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[Femmes,
choix de carrière et chasses gardées]
Où
sont les femmes?
par
Jean-Sébastien Marsan
Les Québécoises ont fait du chemin depuis le temps où les bancs des
universités leur étaient interdits. Au baccalauréat, elles sont maintenant
majoritaires dans toutes les facultés, sauf en sciences appliquées. Pourtant,
une fois sur le marché du travail, elles se font discrètes. Où sont donc
les femmes?
À l'école, les filles dominent les garçons. Elles réussissent mieux et
sont plus nombreuses à terminer leurs études. Elles représentaient 58 %
des inscriptions dans les universités québécoises à la session d'automne
2001. Sur le marché du travail, cependant, le portrait est tout autre.
Aux hommes les postes de prestige, les sièges de cadres supérieurs et
les emplois les plus payants, même pour les plus jeunes.
La discrimination fait-elle encore des ravages ou les femmes ont-elles
simplement le goût de bosser différemment?
C'est plutôt une question de temps, répond Nicole Beaudoin, présidente-directrice
générale du Réseau des femmes d'affaires du Québec. «Les femmes
ont investi les études supérieures après les hommes, dans la foulée de
la Révolution tranquille. Il faudra encore du temps avant qu'elles n'obtiennent
des postes de présidentes dans de grandes sociétés», prédit-elle.
Il faudra du temps, et beaucoup, en effet! Selon une étude commandée par
l'Association canadienne des femmes en communications, les femmes représentaient,
en 2000, 18,7 % des hauts dirigeants de sociétés comme BCE, Vidéotron,
Cogeco et Radio-Canada, comparativement à 15,3 % en 1987. À ce rythme,
elles atteindraient la parité avec les hommes en... 2052!
Chasses gardées
«Ce n'est pas une affaire de discrimination, mais il y a certaines
chasses gardées masculines où les femmes peinent à percer, concède Nicole
Beaudoin. Surtout au sein des conseils d'administration, où elles ne constituent
que 6 à 7 % des membres.»
La situation des femmes dans le domaine du droit est révélatrice. Admises
au Barreau québécois depuis 1941, les femmes ont d'abord mis 30 ans à
constituer 5 % des avocats. Trois autres décennies plus tard, en
2001, elles comptaient pour 42 % des membres. L'égalité est-elle
à portée de main? Rien n'est moins sûr.
En droit corporatif et commercial, la spécialité la plus rémunératrice,
il y avait deux fois plus d'hommes que de femmes en 1999, selon les données
du Comité sur les femmes dans la profession du Barreau du Québec. Seulement
3,6 % des femmes membres du Barreau empochaient annuellement entre
100 000 $ et 150 000 $, comparativement à 14 %
de leurs confrères. Le tiers des avocats sont associés dans un cabinet,
contre seulement une avocate sur neuf.
«Si le seul effet du nombre devait nous mener à l'égalité, nous
serions beaucoup plus présentes dans les postes de pouvoir, affirme Me
Sophie Bourque, avocate chez Hébert, Bourque & Downs (Montréal) et présidente
du Comité sur les femmes dans la profession. Mais, poursuit-elle, ce n'est
pas le cas, puisque lorsqu'il est question de distribution du travail,
c'est le boys club qui fonctionne : les gars se voient confier les
bons dossiers. Et c'est encore un milieu où l'image de la compétence,
c'est d'être disponible 24 h sur 24.» Dans ces circonstances,
les hommes seraient nettement avantagés et préférés aux femmes.
C'est ce que croit aussi Sophie Gauthier, avocate en droit familial chez
Gaulin, Linteau, Croteau (Québec) et présidente du Jeune Barreau de Québec.
Après son congé de maternité, elle a mis une année à relancer sa pratique
et à retrouver un rythme de travail normal. «Une fois que les enfants
sont grands, on peut travailler comme nos collègues masculins. Mais à
ce moment-là, ils sont déjà rendus beaucoup plus loin que nous dans leur
carrière.»
Une question de choix?
En 2001, plus de 71 % des travailleurs au salaire minimum étaient
des femmes et plus du quart (27 %) des femmes en emploi occupaient
un poste à temps partiel, contre un homme sur dix.
Hélène Lee-Gosselin, professeure de management à l'Université Laval, montre
du doigt certains «facteurs environnementaux», notamment «la
forte accentuation de la productivité dans les organisations», pour
expliquer la lente progression des femmes dans la hiérarchie du marché
du travail : surplus de tâches, intensification du travail, disponibilité
en tout temps...
Une idée reçue veut que les femmes privilégient une conception plus équilibrée
de la réussite professionnelle, fondée sur la conciliation travail-famille.
«Elles n'ont pas le choix!» réplique Nathalie Goulet, directrice
du Conseil d'intervention pour l'accès des femmes au travail (un organisme
communautaire mandataire du Comité aviseur Femmes en développement de
la main-d'ouvre d'Emploi-Québec). «Tant qu'il n'y aura pas un réel
partage des tâches entre les hommes et les femmes pour s'occuper des enfants
et, de plus en plus, des personnes âgées, la conciliation travail-famille
reposera uniquement sur le dos des femmes», affirme la directrice.
Dans son essai Pour en finir avec la modestie féminine (Boréal, 2002),
la journaliste Pascale Navarro dénonce les valeurs du monde du travail
(rivalité, compétition, domination, force) que notre culture associe à
la masculinité et qui avantageraient outrageusement les hommes. «Il
ne s'agit pas de dire que les hommes ont tort ou raison, mais de comprendre
comment la société se partage entre le masculin et le féminin, écrit-elle.
Si l'on entend dire régulièrement que les femmes sont plus pacifiques,
sensibles, consensuelles, ce n'est pas leur nature qui les confine dans
ces attributs, mais leur socialisation et leur éducation.»
En 2003, les clichés ont la vie dure, déplore l'auteure. Un homme ambitieux
est un «leader», tandis qu'une femme ayant la même attitude
ne serait pas assez «féminine»...
Ces vieilles rengaines semblent toujours avoir un impact sur le choix
de carrière des filles et des garçons. Encore aujourd'hui, les filles
sont particulièrement absentes des études avancées en génie, en informatique
et en physique. À l'Ordre des ingénieurs, par exemple, l'augmentation
de la présence féminine s'effectue à la vitesse de l'escargot, soit de
1,1 % en 1978 à 10 % seulement en 2001. Et ce, malgré plusieurs
initiatives lancées au cours des dernières années, comme l'événement annuel
«Les filles et les sciences : un duo électrisant!», une
journée thématique visant à promouvoir les carrières en sciences auprès
des adolescentes. «S'il est indéniable que les jeunes filles étudient
plus longtemps que les garçons et réussissent mieux qu'eux, elles continuent
d'être nettement sous-représentées dans plusieurs filières de formation
qui mènent aux professions les plus prometteuses, valorisées et rémunératrices»,
font valoir les organisatrices de l'événement, 17 jeunes femmes occupant
des postes dans les domaines scientifique ou technologique.
À la maîtrise et au doctorat, les femmes sont concentrées en arts, lettres,
éducation, santé et sciences humaines, des domaines où les diplômés enregistrent
les plus petits gains salariaux, selon une analyse publiée en 2002 par
le chercheur Ross Finnie, de Statistique Canada. Les hommes trônent en
administration, sciences appliquées et sciences pures, des milieux où
les salaires augmentent plus rapidement, selon la même étude.
«Il faut changer les valeurs dans les entreprises», croit
Nicole Beaudoin, du Réseau des femmes d'affaires du Québec, pour que les
milieux de travail soient plus ouverts aux femmes. Il faudrait notamment
tenir compte davantage des différences entre hommes et femmes, et entre
les individus, aussi.
«Mais les organisations ont tendance à considérer leurs salariés
comme un groupe d'individus homogène, soutient Hélène Lee-Gosselin. Elles
aiment prévoir les comportements, forcer les consensus, simplifier les
choses.» Il y a toujours l'entrepreneurship, qui permet aux femmes
de contourner les problèmes en devenant elles-mêmes patronnes! «Au
Québec, le tiers des entreprises sont fondées par des femmes. C'est peut-être
plus facile de concilier carrière et famille quand on est maître de son
temps», avance Nicole Beaudoin.
«Il faut arrêter de croire que, parce que la condition féminine
a énormément changé, il n'y aurait plus rien à faire», conclut Hélène
Lee-Gosselin, pour qui le féminisme est toujours actuel.

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