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  [Travail à temps partagé]
De la tarte pour tous?
par Mylène Tremblay

Le concept du travail à temps partagé a soulevé les passions dans les années 1990 : solution au taux de chômage élevé pour les uns, mesure improductive et inutilement coûteuse pour les autres. Depuis, la formule a pratiquement disparu de la carte, mais le vieillissement de la main-d'oeuvre et la recherche d'un équilibre entre travail et vie familiale pourraient bien la raviver.

Le 10 novembre dernier, les 1 000 employés de l'usine d'autocars Prévost Car ont voté à l'unanimité en faveur de l'instauration du travail à temps partagé. Le concept défendu par le syndicat local est fort simple : chacun réduit son horaire de travail de cinq jours à trois ou quatre jours. Le but : donner de l'ouvrage à tous et sauver près de 200 emplois menacés par une diminution des commandes de l'entreprise, propriété de la multinationale suédoise Volvo.

«On en parlait depuis un an», raconte Martin Blanchet, président de l'unité syndicale de l'usine située à Sainte-Claire, à 50 km au sud-est de Québec. «Mais l'employeur refusait de recourir au travail à temps partagé et voulait faire des mises à pied, parce que c'était plus simple à organiser», poursuit-il. La direction de Prévost Car a fini par céder.

Si les salariés de cette entreprise ont soutenu le concept de travail à temps partagé, c'est qu'ils y perdent peu au change : les heures de travail perdues sont compensées par des prestations d'assurance-emploi grâce au Programme de temps partagé de Développement des ressources humaines Canada (DRHC). De plus, la mesure ne durera que six mois, puisque Prévost Car s'est engagée auprès de DRHC à rétablir les heures normales de travail en un maximum de 26 semaines.

Peu populaire
Dans les années 1990, alors que le Québec flirtait avec un taux de chômage avoisinant les 13 %, la formule de partage du temps de travail était sur toutes les lèvres.

Lors du Sommet socio-économique de 1996 axé sur l'emploi, le gouvernement québécois en avait même fait son cheval de bataille, et les centrales syndicales et groupes sociaux, leur principale revendication. On croyait alors qu'une réduction volontaire du temps de travail sans compensation financière, une semaine de travail légale plus courte, des congés parentaux plus longs et l'interdiction des heures supplémentaires pourraient dégager suffisamment de temps dans le marché du travail pour permettre à des chômeurs d'occuper de nouveaux emplois.

À la fin du Sommet, les participants n'ont finalement adopté que des demi-mesures : la semaine normale de travail est passée de 44 à 40 heures et le gouvernement a dépoussiéré son programme Aménagement et réduction du temps de travail (ARTT), conçu au milieu des années 1980. L'ARTT cherche à favoriser le partage du temps de travail en offrant des subventions aux entreprises qui optent pour cette formule.

C'est que malgré son caractère innovateur et son apparente simplicité d'application, l'approche du travail à temps partagé n'avait rien du remède-miracle, selon les études du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), déposées lors du Sommet. Les entreprises se montrent réticentes à multiplier les embauches, puisque chaque nouvel employé est assujetti à de nombreuses cotisations : assurance-emploi, Régie des rentes du Québec, CSST, Fonds des services de santé, etc. De plus, ceux que la mesure devait sauver n'y croyaient pas. D'après les études du CIRANO, seulement de 10 à 20 % des salariés se déclaraient prêts à réduire leur temps de travail en acceptant une baisse de revenus.

«Ce n'est pas avantageux pour les travailleurs, qui voient leur salaire et leur pension de retraite diminués», constate Michael Huberman, professeur d'histoire économique à l'Université de Montréal et membre chercheur du CIRANO.

Au cours de ses recherches, Michael Huberman s'est penché notamment sur le cas de Volkswagen, en Allemagne. En 1995, la compagnie avait adopté la semaine de travail de quatre jours, accompagnée d'une baisse équivalente des salaires, ce qui avait permis de limiter les 30 000 licenciements prévus à seulement une dizaine de milliers. «Dans ce cas, l'expérience s'est révélée positive, car Volkswagen a une longue tradition de partage de travail derrière elle. Mais lorsqu'une entreprise n'a pas une telle histoire, il est difficile pour le syndicat de convaincre les travailleurs des aspects positifs de cette stratégie.» Sans compensation gouvernementale pour la diminution des salaires, Michael Huberman n'entretient pas beaucoup d'espoir quant au succès de tentatives semblables.

Les projets de travail à temps partagé, comme chez Prévost Car, demeurent donc l'exception. En 2002, environ 3 % de toutes les prestations de l'assurance-emploi au Québec ont été versées dans le cadre du Programme de travail partagé. «C'est très peu, estime François Gauvin, économiste à DRHC du Nord de Montréal. En général, il ne s'agit que d'un recours pour éviter aux employeurs de perdre leur main-d'oeuvre lors d'un ralentissement temporaire des activités.»

Quant au programme Aménagement et réduction du temps de travail (ARTT) géré par Emploi-Québec, à peine 30 entreprises s'en sont prévalues entre avril et décembre 2002. Seules les moyennes et grandes entreprises y sont admissibles.

Nouvelles approches
Le concept de travail à temps partagé pourrait cependant connaître un nouvel élan. Plutôt que de résoudre le problème du chômage, l'idée pourrait devenir une solution aux nouvelles préoccupations des travailleurs : du temps pour la vie à l'extérieur du boulot chez les plus jeunes, du temps pour le travail chez les retraités. «Aujourd'hui, le concept a pris une nouvelle tangente, confirme Michèle Perryman, directrice du cabinet-conseil en ressources humaines et recrutement de cadres supérieurs Perryman, Francisci et Associés. On en parle moins en tant que mesure économique, mais davantage comme d'une mesure de qualité de vie. La flexibilité d'horaire que pourrait offrir un système de travail partagé donnerait un coup de pouce aux couples aux doubles carrières qui parviennent difficilement à concilier le travail et la famille.»

«L'émergence de nouvelles préoccupations, comme celle d'avoir plus de temps à consacrer à sa famille, mène inévitablement à l'adoption d'approches novatrices qui font partie des mesures de travail à temps partagé, souligne Marcel Pepin, conseiller syndical à la CSN. Comme l'allongement des congés parentaux, les congés autofinancés (qui permettent de différer une partie de ses revenus en vue d'un congé sabbatique) et la retraite progressive.»

Le travail à temps partagé pourrait assouvir le besoin qu'ont les plus vieux de demeurer actifs une fois l'âge de la retraite atteint, et pour les entreprises, la formule représenterait la possibilité de conserver l'expertise de leurs retraités. «C'est incroyable le nombre de personnes de 55 ans et plus qui sont intéressées à rester sur le marché du travail à demi-temps», constate Michèle Perryman.

À son avis, le parrainage encadré par des programmes de travail à temps partagé s'annonce comme une solution aux problèmes des nombreux départs à la retraite et de la difficulté des employeurs à pourvoir aux postes vacants. Cependant, rares sont les entreprises qui y ont recours.

C'est qu'encore une fois, la mesure a ses limites. «Bon nombre de petites entreprises n'ont pas les reins assez solides pour adopter une telle mesure, qui implique des coûts supplémentaires de toutes sortes : réorganisation de l'horaire, embauche de personnel, avantages sociaux, etc.», souligne la directrice.

La décision d'adopter ou non un programme de travail à temps partagé relève entièrement de l'entreprise. «Le gouvernement ne s'en mêle pas beaucoup et seulement une minorité d'employeurs sont ouverts à cette formule», conclut Michèle Perryman. Elle constate cependant que l'idée fait lentement son chemin dans la culture des entreprises. Très lentement...


On partage quoi?

Il ne faut pas confondre travail à temps partagé et partage de poste. À l'origine, le concept de travail à temps partagé est apparu dans le but de minimiser les licenciements et d'encourager l'embauche de chômeurs. Quant au partage de poste, il se distingue par le fait que deux personnes occupent le même poste en se partageant la semaine de travail... et le salaire! Le partage de poste vise uniquement à donner plus de flexibilité dans le choix des horaires.


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