d'avoir
de jeunes enfants, sont sur le marché du travail à plein temps, alors
que c'était l'inverse dans les années 1960.
Mais c'est l'explosion des types d'horaires de travail qui contribue le
plus aux difficultés qu'éprouvent les familles. Le «9 à 5»
pour tous, c'est fini. Il y a de plus en plus de gens qui travaillent
au-delà de 40 heures par semaine, et aussi de plus en plus qui en travaillent
moins de 30. Par exemple, dans le domaine des services bancaires, le nombre
d'heures travaillées a diminué considérablement. Un peu comme dans la
restauration, on donne aux employés un horaire jugé minimal, puis qui
varie selon la demande, sans possibilité pour eux de planifier leur horaire
au travail et à la maison à moyen terme.
À l'inverse, dans les milieux professionnels, le nombre d'heures a augmenté.
Il y a beaucoup d'emplois dans ces domaines où les heures ne sont pas
comptées. Moi, par exemple, je travaille théoriquement 35 heures, mais
la réalité est tout autre. De plus, bien des gens sont tentés d'apporter
du travail à la maison, quand ils n'y sont pas carrément encouragés...
Ce «travail invisible», qui n'est pas comptabilisé dans les
statistiques sur les heures travaillées, gruge beaucoup de temps qui,
autrement, serait consacré à la vie familiale.
Les travailleurs autonomes, deux fois plus nombreux qu'il y a 20 ans,
font à l'occasion beaucoup d'heures de travail, et ont aussi des moments
où ils travaillent très peu, à des périodes où ils ne le souhaitent pas.
Il y a le travail de nuit et de week-end, qui était autrefois l'apanage
des milieux industriels, mais qu'on retrouve désormais partout, en particulier
dans le secteur des services, où la grande majorité des gens travaillent.
Bref, il y a un paradoxe entre ce que les gens recherchent, soit une normalisation
des heures de travail pour une meilleure prévisibilité de leur temps,
et ce que leur offre le marché du travail, soit des horaires toujours
plus éclatés, peu conciliables avec les obligations familiales.
Est-ce qu'on se complique inutilement la vie aussi, par exemple en
habitant de plus en plus loin de son lieu de travail?
Le temps de transport est un facteur important : beaucoup de gens
passent une heure, une heure et demie, deux fois par jour, à se déplacer
pour le travail. Les enquêtes le démontrent, les gens prennent de plus
en plus de temps pour se déplacer entre la maison et le travail, parce
qu'ils s'installent en banlieue.
Toutefois, les écoles et les municipalités pourraient leur donner un meilleur
coup de main. Les activités parascolaires et de loisirs dans les municipalités
sont mal adaptées aux horaires de la majorité des gens. Elles ne sont
pas suffisamment intégrées entre elles. Les gens passent leur temps à
faire du taxi entre les différentes occupations des enfants. Depuis quelques
années en Europe, on a compris cela et les activités scolaires et municipales
sont organisées de pair, dans le but d'éviter aux parents des déplacements
inutiles et des pertes de temps.
Comment se fait-il qu'avec moins d'enfants, de meilleurs appareils
pour nous aider dans nos tâches ménagères, les garderies, etc., nous ayons
quand même moins de temps pour la famille?
La technologie n'a pas réduit le temps des tâches ménagères, ç'a été prouvé
par plusieurs études! Et ce n'est pas vrai que les gens se privaient davantage
autrefois de biens matériels. Les Québécois pourraient moins travailler,
gagner moins d'argent et se priver d'une voiture neuve, du câble, des
loisirs... Mais leur reprocher de ne pas le faire, c'est un jugement de
valeur qui n'a pas sa place. Les gens veulent aller plus souvent au cinéma,
lire, se maintenir en forme, et ces demandes exigent beaucoup plus de
temps. Mais elles sont tout à fait légitimes dans une société évoluée.
Carrière ou famille, doit-on choisir?
Non, la question ne se pose pas. Chacun a le droit d'avoir à la fois une
carrière et une famille. Malheureusement, l'organisation du travail ne
permet pas aux employés d'avoir une carrière remplie ET une vie familiale
épanouie. Il y a les collègues, par exemple, qui acceptent mal que vous
preniez congé pour des raisons familiales, parce qu'ils se retrouvent
avec votre charge de travail. Il y a aussi les employés plus âgés, qui
considèrent qu'eux-mêmes n'ont pas bénéficié de tels programmes et ont
réussi à passer au travers... C'est très difficile à négocier du point
de vue de l'équité. Il faudra développer une nouvelle culture en milieu
de travail, qui permettra de ne plus se sentir coupable de quitter le
boulot pour aller prendre soin d'un enfant.
La conciliation travail-famille, est-ce toujours une affaire de femmes?
Malheureusement, trop souvent encore, la conciliation travail-famille
repose sur les épaules des femmes. Encore aujourd'hui, à peu près les
deux tiers des responsabilités familiales sont assumées par les femmes.
C'est d'ailleurs ma crainte quant à la semaine de quatre jours, ainsi
qu'au nouveau programme de congés parentaux que propose le gouvernement
fédéral : une fois de plus, on fera appel surtout aux femmes. Parce
qu'elles gagnent moins en moyenne que les hommes, ce sont elles qui choisiront
de prendre la semaine de quatre jours et qui s'occuperont des tâches et
des responsabilités familiales.

|
|