Profiteurs, arrivistes, cupides prêts à tout, les épithètes
ne manquent pas pour qualifier les amoureux avoués du dieu dollar.
Dans une société marquée au fer rouge par la culpabilité
judéo-chrétienne, où l’argent était
il n’y a pas si longtemps encore assimilé au péché
et aux Anglais, il n’est pas bien vu d’associer argent et
travail. En ce qui concerne nos choix professionnels, on préfère
évoquer la «réalisation» personnelle, l’épanouissement,
la vocation… C’est plus avouable. Mais est-ce sincère?
Quelques courageux confrontent le tabou du salaire pour nous parler
de piastres et admettre que l’argent peut aussi faire le bonheur.
Se contenter d’un emploi à 25 000 $?
Jamais!» Issue d’une famille modeste, Cathy a nourri pendant
longtemps l’ambition de faire de l’argent. «Je me suis
toujours promis que j’aurais l’argent pour faire ce que je
voulais : voyager, m’offrir de belles choses… J’ai toujours
refusé la notion de né pour un petit pain. Mais quand, à
la fin de mes études universitaires, j’ai partagé
ces ambitions avec mes parents, ils étaient sincèrement
attristés. Ils trouvaient cela non seulement prétentieux,
mais selon eux, j’allais inévitablement être déçue.»
Quatre ans ont passé et Cathy est maintenant responsable commerciale
pour une importante entreprise de transformation alimentaire. À
26 ans, son revenu atteint déjà 60 000 $…
et elle n’est pas déçue pour deux sous! «J’aime
ce que je fais. C’est dynamique, mais c’est aussi très
exigeant. Quand on travaille de cette façon, il faut également
en retirer certains avantages. Et pour moi, le salaire représente
un avantage.»
Pour chaque personne qui accepte ouvertement de parler argent et salaire,
dix autres s’y refusent obstinément. Au travail, entre amis
ou en famille, il est plus aisé de faire des confidences sur ses
problèmes de couple ou sa vie sexuelle, que d’aborder ses
conditions salariales. Une pudeur motivée par la crainte d’être
jugé ou de susciter de l’envie chez les autres : «Les
gens évitent de parler de salaire, parce qu’ils craignent
les conflits et la jalousie que cette discussion pourrait entraîner»,
estime Sylvie St-Onge, professeure titulaire à l’École
des Hautes Études Commerciales et spécialiste de la rémunération.
Planificateur financier chez Lafond et Associés, Éric Chayer
constate que, parfois, même les conjoints ne sont pas au courant
des objectifs financiers et professionnels de leur partenaire. «Il
est fréquent que les gens me consultent d’abord au sujet
d’un changement de carrière ou d’une augmentation de
salaire, et ensuite abordent la question avec leur conjoint.»
Dans certains cas, l’employeur lui-même concourt à
entretenir l’omerta. «Avec l’introduction des gratifications
et des primes au rendement, poursuit Éric Chayer, deux personnes
faisant le même travail n’ont pas toujours le même revenu.
Pour retenir un bon élément, les patrons vont accepter de
majorer son salaire ou de lui donner des avantages qu’ils n’offrent
pas aux autres. Mais en échange, ils vont lui demander de faire
preuve de discrétion.»
Cependant, les comparaisons entre camarades sont inévitables et
peuvent créer chez certains collègues ou confrères
de nouvelles prétentions salariales. «Quand ma meilleure
amie a décroché un travail pour lequel elle était
payée le double de mon salaire, j’ai eu soudainement l’impression
de me faire exploiter», raconte Suzanne, 45 ans, qui fait partie
de ceux qui ont admis sur le tard l’importance du salaire dans leur
bonheur professionnel.
À l’époque, Suzanne était responsable des
communications pour un organisme communautaire. «Pendant des années,
j’ai essayé de me convaincre que l’argent n’était
pas important, que seul le fait que je sois heureuse dans mon job comptait
vraiment.» Six mois plus tard, elle changeait de travail. Aujourd’hui
conseillère en communication dans un établissement du réseau
de la santé, Suzanne fait 50 000 $ par année,
soit pratiquement le double de ce que son ancien travail lui procurait.
«Je ne retournerais pas en arrière!»
Un vieux réflexe
Le rapport ambigu des Québécois à l’argent
ne date pas d’hier. À 72 ans, Yves Michaud, fondateur de
l’Association de protection des épargnants et investisseurs
du Québec, se souvient des sermons du curé de son enfance,
pour qui la richesse était une œuvre du démon! «Pendant
toute une période, on a érigé la pauvreté
en sainteté. Le message était clair. L’espoir était
réservé au paradis et entre-temps, il fallait se contenter
de trimer dur.»
S’ensuivront des décennies pendant lesquelles les francophones
catholiques seront relégués aux postes subalternes et aux
salaires modestes, alors que les anglophones occuperont les plus hautes
sphères. Une tradition qui laisse encore des traces… «La
mentalité des protestants à l’égard de l’argent
a toujours été complètement différente»,
précise Yves Michaud, surnommé le Robin des banques. «Pour
eux, s’enrichir et avoir de l’ambition, c’est très
noble.»
Question d’histoire et de culture, donc? «Chez certaines
nations, vouloir faire de l’argent est effectivement très
bien reçu, confirme Sylvie St-Onge. Les jeunes asiatiques, par
exemple, ne veulent pas être avocats ou managers; ils veulent faire
de l’argent, beaucoup d’argent. C’est un comportement
accepté dans leurs sociétés.»
Et au Québec? Nathalie Lord, conseillère en réorientation
de carrière pour Les débusqueurs de talents cachés,
une firme de services d’orientation et d’accompagnement en
gestion de carrière de Brossard, constate sans arrêt la gêne
de ses clients autour des questions salariales. «Quand vient le
temps de parler d’argent, il y a beaucoup de phrases interrompues,
d’attentes inavouées. Les francophones ne savent pas comment
aborder la question.»
Le tabou ne se limite pas qu’aux travailleurs et aux chercheurs
d’emploi. Éric Thivierge, à la tête d’une
entreprise spécialisée en édition et en montage graphique,
mesure chaque jour l’image négative que l’ambition
avouée de faire de l’argent suscite, même auprès
des hommes d’affaires. «Plus je développe mes affaires,
plus je constate que ça dérange; les commentaires qu’on
me fait lorsque je partage mes idées quant à la croissance
de mon entreprise sont révélateurs. C’est paradoxal,
parce que presque tous les Québécois rêvent d’être
riches. La quantité de billets de loterie vendus en est une preuve.
Comme si c’était bien de rêver d’argent, mais
pas d’en avoir; comme si c’était bien de gagner de
l’argent dans un jeu de hasard, mais tordu de choisir délibérément
d’en faire.»
Plus encore, croit Sylvie St-Onge, l’ambiguïté entourant
les questions reliées au salaire est si présente chez la
majorité des gens qu’elle mine leur capacité à
mener à bien des négociations salariales. «Quand parler
d’argent devient aussi délicat, ça n’incite
pas les gens à avoir des exigences et des demandes très
fermes pour leur salaire.»
Pour avoir très souvent accompagné des travailleurs dans
un processus d’embauche, Nathalie Lord partage cette lecture de
la situation. «Parce qu’ils sont mal à l’aise
avec les questions financières, les candidats se préparent
mal avant de négocier leur salaire, et se font rouler! La négociation
salariale est d’ailleurs, je pense, l’une des plus grandes
craintes des personnes en recherche d’emploi.»
Le bonheur et l’argent du beurre
«Lorsque quelqu’un fait de l’argent au Québec,
souligne Éric Thivierge, tout le monde pense qu’il sacrifie
quelque chose — son plaisir au travail, sa vie de famille, son équilibre
mental — ou qu’il exploite quelqu’un. Pour moi, faire
de l’argent et être heureux, ce n’est pas du tout incompatible.
Je connais plein de gens pour qui c’est le cas, moi compris.»
Hormis quelques périodes de pointe, Éric travaille de 8 h
à 17 h tous les jours. Il dispose de toutes ses soirées
et fins de semaine et ne se prive jamais de ses deux semaines de vacances
estivales, de sa semaine de pêche annuelle et de son congé
de deux semaines à Noël!
Cathy précise quand même qu’elle ne se priverait pas
de son bonheur au nom de l’argent. «Je veux être bien
payée, mais je ne pourrais pas faire un travail que je n’aime
pas, simplement pour l’argent, dit-elle. J’aime ce que je
fais et quand ce ne sera plus le cas, j’irai ailleurs.»
Le problème, affirme Nathalie Lord, c’est que l’inverse
est aussi vrai. «Il m’est souvent arrivé en cours de
consultation de rencontrer des gens qui se sont construit de véritables
prisons dorées. Des gens qui avaient fait quatre burnouts mais
qui refusaient toujours de changer d’emploi parce qu’ils craignaient
de voir leurs revenus diminuer. Aujourd’hui, je mets sciemment de
côté la question monétaire lorsque je m’engage
dans une démarche avec un nouveau client. Nous parlons d’abord
de ses champs d’intérêt et de ses compétences.
Ensuite, si un secteur l’intéresse, on parle de salaire.»
Particulièrement actif auprès des jeunes travailleurs,
Éric Chayer sent un changement de mentalité, surtout chez
les générations montantes. «Les jeunes sont plus enclins
à parler et à penser argent. Souvent, ils travaillent depuis
le cégep, parfois même à temps plein, et ils ont des
attentes salariales très élevées quand ils entrent
sur le marché du travail.»
«Il a fallu bien du temps pour renverser la vapeur, constate Yves
Michaud. Mais tous les débats entourant le salaire des hauts dirigeants
d’entreprises, notamment dans les banques, ont un peu brisé
le tabou de l’argent au Québec.»
De là à dire que le chèque de paye deviendra un
sujet de jasette parmi tant d’autres, il n’y a qu’un
pas… qu’Estelle Morin, professeure à l’École
des Hautes Études Commerciales et psychologue industrielle, franchit
aisément. «Il est vrai que de façon générale,
les jeunes travailleurs sont plus enclins à poser leurs exigences,
que ce soit quant au salaire ou aux conditions de travail. Ils ne veulent
pas revivre ce que leurs parents ont vécu, en sacrifiant leur vie
personnelle et familiale pour le travail. Alors ils négocient et
énoncent clairement leurs attentes. La rareté de la main-d’œuvre
qu’on observe déjà dans certains secteurs, en raison
des nombreux départs à la retraite et du manque de relève,
facilite ce genre de comportement. Les entreprises ont déjà
commencé à changer leur approche : pour plusieurs professions,
les salaires à l’entrée sont en hausse et les efforts
individuels sont reconnus par des primes ou autres compensations. Ce sera
long, mais ils finiront par imposer le changement.»
Déjà, ajoute Yves Michaud, «on a commencé
à déifier les entrepreneurs et à faire de la réussite
financière une gratification sociale». Les succès
d’estime auprès du public des Guy Laliberté, Cirque
du Soleil et Jean Coutu en témoignent. «Le Québec
est vraiment sur la voie du changement dans ce domaine.»
L’argent, ça ne change pas le monde, sauf que…
Évaluer son salaire
Au fait, je vaux combien?
C’est incontestable : déterminer le salaire qu’on
mérite est une opération complexe. «Même pour
un conseiller en ressources humaines, c’est parfois difficile»,
reconnaît Richard Saucier, président de la firme de ressources
humaines Saucier Conseil. Voici quelques pistes pour vous y retrouver
:
• Comparez les données émanant des enquêtes
gouvernementales sur la rémunération avec celles d’associations
professionnelles et de spécialistes en ressources humaines (voir
les références du carnet WWW).
• Passez en revue les offres d’emploi annoncées dans
Internet et dans les journaux pour avoir une idée de l’échelle
salariale généralement offerte pour votre profession. Même
les conventions collectives des gouvernements, disponibles dans Internet
ou aux Publications du Québec, sont des alliées à
ne pas négliger. Mais attention, prévient Richard Saucier
: «Souvent, les gens regardent les offres d’emploi dans les
journaux et ne retiennent que le plus gros échelon de salaire qui
y est inscrit. Ce n’est pas aussi simple. Il faut également
voir quelles sont les exigences, la formation requise et les années
d’expérience. Il arrive que les tâches assumées
ne soient pas identiques, non plus. Même la taille de l’entreprise
peut faire varier le salaire. Pour être certain de ne pas se tromper,
on peut partir du principe que lorsque trois sources différentes
font mention d’un même niveau de salaire, c’est probablement
une bonne indication.»
• Faites attention aux indicateurs cachés. «On a parfois
tendance à ne regarder que le salaire, alors que la rémunération
est beaucoup plus large, explique Éric Chayer, planificateur financier
chez Lafond et Associés. On peut être payé 5 000 $
de plus pour un même emploi, mais ne pas avoir de fonds de retraite
aussi généreux ou encore devoir déménager
dans une ville où le coût de la vie est plus élevé.»
Pour évaluer avec justesse une proposition salariale, il est très
souvent utile d’avoir recours à un professionnel —
conseiller financier, comptable ou autre.
• Il vous faut aussi être honnête dans votre évaluation.
Évitez de gonfler votre expérience ou, au contraire, de
réduire l’importance des responsabilités assumées
par le passé. Recourir à l’aide d’un conseiller
en employabilité (dans les Centres locaux d’emploi et les
clubs de recherche d’emploi, par exemple) est une excellente façon
de procéder à une telle évaluation. Non seulement
il cernera avec vous vos points forts et vos points faibles, mais il vous
aidera à mesurer votre expérience professionnelle et ce
qu’elle vaut sur le marché.
(par Guylaine Boucher)
Négocier sa rémunération
Du trac au tact
Vous croyez pouvoir revendiquer le salaire de José Théodore?
Très bien, mais sachez toutefois que vous devrez prouver que vous
le méritez! B-a ba de la négociation salariale.
Soyez fin prêt
• «Dans le cas d’une négociation de rémunération,
il est important de pouvoir démontrer sa valeur», lance d’emblée
Gilles Rouleau, conseiller en ressources humaines agréé
et président de SAG Ressources Humaines. En plus du CV, une liste
de vos accomplissements professionnels constitue un excellent outil. «La
rémunération, c’est payer aujourd’hui pour des
choses qui se feront demain, explique le spécialiste. Une demande
doit donc être appuyée sur des réalisations qui inspireront
confiance.»
En pleine négo
• Une règle d’or : «Considérez une offre
de salaire comme le prix d’un poste et non comme un prix qu’on
vous appose en tant que personne», conseille Gilles Rouleau. En
d’autres mots, ne prenez pas ça de façon personnelle!
• La question de la rémunération ne devrait être
abordée qu’à la fin de la rencontre avec l’employeur
éventuel. Dans la mesure du possible, «laissez l’employeur
se commettre avant vous, pour voir ce qu’il est prêt à
vous offrir».
• Demandez un peu plus que ce que vous espérez obtenir.
Si vous désirez 35 000 $, demandez 38 500 $,
ou 40 000 $ pour les plus téméraires! Spécifiez
que c’est négociable, selon les bénéfices marginaux
qu’on vous offrira.
• Soyez clair et convaincant. «Avec l’employeur impulsif
ou celui qui manque d’écoute, vous étayerez vos arguments
de façon concise. Avec un indécis, présentez une
demande structurée. Il ne lui restera qu’à dire oui
ou non!»
• Discutez dès maintenant des autres avantages. «Comme
la rémunération comporte de multiples facettes en plus du
salaire (fonds de retraite, horaires, assurances, vacances, etc.), certaines
de vos demandes pourraient ne rien coûter à l’employeur!»
Ensuite...
• Ne donnez pas de réponse immédiatement. Notez ce
que l’employeur est prêt à modifier et ce qui est non
négociable, puis demandez une période de réflexion.
• L’offre vous déplaît carrément? Lors
du rappel, mentionnez votre plancher salarial. Encore un refus? Remerciez
l’employeur et poursuivez votre recherche d’emploi!
• Demeurez ferme, mais souple. Vous pouvez accepter une offre inférieure
à vos attentes, mais seulement avec promesse écrite (et
claire!) de révision après une période d’essai.
Et pour l’augmentation?
• Votre demande d’augmentation ne doit pas s’appuyer
sur un seul «bon coup», mais sur le dépassement constant
des attentes, sur ce que vous apportez de plus à l’entreprise.
«Une augmentation est la reconnaissance de la valeur de votre travail
dans son ensemble et non une récompense immédiate»,
explique Gilles Rouleau.
• Soyez sensible à la situation financière de l’entreprise.
En retenant vos élans en période de crise, vous pourriez
permettre à votre employeur de rester à flot, ce qui l’encouragera
à récompenser votre fidélité lors de jours
meilleurs.
• Évitez les motifs personnels. La nouvelle Mercedes et
le chalet sont votre responsabilité financière, pas celle
du patron!
• Ne comparez pas votre salaire avec celui des collègues.
«Sinon, on s’élance dans un océan de pelures
de bananes, sans connaître les tenants et les aboutissants de chaque
cas», souligne Gilles Rouleau.
• Les menaces de départ sont à éviter, à
moins d’être prêt à cette éventualité,
prévient le conseiller : «Il est possible que le patron vous
invite à mettre vos menaces à exécution!»
(par Sandra O’Connor)