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  [Partir chez le concurrent]
Plus vert chez le voisin?
par Marie-Eve Cousineau

Des employeurs en mal de recrues expérimentées déroulent souvent le tapis rouge sous le nez des protégés de leurs compétiteurs. Alléchés, les candidats sautent la clôture… mais ont parfois de mauvaises surprises. Petit précis des bonnes manières à respecter.

Le représentant Sylvain Lavallée est allé voir ailleurs une seule fois. Alors employé du courtier en douane Fritz Starber, il a été débauché par une entreprise concurrente. Tout semblait plus vert dans la cour du voisin : meilleures possibilités de promotion, conditions salariales et de travail supérieures et plaisir assuré. Quatre mois plus tard, déçu, il sautait à nouveau la clôture pour… regagner les rangs de Fritz Starber! «Là-bas, j’étais vraiment trop surveillé», explique le représentant, qui préfère taire le nom de son ex-employeur.

Si le virage est effectué dans les règles de l’art, partir chez un compétiteur pour améliorer son sort ne nuit pas à l’image d’un professionnel, estime Yves Boulet, associé chez GRH, une firme de services en gestion des ressources humaines. Revenir à son emploi d’origine non plus. Pour Sylvain Lavallée, le retour s’est fait sans heurts. «Un mois et demi après avoir signifié à Fritz Starber que je souhaitais revenir, j’étais de retour à mon ancien poste. J’ai été très bien accueilli.»


En toute loyauté
Dans certains domaines comme les assurances, l’informatique et l’actuariat, les offres pour passer au service d’un concurrent pleuvent. Les employeurs font parfois tout ce qui est en leur pouvoir pour appâter des travailleurs déjà formés. À la Capitale Assurances Générales, même les salariés sont mis à contribution pour débusquer des ressources expérimentées! «Les employés touchent une prime si on embauche un candidat qu’ils nous ont envoyé», explique Sophie Bazinet, conseillère en ressources humaines.

Quant aux chasseurs de têtes, leur stratégie consiste bien souvent à dénicher le candidat idéal directement dans les talles des compétiteurs de leurs clients. «Cela arrive couramment, car on n’a pas toujours accès à un répertoire de candidats», affirme Marielle Létourneau, recherchiste pour le cabinet montréalais Belle Isle, Djandji, Brunet — Recherche de cadres.

Le recrutement d’employés tient de la libre compétition, mais il doit s’inscrire à l’intérieur des limites de la concurrence loyale, selon Marie-France Bich, spécialiste du droit du travail et professeure à l’Université de Montréal. «Une entreprise ne pourrait pas, par exemple, faire des campagnes de débauchage en appelant systématiquement tous les employés d’un compétiteur et en leur écrivant de façon insistante», précise-t-elle.

Un distributeur de pièces automobiles de Québec l’a d’ailleurs appris à ses dépens. En octobre 2000, les propriétaires de Les Attaches Fastco ont été condamnés à payer 10 000 $ en dommages et intérêts à leur concurrent Métrivis à la suite de la désorganisation du réseau de distribution de l’entreprise causée par le débauchage de trois employés.

Une bonne foi
De son côté, si le salarié a le droit de mettre son expertise au service d’une autre entreprise, il a aussi des devoirs envers son ex-employeur, remarque l’avocat Jacques Léger. Le Code civil du Québec est clair à cet égard : tout employé a l’obligation d’être loyal et de ne pas faire usage d’information à caractère confidentiel obtenue dans le cadre de son travail. Cette obligation subsiste pendant une durée raisonnable après la cessation du contrat de travail. D’après Marie-France Bich, il s’agit en moyenne de trois à quatre mois.

Pas question non plus pour un employé démissionnaire de glisser la liste de clients de son ex-employeur dans ses dossiers au moment du départ. Manquer de loyauté peut avoir des conséquences graves. Par exemple, en 1995, deux agentes de voyages de Repentigny ainsi que leur nouvel employeur ont été condamnés à verser près de 100 000 $ en dommages et intérêts à l’ex-patron. Après avoir changé de camp, les deux employées avaient sollicité les clients dont elles étaient jadis responsables, lesquels représentaient près de 45 % de la clientèle de leur ex-employeur…

Clauses de non-concurrence
C’est pour prévenir de telles situations que plusieurs entreprises incluent dans le contrat de travail une clause de non-concurrence. Cette dernière empêche le salarié démissionnaire d’entrer en compétition avec l’employeur ou de participer à une entreprise qui lui ferait concurrence. Cette stipulation est devenue monnaie courante dans plusieurs secteurs, comme en technologie de pointe ou en recherche et développement, selon Marie-France Bich. Même des propriétaires de salons de coiffure misent sur de telles clauses, dit-elle.

Ces clauses doivent être examinées à la loupe, prévient François Alepin, avocat spécialisé en droit commercial. «Idéalement, un employeur qui veut vos services doit s’engager par écrit à ne pas vous demander de contrevenir aux clauses signées avec votre ancien patron. Si vous êtes poursuivi, il doit également prendre l’engagement de payer pour votre défense assurée par l’avocat de votre choix. Si vous êtes condamné à verser des dédommagements, il doit assumer les coûts. Lorsque toutes ces conditions sont réunies, vous devriez faire revoir une dernière fois votre contrat par un avocat avant de le signer.»

Puisque les professionnels développent nécessairement des compétences liées à leur secteur d’activité, au sein duquel œuvrent aussi les compétiteurs de leur patron, les clauses de non-concurrence ont leurs limites. Marie-France Bich assure qu’une stipulation abusive sera déclarée invalide par les tribunaux, soucieux de protéger la capacité d’un individu à gagner sa vie. En revanche, le président d’une entreprise pharmaceutique qui désire quitter son emploi pourrait se voir interdire de travailler pendant un an dans ce secteur au Québec, dit-elle.

Motus et bouche cousue!
Comme la clause de non-concurrence ne protège pas nécessairement les employeurs contre les fuites d’informations, plusieurs considèrent aussi l’inclusion d’une clause de confidentialité aux contrats. Par ailleurs, l’employeur qui désire empêcher toute divulgation d’une recette de fabrication ou d’un procédé unique est assujetti à des règles strictes. Pour être qualifiés de «secrets de commerce», les documents confidentiels doivent entre autres être placés dans une zone désignée, accessibles à un nombre restreint d’employés et gardés sous surveillance.

Depuis un an, l’entreprise LDF Consultant offre aux PME un service-conseil en matière de sécurité afin notamment de prévenir le vol de documents confidentiels. Son copropriétaire, le policier Denis Morin, a constaté à la Sûreté du Québec qu’il y avait un besoin à l’égard de ce type de service. «Nous recevions souvent des appels de la part d’entreprises ayant des problèmes internes, comme des fuites d’informations confidentielles, précise-t-il. La Sûreté ne pouvait pas les aider, car cela ne faisait pas partie de son mandat.»

Certains employeurs craignent que leurs salariés ne leur jouent dans le dos, ajoute l’enquêteur Gervais Lessard, de l’Agence de détectives Morel. Et lorsqu’ils ont des doutes, il est bien souvent déjà trop tard, fait-il remarquer. «Le secret, c’est d’effectuer des enquêtes sur les nouveaux employés pour connaître leurs intentions. Mais les entreprises sont encore réticentes à utiliser de telles méthodes.» L’enquêteur a déjà pris en filature un travailleur soupçonné de vendre les secrets de son employeur à un compétiteur. «La compagnie victime de la fuite s’apprêtait à déposer une demande de brevet pour une invention. Elle n’a jamais pu le faire.»

(Avec la collaboration de Denise Proulx)


L’employé 007

Le débauchage de cadres supérieurs peut carrément s’apparenter à des tentatives d’espionnage industriel. L’un des cas les plus célèbres est celui d’Ignacio Lopez, un ancien directeur des achats de General Motors passé chez Volkswagen en 1993. En quittant le fabricant américain, M. Lopez a emporté des renseignements confidentiels dans ses cartons, dont les plans d’une nouvelle usine… Il a depuis été accusé d’espionnage industriel par la justice américaine.

Mais au Québec, le débauchage à des fins d’espionnage est rarissime, estiment Mireille Lepage-Cyr, présidente de la firme de développement organisationnel RH Plus, et l’avocat François Alepin. Selon eux, l’entreprise qui courtise un employé chez son concurrent cherche d’abord à recruter les meilleurs éléments du marché. Mais il arrive aussi qu’elle débauche pour affaiblir le compétiteur ou qu’elle utilise cette stratégie en dernier recours lorsqu’elle est au bord de la faillite, disent-ils.


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