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  [Le secteur de la santé]
Prompt rétablissement
par Martine Batani

Urgences bondées, lits fermés, listes d'attente interminables... les difficultés que connaît le réseau de la santé québécois sont tristement célèbres. Pour une bonne part, elles trouvent leurs origines dans la pénurie de personnel en tous genres. Résultat : des dizaines de professions qui n'attendent que les candidats!


Des médecins généralistes et spécialistes, des infirmières et des infirmières auxiliaires, mais aussi des orthophonistes, des pharmaciens, des physiothérapeutes, des audiologistes, des préposés aux bénéficiaires, des gestionnaires, des secrétaires médicales... Il manque de tout et partout dans le secteur de la santé au Québec.

En novembre dernier, le ministre de la Santé et des Services sociaux, François Legault, donnait la mesure de ce qu'il en coûterait pour remettre le réseau sur les rails : 1,8 milliard de dollars de plus. Et ce n'est que pour une première année... Au cours des ans qui suivront, il faudra ajouter à ce montant récurrent des centaines de millions de dollars en crédits supplémentaires chaque année.

Une bonne part de ces sommes colossales serait consacrée à l'embauche de personnel. Parmi les recommandations du ministre : ajouter 33 000 employés dans l'ensemble du réseau d'ici à cinq ans — soit plus de 6 000 nouveaux emplois par année —, améliorer leur répartition sur le territoire et utiliser leurs compétences de manière plus optimale. Ces recommandations répondent aux préoccupations des professionnels sur le terrain. La balle est maintenant dans le camp du gouvernement : «Il faut qu'il prenne des décisions : investir de l'argent ou offrir moins de services», affirme Lisa Massicotte, porte-parole de l'Association des hôpitaux du Québec. Or, même s'il s'en donne les moyens financiers, le gouvernement québécois ne pourrait pas du jour au lendemain soulager tous les maux du réseau. Par exemple, il manque 1 000 médecins de famille, souligne Harold Dion, président sortant du Collège québécois des médecins de famille. On aurait beau vouloir en engager 1 000 dès demain, il n'y a pas 1 000 candidats qui attendent d'être embauchés dans le réseau!

C'est qu'au début des années 1990, le gouvernement a diminué le nombre d'entrées dans les facultés de médecine. «C'était une très mauvaise décision», juge Harold Dion. «La mauvaise planification des contingents universitaires fait partie des causes de la pénurie», constate aussi Louise Trépanier, porte-parole de l'Association des CLSC et des CHSLD du Québec.

De plus, la lutte au déficit budgétaire a aussi contribué à aggraver la carence. «Les préretraites proposées par le gouvernement en 1997 à tous les employés de l'État ont eu beaucoup plus d'impact que prévu, souligne Harold Dion. De très nombreux médecins de famille s'en sont prévalu.»

Sans compter ceux qui sont allés pratiquer dans les plus verts pâturages ontariens et américains... où les conditions salariales et de travail sont supérieures à celles offertes au Québec. Selon l'Institut canadien d'information sur la santé, un organisme autonome, 611 médecins québécois auraient quitté le Québec depuis 1996. De ce nombre, 294 sont revenus. Une perte nette de 311 docteurs.

Pour contrer le phénomène, la Fédération des médecins spécialistes du Québec proposait l'automne dernier, dans le cadre du conflit de travail qui l'opposait au gouvernement, d'augmenter la rémunération des spécialistes de 30 % afin qu'elle rejoigne la moyenne canadienne.

La Fédération a de quoi s'inquiéter : il manquerait des médecins dans l'ensemble des 35 différentes spécialités. En 2003 et 2004, il y aura 300 postes à pourvoir en spécialités, estime la Fédération. Impossible ici d'énumérer les besoins les plus urgents tellement ils sont nombreux : anesthésistes généraux, radiologistes diagnostiques, chirurgiens orthopédiques, hématologistes, alouette!

En crise
Selon Robert Tremblay, directeur de la recherche, de la planification et du développement de la main-d'oeuvre au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), la crise ne peut que s'aggraver avec le temps. «D'ici à 10 ans, 8 000 employés du secteur de la santé prendront leur retraite. Également, à cause de la baisse du taux de natalité au Québec, la relève se fait plus rare. Et la population vieillit! Elle fait donc davantage appel aux services sociaux et de santé.»

«Si le réseau se maintient, c'est grâce aux heures supplémentaires que nos employés acceptent de faire», ajoute-t-il.

«Demander aux infirmières de faire des heures supplémentaires, ça peut aller pendant une année. Mais de manière récurrente, ça use le personnel», affirme Lisa Massicotte, de l'Association des hôpitaux. Depuis 1997, il y aurait une augmentation de 48 % des coûts reliés aux congés de maladie dans le réseau de la santé.

Il manque près de 2 000 infirmières dans le réseau, surtout dans les grands centres hospitaliers de Montréal, où les soins donnés sont plus complexes. «D'ici à 2008, il faudra embaucher quelque 15 000 infirmières», estime Sylvie Vallière, attachée de presse à l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec.

Selon l'Ordre, plusieurs infirmières préfèrent les centres locaux de services communautaires (CLSC) aux grands hôpitaux, puisqu'elles n'ont pas à y travailler la nuit et que le stress y est moins important. Pourtant, la situation dans les CLSC et les centres hospitaliers de soins de longue durée (CHSLD) est tout aussi alarmante, confirme l'Association des CLSC et des CHSLD du Québec. En plus de chercher des infirmières, les membres de l'Association font aussi face à une pénurie d'ergothérapeutes, de physiothérapeutes, d'audiologistes et d'orthophonistes.

Par où commencer?
Le chemin vers la guérison du réseau commence par la documentation de la pénurie, croit Robert Tremblay, du MSSS. Le processus est enclenché dans la plupart des régies régionales. De plus, l'augmentation du nombre d'admissions et la promotion des métiers de la santé auprès des jeunes ont été encouragées ces dernières années pour résorber peu à peu le déficit.

Depuis 1999, les contingents universitaires ont été augmentés presque partout. «Mais nous n'en verrons pas les résultats avant trois ans...», constate Louise Trépanier, de l'Association des CLSC et des CHSLD.

En près de quatre ans, cette mesure a permis d'augmenter le nombre des admissions en soins infirmiers au collégial et à l'université de 65 %. «Les bancs d'école sont pleins», se réjouit Sylvie Vallière. À la faculté de médecine de l'Université McGill, les classes ont aussi atteint leur plafond. Pour ce qui est de la faculté de pharmacie de l'Université de Montréal, Marie-Claude Binette, adjointe au vice-doyen, confirme qu'«elle a atteint sa capacité compte tenu des locaux».

Toutefois, la plupart des intervenants rappellent que le réseau a aussi besoin d'une réorganisation du travail. «Par exemple, explique Robert Tremblay, les infirmières ne devraient plus changer de lits ni donner des bains, pour plutôt utiliser au maximum leurs compétences.» Déjà, la loi 90, adoptée en juin 2002, donne la possibilité aux infirmières de pratiquer certains actes autrefois réservés aux médecins, afin d'alléger la tâche de ces derniers. Elles-mêmes verront certaines de leurs tâches confiées aux infirmières auxiliaires et aux préposés aux bénéficiaires.

Pour retenir le personnel, Robert Tremblay estime que l'État doit devenir un meilleur employeur en facilitant la conciliation du travail et de la famille, en donnant plus de soutien au personnel et en révisant les conventions collectives... De longs débats en perspective!

En région, on innove!
Certaines régions du Québec font des efforts d'imagination pour tenter de soulager leurs établissements de santé. «Il me manque des psychiatres dans quatre hôpitaux, tous mes anesthésistes sont des visiteurs provenant d'autres régions et j'ai six cardiologues par hôpital quand j'en ai besoin de douze», dit Michel Gervais, responsable des effectifs médicaux à la Régie régionale de la santé et des services sociaux (RRSSS) de la Mauricie et du Centre-du-Québec.

La Régie a donc choisi de passer à l'action en faisant la promotion de l'emploi en santé dans la région. «Nous avons conçu un CD-ROM publicitaire que nous distribuons aux sortants des cégeps et des universités du Québec», précise Christiane Lemaire, conseillère en promotion de la santé à la RRSSS de la Mauricie et du Centre-du-Québec. À cette mesure s'ajoutent certaines initiatives originales. Par exemple, la Régie donne des formations d'appoint en psychiatrie aux omnipraticiens, conclut des ententes de stages entre hôpitaux et facultés de médecine, accorde des primes financières à ceux qui acceptent de joindre ses rangs et fait même appel aux médecins retraités.

«En novembre, nous avons participé au Salon infirmier de Paris grâce à l'appui du ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration», ajoute Michel Gervais. C'est la première région à participer à un tel événement et elle est revenue avec une vingtaine de CV en poche. «Là-dessus, trois ou quatre seulement sont intéressants, précise Michel Gervais. Mais maintenant que le Collège des médecins et le ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration facilitent l'admission des médecins immigrants, il sera plus simple pour nous de recruter ces professionnels.» (Voir l'encadré.)

En Outaouais, pour attirer les employés, la RRSSS a fait affaire avec une boîte de communication qui lui a conçu un slogan et toute une campagne de promotion pour vendre la région aux professionnels de la santé. Grâce à ces démarches, Martin St-Louis, agent de communication à la Régie régionale de l'Outaouais, estime que la région a réussi à attirer, entre autres, 90 infirmières en huit mois.

La région de Lanaudière devra être aussi créative pour attirer son personnel, compte tenu du déménagement et de l'agrandissement du Centre hospitalier Pierre-Le Gardeur, dont l'ouverture est prévue pour 2004. «Il faut s'y prendre tôt, parce que nos besoins sont grands et que la pénurie est importante, explique le directeur des services professionnels et hospitaliers du Centre Pierre-Le Gardeur, Jacques Ricard. En novembre dernier, le Centre a organisé un événement portes ouvertes sur le chantier. On y avait invité tous les médecins, infirmières et professionnels de la santé qui pourraient être intéressés à venir y travailler. Presque 400 personnes du domaine se sont inscrites pour la journée. L'objectif était de 250 personnes.»

La pénurie de main-d'oeuvre aura-t-elle une fin? Espérons-le. Mais ce n'est pas demain la veille que les diplômés des différentes professions de la santé éprouveront de la difficulté à se trouver un emploi!


On manque aussi de comptables...

Le réseau de la santé et des services sociaux est le plus important employeur au Québec. Plus de 230 000 personnes travaillent dans au-delà de 450 établissements de santé à travers la province.

Si les pénuries d'infirmières et de médecins sont les plus médiatisées, d'autres professionnels de la santé manquent aussi à l'appel. À la Régie régionale de Québec, par exemple, on porte une attention particulière aux techniciens médicaux, aux techniciens en électrophysiologie et en radio-oncologie, ainsi qu'aux physiothérapeutes en CLSC.

En fait, la plupart des techniciens «du diagnostic», comme les techniciens en électroencéphalographie, sont demandés.

Par ailleurs, Christiane Lemaire, conseillère en promotion de la santé à la Régie régionale de la Mauricie et du Centre-du-Québec, révèle que selon les données nationales, d'ici à 2010, il faudra recruter plus de 6 500 cadres pour les régies régionales du Québec. Un chiffre équivalant à 72 % des cadres qui sont déjà en fonction. En plus de pourvoir aux postes disponibles, il faudra remplacer ceux qui quitteront au cours des prochaines années. Richard Fortier, chef du service des ressources humaines à la Régie régionale de l'Estrie, précise que le besoin est pressenti autant chez les cadres cliniques, c'est-à-dire qui gèrent une équipe médicale, comme les directeurs des services professionnels, que chez les cadres non cliniques, soit les chefs comptables ou les directeurs des ressources humaines, par exemple.


Médecins et infirmières étrangers : la solution?

L'automne dernier, le ministre délégué aux Relations avec les citoyens et à l'Immigration, André Boulerice, et le président du Collège des médecins, Yves Lamontagne, invitaient tous les médecins formés à l'extérieur du Canada et des États-Unis à sortir de l'ombre et à demander un permis restrictif de pratique médicale.

Les médecins formés à l'étranger recevront désormais un plus grand soutien technique lors de leur demande de permis de pratique au Collège des médecins. Entre autres, les délais d'étude de leurs dossiers seront moins longs.

Le permis restrictif permet de poser seulement les actes médicaux mentionnés au permis et qui auront été déterminés selon la formation du médecin. Pour obtenir ce permis, le médecin doit réussir un examen de base en sciences cliniques et un deuxième qui porte sur la compréhension des aspects déontologiques, légaux et organisationnels de la pratique médicale au Québec, et suivre un stage d'évaluation de trois mois.

Geneviève Mathieu, attachée de presse d'André Boulerice, donne l'exemple d'un médecin européen ayant réussi tous ses examens, mis à part l'épreuve de prescription. Pourquoi? «Parce que les noms génériques des médicaments n'étaient tout simplement pas les mêmes que dans son pays d'origine, explique-t-elle. Il devra donc faire un stage pour apprendre ces noms avant de pouvoir obtenir un permis restrictif.»

Le permis restrictif est octroyé pour une période d'un an, mais il est renouvelable. De plus, après six ans d'exercice au Québec, le détenteur peut choisir de le convertir en permis régulier en passant les examens de médecine de famille ou de spécialité, selon le cas.

On ne sait pas encore quel impact aura cette procédure facilitée, le nombre de médecins qui pourraient avoir droit à ce permis étant toujours inconnu.

Il y a deux ans, l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) avait permis d'accélérer le traitement des demandes d'infirmières étrangères pour pratiquer au Québec. La présidente de l'OIIQ, Gyslaine Desrosiers, avait jugé que cette mesure serait utile pour combler des besoins de personnel infirmier dans certaines spécialités, mais qu'elle ne pouvait en aucun cas remplacer un processus rigoureux de planification de l'effectif infirmier.

Depuis quelques années déjà, une délégation québécoise se déplace au Salon infirmier de Paris pour y recruter des infirmières. Cette année, on s'y est aussi rendu en quête de médecins. «Mis à part l'Europe, nous voulons aussi nous rendre en Amérique latine, surtout en Argentine où la deuxième langue est le français», affirme André Boulerice.


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