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  [L'industrie pharmaceutique et des biotechnologies]
Enjeu capital
par Alec Castonguay

L'industrie pharmaceutique et des biotechnologies évolue dans un milieu où la compétition est féroce. Villes et régions du monde s'affrontent pour attirer chez elles investissements, entreprises et travailleurs de haut niveau. Montréal, considéré comme l'épicentre canadien de l'industrie, est au cour de la lutte.


Montréal est reconnu comme l'épicentre de l'industrie pharmaceutique et des biotechnologies au Canada. Avec 17 000 emplois et plus de 150 entreprises représentant près de 45 % de l'industrie des biotechnologies canadienne, essentiellement située dans la région métropolitaine de Montréal, le Québec est le chef de file au pays.

L'industrie représente beaucoup d'argent et des emplois de haut niveau. Montréal International, un organisme qui fait la promotion de la métropole dans divers secteurs de pointe, estime qu'en 2009, l'industrie des biotechnologies mondiale générera un chiffre d'affaires de 540 milliards de dollars, et le secteur pharmaceutique, de 425 milliards de dollars. Ensemble, les deux secteurs produiront presque autant de richesse que toute l'économie canadienne!

Avec une croissance annuelle de 30 % ainsi que des salaires hebdomadaires moyens oscillant autour de 1 000 $, pas étonnant que les gouvernements et les villes des pays riches s'affrontent à coups d'avantages fiscaux, de subventions et de protection des brevets pour attirer chez eux les joueurs les plus actifs de cette industrie.

Dans cette course scientifique, Montréal se classait huitième en Amérique du Nord et douzième dans le monde en 2001, selon Montréal International et BioQuébec, la plus grande association d'entreprises biotechnologiques au Canada. Au cour de la compétition : la recherche de capital et de main-d'ouvre.

Personnel recherché
Dans l'étude Biotechnologies et industrie au Québec, sortie en septembre 2002 et menée par la chaire en gestion des bio-industries de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), les entreprises ont déterminé que les ressources humaines sont le deuxième facteur (47,5 %) en importance qui ralentit leur développement, tout juste derrière la disponibilité du capital de risque (52,5 %).

« Nous manquons de gens dans les domaines de pointe comme la génomique, la bioinformatique, la chimie, des personnes avec des doctorats et des postdoctorats », explique Anne-Laure Saives, chercheuse à la chaire de l'UQAM.

« Il manque de techniciens en laboratoire, de biologistes, de pharmaciens, de pharmacologues et plus encore », ajoute Maurice Hughes, coordonnateur de Pharmabio Développement, le Comité sectoriel de main-d'ouvre des industries des produits pharmaceutiques et biotechnologiques. D'ici à 2004, les entreprises du seul secteur des biotechnologies prévoient créer environ 1 100 emplois.

Selon Maurice Hughes, c'est la nature même de l'industrie qui complique la tâche des universités. « Les biotechnologies changent si vite qu'il est difficile de prévoir les besoins de main-d'ouvre, souligne-t-il. Or, la formation d'un scientifique demande des années. »

Perry Niro, directeur général de BioQuébec, est du même avis. « C'est pour ça qu'il faut mettre en place des programmes accélérés et créer du va-et-vient entre l'université et l'entreprise pour l'étudiant. Il faut une étroite collaboration entre la formation et le milieu de travail. »

Cette idée a récemment été appliquée par l'UQAM, qui a créé en 2000 le premier MBA en gestion des bioindustries, qui s'adresse aux gens déjà actifs sur le marché du travail. La première cohorte de 30 étudiants est sortie cette année. « Il y a une forte demande de gestionnaires de la part des compagnies biotechnologiques, mentionne Anne-Laure Saives. Ce n'est pas tout de faire une découverte, il faut ensuite des compétences en administration pour faire évoluer l'entreprise. »

L'effort devra aussi être porté sur les jeunes qui sortent du secondaire, car les adolescents ne s'intéressent pas suffisamment aux sciences. Selon le ministère de l'Éducation du Québec, en 2001, l'admission à tous les baccalauréats et maîtrises des domaines scientifiques a connu une baisse ou une stagnation. « Il faut leur donner le goût du milieu scientifique et les informer des occasions, affirme Maurice Hughes. Car il n'y a pas de doute que les entreprises voient l'avenir avec inquiétude. Il faut que les inscriptions augmentent. »

La pénurie de main-d'ouvre a aussi des conséquences sur. les salaires! «  Ça coûte de plus en plus cher pour garder un employé compétent, souligne Perry Niro. Il faudra tenter de trouver des solutions au plus vite avant que ça ne ralentisse trop d'entreprises. »

Garder le cap
Dans un contexte de plus en plus concurrentiel, la main-d'ouvre constitue donc un enjeu capital. En effet, si les dernières années ont vu la région montréalaise se positionner aisément comme vaisseau amiral canadien de l'industrie, le printemps 2002 a toutefois tranché avec l'optimisme usuel.

La sortie du Plan d'action 2002-2010 publié par Montréal International a sonné l'alarme. Élaboré par de grandes pointures de l'industrie (comme les présidents de Merck Frosst Canada, Aventis Canada, Pfizer Canada, Caprion Pharma, SGF-Santé, BioQuébec, la Caisse de dépôt et placement, etc.), le plan démontre que malgré des actifs exceptionnels, plus rien n'est acquis dans le domaine pour le Québec.

Car même si l'industrie des produits pharmaceutiques et biotechnologiques de Montréal maintient son rythme de croissance des dernières années, ses concurrents directs, Boston et Toronto, lui collent aux talons. Ainsi, nos voisins ontariens, après une période passive durant les années 1990, investissent en masse pour développer l'industrie sur leur territoire : le gouvernement de l'Ontario a annoncé en 2001 qu'il dépenserait un milliard de dollars sur deux ans pour séduire et convaincre les entreprises d'investir dans la province. Ce dernier a aussi souligné la création de deux pôles de développement névralgiques : le Medical and Related Sciences Discovery District et le Center for Molecular Biological Research. De plus, depuis une dizaine d'années, l'Ontario consacre davantage de ressources à la recherche scientifique publique que le Québec.

Avec la fiscalité déjà avantageuse de la province voisine, des membres de l'industrie commencent à trouver le cocktail ontarien très alléchant.

Or, les auteurs du plan d'action de Montréal International ont souligné l'insuffisance du capital de risque disponible pour les entreprises d'ici. Selon un intervenant du milieu qui tient à l'anonymat, les possibilités de financement sont désormais beaucoup plus nombreuses à Toronto qu'à Montréal. « Le nerf de la guerre dans cette industrie, c'est le capital de risque et, présentement, ça vacille quand on a besoin de beaucoup d'argent pour développer des produits, explique-t-il. Il y a parfois deux fois plus d'argent disponible à Toronto qu'ici. »

« Lancer une entreprise dans ces secteurs, c'est long », explique Bernard Coupal, président de T2C2, une entreprise québécoise spécialisée dans le capital de risque en biotechnologie. « Après trois ou quatre ans d'investissements majeurs, une compagnie est toujours en démarrage, puisqu'elle n'a encore commercialisé aucun produit. Il lui faut donc beaucoup d'argent d'investisseurs prêts à courir des risques. »

Innover pour garder sa place
S'agit-il là des signes d'un déclin local de l'industrie pharmaceutique et des biotechnologies? « Je ne pense pas, répond Arnold Beaudin, directeur et économiste principal de Montréal International. Surtout que nous avons déjà commencé à corriger le tir pour les infrastructures. Il y aura la création des pavillons Jean-Coutu à l'Université de Montréal et Francesco-Bellini sciences de la vie à l'Université McGill, deux ajouts importants pour la recherche en biopharmaceutique. »

Perry Niro, de BioQuébec, ne croit pas non plus que l'Ontario prenne le dessus. « Montréal lève sa part de capital de risque sans problème. Il nous est possible de nous doter des chercheurs appropriés et de répondre aux besoins de main-d'ouvre. »

Si Toronto et les autres villes progressent, le Québec compte bien innover encore. L'un des moyens envisagés est les incubateurs d'entreprises, des endroits situés près des universités et qui favorisent le passage de la phase « recherche universitaire » à la phase « démarrage d'entreprise ». « Il faut des locaux adaptés aux chercheurs qui veulent lancer une compagnie, explique Arnold Beaudin. Nous avons une occasion en or de créer ces espaces avec le déménagement des hôpitaux universitaires de McGill et de l'Université de Montréal. Des édifices seront libérés dans une zone restreinte, près des universités et des nouveaux centres hospitaliers. Nous voulons que ce soit le "Bio centre". » Une Cité de la biopharmaceutique, en somme. Montréal International discute avec le gouvernement du Québec et les deux institutions pour que ce projet voie le jour. Selon l'organisme, 60 entreprises sont nées des transferts technologiques venant des universités depuis cinq ans, et ce, sans la présence d'un « Bio centre ».

Le financement apparié est une autre idée novatrice, mise au point par les acteurs du milieu biotechnologique et encouragée par le gouvernement du Québec grâce au fonds Bio-Levier. Pour chaque dollar investi dans une entreprise québécoise par un fonds de capital de risque (20 % doivent venir de l'extérieur du Québec), le gouvernement prêtera la même somme, jusqu'à concurrence de 20 millions de dollars. Pour l'année financière 2002-2003, Bio-Levier est doté d'un bas de laine de 100 millions de dollars, prêt pour le financement apparié.

Mais les idées neuves ne sont pas l'affaire uniquement d'organismes ou du gouvernement. La compagnie H3 Pharma, née en juin 2000 à Montréal, tente d'aider les chercheurs qui ont fait une découverte, mais qui ne disposent pas de moyens financiers assez solides pour faire grossir leur projet. H3 Pharma offre donc l'environnement de travail adéquat et garantit aux chercheurs qu'elle fera tout pour commercialiser leur produit. « Si un laboratoire trouve quelque chose, nous finançons le développement de son produit et trouvons une entreprise pour le commercialiser », explique Didier Coquoz, vice-président recherche et évaluation de H3 Pharma. L'entreprise aide présentement trois chercheurs, dont deux proviennent des États-Unis et un de la Chine.

Le milieu montréalais de la pharmaceutique et des biotechnlogies tente donc de garder la tête froide, malgré la montée de la concurrence. « Ce n'est pas important d'être premier, deuxième ou huitième, juge Perry Niro, c'est pour les politiciens ça. Nous, ce qu'on veut, c'est un bon contexte pour nos entreprises. Et nous allons travailler en ce sens. »


Si la pharmacie vous intéresse

Au bout de la chaîne pharmaceutique et biotechnologique se trouve l'aboutissement de nombreuses années d'efforts : la vente du médicament ou du traitement chez le pharmacien du quartier. Toutefois, selon l'Ordre des pharmaciens du Québec, il manque actuellement entre 600 et 1 100 pharmaciens dans la province. « Puisque la population vieillit, ses besoins en matière de médicaments augmentent, explique Paul Fernet, président de l'Ordre des pharmaciens. Il y a peut-être eu aussi un manque de planification de la main-d'ouvre à long terme. »

Monique Richer, doyenne de la faculté de pharmacie de l'Université Laval, met le doigt sur des causes plus larges. « Les gens veulent beaucoup plus de service qu'auparavant, soutient-elle. Ils ne veulent plus faire la file. Alors, ils demandent deux ou trois pharmaciens au lieu d'un seul. Il faudrait aussi se poser des questions sur nos choix de société : a-t-on besoin d'une pharmacie dans tous les centres commerciaux et jusque dans les Wal-Mart? » Cette dernière souligne également que les pharmaciens sont sollicités dans beaucoup de secteurs, pas seulement dans la vente, ce qui fait bondir la demande. Les milieux hospitaliers en veulent aussi, tout comme la recherche en entreprise.

Les solutions? D'abord augmenter les admissions à l'université. « Nous avons admis 20 personnes de plus (140 en tout) cette année à Laval », dit Monique Richer.

Du côté de l'Ordre des pharmaciens, la machine à idées est en marche. « Concrètement, nous avons haussé les admissions à l'université depuis deux ans, explique Paul Frenet. Nous travaillons aussi à la simplification de l'embauche de pharmaciens étrangers, surtout du reste du Canada [les diplômes étrangers ne sont pas reconnus sans une formation supplémentaire effectuée dans une université québécoise]. Nous terminons également une analyse plus poussée et nous prévoyons avoir un plan d'action d'ici à quelques mois. » Engagez-vous, qu'ils disaient...


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