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  [Salon - Sylvain Simard, ministre de l'Éducation]
Plaidoyer pour l'école
par Éric Grenier

Vingt-quatre heures après l'entrevue exclusive que nous accordait en décembre dernier Sylvain Simard, ministre de l'Éducation et de l'Emploi, le Conseil supérieur de l'éducation sonnait l'alarme. Dans son rapport annuel, le Conseil recommandait de valoriser la formation professionnelle au secondaire et de s'assurer qu'elle permet l'accès au cégep; la maîtrise du français, la connaissance de l'histoire et la sensibilisation à la vie citoyenne devraient être aussi intimement liées à la mission de l'école.

Cet appel correspond exactement aux préoccupations que nous soumet ici Sylvain Simard. Depuis qu'il est entré en politique, il y a huit ans, cet ancien professeur de littérature française à l'Université d'Ottawa caressait le rêve de présider aux destinées de l'école. Il y a réfléchi longuement, de sorte qu'un an après son accession au titre de ministre de l'Éducation, il ne s'est pas emmêlé les pinceaux dans les palabres : son programme de réforme est déjà bien en marche, en continuité avec celui amorcé par son prédécesseur, François Legault.


Quelle est la mission de l'école d'aujourd'hui : préparer les jeunes à devenir des citoyens ou répondre aux besoins de main-d'ouvre des industries?

Nous ne pouvons pas trancher en faveur de l'un ou de l'autre. En fait, c'est l'un ET l'autre. Il faut d'abord nous assurer que nous formons des gens possédant les compétences nécessaires pour devenir des citoyens actifs et critiques. Les jeunes ne doivent pas seulement acquérir des matières, ils doivent aussi les assimiler à leur réflexion, être capables de préparer des textes, d'énoncer des opinions, de savoir bien utiliser leurs connaissances, d'avoir des connaissances historiques, scientifiques.

Mais en même temps, il faut être lucide. La citoyenneté, c'est aussi de pouvoir participer à l'activité économique. Et pour ça, il faut former les jeunes en fonction des besoins du marché du travail. On ne nous pardonnerait pas, et avec raison, d'instruire les jeunes sans nous préoccuper de leur sort sur le plan professionnel.

Croyez-vous qu'un élève sortant du cinquième secondaire est outillé pour assumer pleinement son rôle de citoyen?

En général, oui. Mais si nous planifions présentement une réforme du secondaire, qui sera en marche l'an prochain, c'est que nous avons trouvé des failles dans le système actuel. L'une d'elles était que nous pouvions encore mieux préparer les jeunes à leur participation à la société. La réforme revoit donc la pédagogie pour offrir un meilleur encadrement. Trop longtemps, l'enseignement du secondaire se donnait sous le mode du centre commercial, où les élèves passaient d'une classe à l'autre, sans qu'il n'y ait d'encadrement qui permette de les guider et de les orienter. On étendra aux écoles secondaires le modèle des titulaires pour les élèves de premier cycle. Les matières enseignées seront revues : nous irons vers un enseignement du français plus classique (de la lecture et de l'écriture, et 30 % plus de temps d'enseignement), et vers un retour en force de matières comme l'histoire, etc.

Quelle évaluation faites-vous de la qualité du français parlé et écrit des élèves sortant du secondaire?

J'ai passé 20 ans de ma carrière à enseigner la littérature et à me plaindre de la qualité de leur langue. Mais c'est une erreur de perspective : on idéalise la situation qui prévalait autrefois. Or, la situation est meilleure aujourd'hui qu'il y a 30 ans. Toutefois, ce n'est toujours pas satisfaisant. Encore trop de jeunes ont une attitude négative par rapport à l'écrit. Ils sont incapables d'exprimer clairement des idées, d'écrire correctement.

À cause du règne de l'image, les jeunes s'éloignent de la langue écrite, ou alors s'expriment sous des formes si abrégées, comme dans le clavardage dans Internet, qu'il n'y a plus de communication réelle. Nous devons nous assurer que, dans cet environnement d'images, les étudiants ont quand même un niveau de compréhension des textes et une capacité d'expression qui leur permettent une véritable communication. Tous ceux qui ont une longue expérience du marché du travail savent très bien que c'est un élément essentiel de toute progression dans une carrière. Il n'y a pas de formation, technique ou autre, qui vaille sans une solide maîtrise de la langue.

Iriez-vous jusqu'à dire que la technologie est un adversaire de la langue?

Pas un adversaire! Mais sûrement un nouvel obstacle majeur. Avec la télévision, Internet et les jeux vidéo, il y a une présence distrayante constante qui rend l'enseignement de l'écrit plus difficile aujourd'hui qu'il y a 25 ans.

Certains intervenants du milieu universitaire jugent que les employeurs s'attendent trop à ce que l'école leur fournisse une main-d'ouvre «clé en main», capable d'être fonctionnelle dès l'obtention du diplôme dans les activités les plus spécialisées, alors qu'elle peine déjà à donner une formation générale de qualité. Partagez-vous ce point de vue?

Partiellement. Il ne faut pas oublier que la participation des entreprises à la formation est un phénomène récent au Québec. Cette culture n'est pas encore tout à fait implantée ici. La loi du «1 %», qui oblige les employeurs à investir 1 % de leur masse salariale dans la formation de leur main-d'ouvre, n'a que sept ans.

Par contre, il serait un peu élitiste d'avancer que l'école n'a qu'à donner une formation générale, et que ce serait aux entreprises de préciser la formation par la suite. Une telle attitude serait irresponsable. Et cela dépend du niveau, aussi : les entreprises ont raison de s'attendre à ce que les diplômés de la formation professionnelle ou de la formation technique au cégep soient fonctionnels dès leur sortie de l'école.

Lorsque nous avons entrepris la réforme de la formation professionnelle en 1994, on s'était aperçu qu'il y avait un divorce entre l'école et le monde du travail. On formait les élèves pour des métiers qui n'existaient plus, ou on les préparait à des technologies qui n'avaient plus cours dans les industries. C'est avec la participation entière des entreprises que nous avons revu complètement ce secteur. Depuis, il y a eu une hausse de 40 % du nombre d'élèves dans le réseau de la formation professionnelle.

Malgré ce succès, vous lanciez l'automne dernier une nouvelle campagne de promotion pour la formation professionnelle. Était-ce encore nécessaire?

C'est qu'il y a encore des barrières à abolir, notamment chez les parents, qui considèrent la formation professionnelle comme une voie de dernier recours. Ils croient à tort qu'il n'y a que les carrières universitaires de valables. Sauf que tout le monde n'est pas doué pour des études théoriques prolongées! Nier ce fait serait absurde et démagogique. Il suffit d'avoir affaire à un plombier — comme j'ai eu à le faire récemment! — pour comprendre qu'on peut très bien gagner sa vie et s'épanouir en dehors de l'université!

Il y a des dizaines de métiers qui sont essentiels au bon fonctionnement de notre société. Notre économie aura besoin de 360 000 travailleurs d'ici à 2005, qui devront présenter un niveau de formation professionnelle ou technique. Et il faut rappeler que s'engager dans la formation professionnelle ne mène plus dans un cul-de-sac comme autrefois. Il y a maintenant des passerelles qui permettent à un diplômé de niveau professionnel de poursuivre vers un autre niveau s'il en ressent le besoin. Par exemple, des milliers d'étudiants qui sont passés par l'École de technologie supérieure (ÉTS) sont issus de la formation technique collégiale, et même du niveau professionnel au secondaire. Il y a aussi des diplômes conjoints entre deux niveaux, comme des DEP/DEC [diplôme d'études professionnelles/diplôme d'études collégiales] ou DEC/Bac [diplôme d'études collégiales/baccalauréat], qui commencent à être créés, en sciences infirmières notamment. J'encourage fortement ces concepts.

Êtes-vous en train de dire qu'on a trop valorisé l'enseignement universitaire?

Non! L'enseignement universitaire est à la base de la richesse des nations. Il nous permet le niveau de développement dont nous jouissons aujourd'hui. Ce que je dis, c'est qu'il n'y a pas que l'enseignement universitaire. Il y a d'autres formes de diplômes qui sont aussi valables.

Quelle importance accordez-vous à l'enseignement des sciences?

La prospérité actuelle du Québec, la transformation de notre économie — auparavant fondée sur les matières premières — en économie du savoir, ont été rendues possibles grâce à notre système d'enseignement et de recherche extrêmement poussé en science et technologie. Mais il faut continuer à éveiller les jeunes à la science pour susciter chez eux des vocations scientifiques, afin de nourrir ce réseau en candidats de qualité. Dans le programme «Ça bouge après l'école», grâce auquel nous finançons des activités parascolaires, nous avons aussi fait une place aux activités scientifiques.

Vous dites qu'il faut valoriser les sciences, le français, les maths, la formation professionnelle, l'université... Quelles sont vos priorités parmi tous ces aspects importants?

Je dirais qu'il y a deux grands défis : la lutte contre le décrochage et l'encadrement des élèves. Nous pouvions nous permettre, quand nous étions en surplus démographique, qu'il y ait 20 ou 25 % de décrocheurs scolaires. Mais la rareté de main-d'ouvre qualifiée à venir risque de mettre en péril le développement du Québec, à moins que nous ne réussissions à augmenter la persévérance à l'école. Notre promotion de la formation professionnelle participe à cet objectif. Nous allons aussi multiplier les activités parascolaires après la classe pour soutenir l'intérêt et développer un sentiment d'appartenance des jeunes envers leur école.

On a trop souvent, en particulier au niveau secondaire, laissé les jeunes à eux-mêmes. Il faut leur offrir un encadrement plus soutenu qui les stimule, les oriente, les amène vers de meilleurs résultats scolaires, et la présence et la participation accrues des parents sont essentielles dans cet encadrement.

Est-ce le temps aussi d'aborder la question des droits de scolarité à l'université?

Je sais qu'il y a des études qui ont été faites récemment au Canada et qui laissent croire que les droits de scolarité n'ont pas d'effet sur la fréquentation universitaire. Mais il faut comprendre qu'au Québec, la situation est différente par rapport au reste du Canada : il y a encore trop de parents québécois pour qui l'éducation n'est pas une priorité pour laquelle ils sont prêts à consentir des sacrifices financiers importants. Il nous faut maintenir les droits de scolarité le plus bas possible.


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