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Argent secret, Le tabou du salaire
par Guylaine Boucher
Coordination : Éric Grenier

Profiteurs, arrivistes, cupides prêts à tout, les épithètes ne manquent pas pour qualifier les amoureux avoués du dieu dollar. Dans une société marquée au fer rouge par la culpabilité judéo-chrétienne, où l’argent était il n’y a pas si longtemps encore assimilé au péché et aux Anglais, il n’est pas bien vu d’associer argent et travail. En ce qui concerne nos choix professionnels, on préfère évoquer la «réalisation» personnelle, l’épanouissement, la vocation… C’est plus avouable. Mais est-ce sincère?

Quelques courageux confrontent le tabou du salaire pour nous parler de piastres et admettre que l’argent peut aussi faire le bonheur.


Se contenter d’un emploi à 25 000 $? Jamais!» Issue d’une famille modeste, Cathy a nourri pendant longtemps l’ambition de faire de l’argent. «Je me suis toujours promis que j’aurais l’argent pour faire ce que je voulais : voyager, m’offrir de belles choses… J’ai toujours refusé la notion de né pour un petit pain. Mais quand, à la fin de mes études universitaires, j’ai partagé ces ambitions avec mes parents, ils étaient sincèrement attristés. Ils trouvaient cela non seulement prétentieux, mais selon eux, j’allais inévitablement être déçue.»

Quatre ans ont passé et Cathy est maintenant responsable commerciale pour une importante entreprise de transformation alimentaire. À 26 ans, son revenu atteint déjà 60 000 $… et elle n’est pas déçue pour deux sous! «J’aime ce que je fais. C’est dynamique, mais c’est aussi très exigeant. Quand on travaille de cette façon, il faut également en retirer certains avantages. Et pour moi, le salaire représente un avantage.»

Pour chaque personne qui accepte ouvertement de parler argent et salaire, dix autres s’y refusent obstinément. Au travail, entre amis ou en famille, il est plus aisé de faire des confidences sur ses problèmes de couple ou sa vie sexuelle, que d’aborder ses conditions salariales. Une pudeur motivée par la crainte d’être jugé ou de susciter de l’envie chez les autres : «Les gens évitent de parler de salaire, parce qu’ils craignent les conflits et la jalousie que cette discussion pourrait entraîner», estime Sylvie St-Onge, professeure titulaire à l’École des Hautes Études Commerciales et spécialiste de la rémunération.

Planificateur financier chez Lafond et Associés, Éric Chayer constate que, parfois, même les conjoints ne sont pas au courant des objectifs financiers et professionnels de leur partenaire. «Il est fréquent que les gens me consultent d’abord au sujet d’un changement de carrière ou d’une augmentation de salaire, et ensuite abordent la question avec leur conjoint.»

Dans certains cas, l’employeur lui-même concourt à entretenir l’omerta. «Avec l’introduction des gratifications et des primes au rendement, poursuit Éric Chayer, deux personnes faisant le même travail n’ont pas toujours le même revenu. Pour retenir un bon élément, les patrons vont accepter de majorer son salaire ou de lui donner des avantages qu’ils n’offrent pas aux autres. Mais en échange, ils vont lui demander de faire preuve de discrétion.»

Cependant, les comparaisons entre camarades sont inévitables et peuvent créer chez certains collègues ou confrères de nouvelles prétentions salariales. «Quand ma meilleure amie a décroché un travail pour lequel elle était payée le double de mon salaire, j’ai eu soudainement l’impression de me faire exploiter», raconte Suzanne, 45 ans, qui fait partie de ceux qui ont admis sur le tard l’importance du salaire dans leur bonheur professionnel.

À l’époque, Suzanne était responsable des communications pour un organisme communautaire. «Pendant des années, j’ai essayé de me convaincre que l’argent n’était pas important, que seul le fait que je sois heureuse dans mon job comptait vraiment.» Six mois plus tard, elle changeait de travail. Aujourd’hui conseillère en communication dans un établissement du réseau de la santé, Suzanne fait 50 000 $ par année, soit pratiquement le double de ce que son ancien travail lui procurait. «Je ne retournerais pas en arrière!»

Un vieux réflexe
Le rapport ambigu des Québécois à l’argent ne date pas d’hier. À 72 ans, Yves Michaud, fondateur de l’Association de protection des épargnants et investisseurs du Québec, se souvient des sermons du curé de son enfance, pour qui la richesse était une œuvre du démon! «Pendant toute une période, on a érigé la pauvreté en sainteté. Le message était clair. L’espoir était réservé au paradis et entre-temps, il fallait se contenter de trimer dur.»

S’ensuivront des décennies pendant lesquelles les francophones catholiques seront relégués aux postes subalternes et aux salaires modestes, alors que les anglophones occuperont les plus hautes sphères. Une tradition qui laisse encore des traces… «La mentalité des protestants à l’égard de l’argent a toujours été complètement différente», précise Yves Michaud, surnommé le Robin des banques. «Pour eux, s’enrichir et avoir de l’ambition, c’est très noble.»

Question d’histoire et de culture, donc? «Chez certaines nations, vouloir faire de l’argent est effectivement très bien reçu, confirme Sylvie St-Onge. Les jeunes asiatiques, par exemple, ne veulent pas être avocats ou managers; ils veulent faire de l’argent, beaucoup d’argent. C’est un comportement accepté dans leurs sociétés.»

Et au Québec? Nathalie Lord, conseillère en réorientation de carrière pour Les débusqueurs de talents cachés, une firme de services d’orientation et d’accompagnement en gestion de carrière de Brossard, constate sans arrêt la gêne de ses clients autour des questions salariales. «Quand vient le temps de parler d’argent, il y a beaucoup de phrases interrompues, d’attentes inavouées. Les francophones ne savent pas comment aborder la question.»

Le tabou ne se limite pas qu’aux travailleurs et aux chercheurs d’emploi. Éric Thivierge, à la tête d’une entreprise spécialisée en édition et en montage graphique, mesure chaque jour l’image négative que l’ambition avouée de faire de l’argent suscite, même auprès des hommes d’affaires. «Plus je développe mes affaires, plus je constate que ça dérange; les commentaires qu’on me fait lorsque je partage mes idées quant à la croissance de mon entreprise sont révélateurs. C’est paradoxal, parce que presque tous les Québécois rêvent d’être riches. La quantité de billets de loterie vendus en est une preuve. Comme si c’était bien de rêver d’argent, mais pas d’en avoir; comme si c’était bien de gagner de l’argent dans un jeu de hasard, mais tordu de choisir délibérément d’en faire.»

Plus encore, croit Sylvie St-Onge, l’ambiguïté entourant les questions reliées au salaire est si présente chez la majorité des gens qu’elle mine leur capacité à mener à bien des négociations salariales. «Quand parler d’argent devient aussi délicat, ça n’incite pas les gens à avoir des exigences et des demandes très fermes pour leur salaire.»

Pour avoir très souvent accompagné des travailleurs dans un processus d’embauche, Nathalie Lord partage cette lecture de la situation. «Parce qu’ils sont mal à l’aise avec les questions financières, les candidats se préparent mal avant de négocier leur salaire, et se font rouler! La négociation salariale est d’ailleurs, je pense, l’une des plus grandes craintes des personnes en recherche d’emploi.»
Le bonheur et l’argent du beurre

«Lorsque quelqu’un fait de l’argent au Québec, souligne Éric Thivierge, tout le monde pense qu’il sacrifie quelque chose — son plaisir au travail, sa vie de famille, son équilibre mental — ou qu’il exploite quelqu’un. Pour moi, faire de l’argent et être heureux, ce n’est pas du tout incompatible. Je connais plein de gens pour qui c’est le cas, moi compris.»

Hormis quelques périodes de pointe, Éric travaille de 8 h à 17 h tous les jours. Il dispose de toutes ses soirées et fins de semaine et ne se prive jamais de ses deux semaines de vacances estivales, de sa semaine de pêche annuelle et de son congé de deux semaines à Noël!

Cathy précise quand même qu’elle ne se priverait pas de son bonheur au nom de l’argent. «Je veux être bien payée, mais je ne pourrais pas faire un travail que je n’aime pas, simplement pour l’argent, dit-elle. J’aime ce que je fais et quand ce ne sera plus le cas, j’irai ailleurs.»

Le problème, affirme Nathalie Lord, c’est que l’inverse est aussi vrai. «Il m’est souvent arrivé en cours de consultation de rencontrer des gens qui se sont construit de véritables prisons dorées. Des gens qui avaient fait quatre burnouts mais qui refusaient toujours de changer d’emploi parce qu’ils craignaient de voir leurs revenus diminuer. Aujourd’hui, je mets sciemment de côté la question monétaire lorsque je m’engage dans une démarche avec un nouveau client. Nous parlons d’abord de ses champs d’intérêt et de ses compétences. Ensuite, si un secteur l’intéresse, on parle de salaire.»

Particulièrement actif auprès des jeunes travailleurs, Éric Chayer sent un changement de mentalité, surtout chez les générations montantes. «Les jeunes sont plus enclins à parler et à penser argent. Souvent, ils travaillent depuis le cégep, parfois même à temps plein, et ils ont des attentes salariales très élevées quand ils entrent sur le marché du travail.»

«Il a fallu bien du temps pour renverser la vapeur, constate Yves Michaud. Mais tous les débats entourant le salaire des hauts dirigeants d’entreprises, notamment dans les banques, ont un peu brisé le tabou de l’argent au Québec.»

De là à dire que le chèque de paye deviendra un sujet de jasette parmi tant d’autres, il n’y a qu’un pas… qu’Estelle Morin, professeure à l’École des Hautes Études Commerciales et psychologue industrielle, franchit aisément. «Il est vrai que de façon générale, les jeunes travailleurs sont plus enclins à poser leurs exigences, que ce soit quant au salaire ou aux conditions de travail. Ils ne veulent pas revivre ce que leurs parents ont vécu, en sacrifiant leur vie personnelle et familiale pour le travail. Alors ils négocient et énoncent clairement leurs attentes. La rareté de la main-d’œuvre qu’on observe déjà dans certains secteurs, en raison des nombreux départs à la retraite et du manque de relève, facilite ce genre de comportement. Les entreprises ont déjà commencé à changer leur approche : pour plusieurs professions, les salaires à l’entrée sont en hausse et les efforts individuels sont reconnus par des primes ou autres compensations. Ce sera long, mais ils finiront par imposer le changement.»

Déjà, ajoute Yves Michaud, «on a commencé à déifier les entrepreneurs et à faire de la réussite financière une gratification sociale». Les succès d’estime auprès du public des Guy Laliberté, Cirque du Soleil et Jean Coutu en témoignent. «Le Québec est vraiment sur la voie du changement dans ce domaine.»

L’argent, ça ne change pas le monde, sauf que…


Évaluer son salaire
Au fait, je vaux combien?

C’est incontestable : déterminer le salaire qu’on mérite est une opération complexe. «Même pour un conseiller en ressources humaines, c’est parfois difficile», reconnaît Richard Saucier, président de la firme de ressources humaines Saucier Conseil. Voici quelques pistes pour vous y retrouver :

• Comparez les données émanant des enquêtes gouvernementales sur la rémunération avec celles d’associations professionnelles et de spécialistes en ressources humaines (voir les références du carnet WWW).

• Passez en revue les offres d’emploi annoncées dans Internet et dans les journaux pour avoir une idée de l’échelle salariale généralement offerte pour votre profession. Même les conventions collectives des gouvernements, disponibles dans Internet ou aux Publications du Québec, sont des alliées à ne pas négliger. Mais attention, prévient Richard Saucier : «Souvent, les gens regardent les offres d’emploi dans les journaux et ne retiennent que le plus gros échelon de salaire qui y est inscrit. Ce n’est pas aussi simple. Il faut également voir quelles sont les exigences, la formation requise et les années d’expérience. Il arrive que les tâches assumées ne soient pas identiques, non plus. Même la taille de l’entreprise peut faire varier le salaire. Pour être certain de ne pas se tromper, on peut partir du principe que lorsque trois sources différentes font mention d’un même niveau de salaire, c’est probablement une bonne indication.»

• Faites attention aux indicateurs cachés. «On a parfois tendance à ne regarder que le salaire, alors que la rémunération est beaucoup plus large, explique Éric Chayer, planificateur financier chez Lafond et Associés. On peut être payé 5 000 $ de plus pour un même emploi, mais ne pas avoir de fonds de retraite aussi généreux ou encore devoir déménager dans une ville où le coût de la vie est plus élevé.» Pour évaluer avec justesse une proposition salariale, il est très souvent utile d’avoir recours à un professionnel — conseiller financier, comptable ou autre.

• Il vous faut aussi être honnête dans votre évaluation. Évitez de gonfler votre expérience ou, au contraire, de réduire l’importance des responsabilités assumées par le passé. Recourir à l’aide d’un conseiller en employabilité (dans les Centres locaux d’emploi et les clubs de recherche d’emploi, par exemple) est une excellente façon de procéder à une telle évaluation. Non seulement il cernera avec vous vos points forts et vos points faibles, mais il vous aidera à mesurer votre expérience professionnelle et ce qu’elle vaut sur le marché.

(par Guylaine Boucher)


Négocier sa rémunération
Du trac au tact

Vous croyez pouvoir revendiquer le salaire de José Théodore? Très bien, mais sachez toutefois que vous devrez prouver que vous le méritez! B-a ba de la négociation salariale.

Soyez fin prêt
• «Dans le cas d’une négociation de rémunération, il est important de pouvoir démontrer sa valeur», lance d’emblée Gilles Rouleau, conseiller en ressources humaines agréé et président de SAG Ressources Humaines. En plus du CV, une liste de vos accomplissements professionnels constitue un excellent outil. «La rémunération, c’est payer aujourd’hui pour des choses qui se feront demain, explique le spécialiste. Une demande doit donc être appuyée sur des réalisations qui inspireront confiance.»

En pleine négo
• Une règle d’or : «Considérez une offre de salaire comme le prix d’un poste et non comme un prix qu’on vous appose en tant que personne», conseille Gilles Rouleau. En d’autres mots, ne prenez pas ça de façon personnelle!

• La question de la rémunération ne devrait être abordée qu’à la fin de la rencontre avec l’employeur éventuel. Dans la mesure du possible, «laissez l’employeur se commettre avant vous, pour voir ce qu’il est prêt à vous offrir».

• Demandez un peu plus que ce que vous espérez obtenir. Si vous désirez 35 000 $, demandez 38 500 $, ou 40 000 $ pour les plus téméraires! Spécifiez que c’est négociable, selon les bénéfices marginaux qu’on vous offrira.

• Soyez clair et convaincant. «Avec l’employeur impulsif ou celui qui manque d’écoute, vous étayerez vos arguments de façon concise. Avec un indécis, présentez une demande structurée. Il ne lui restera qu’à dire oui ou non!»

• Discutez dès maintenant des autres avantages. «Comme la rémunération comporte de multiples facettes en plus du salaire (fonds de retraite, horaires, assurances, vacances, etc.), certaines de vos demandes pourraient ne rien coûter à l’employeur!»

Ensuite...
• Ne donnez pas de réponse immédiatement. Notez ce que l’employeur est prêt à modifier et ce qui est non négociable, puis demandez une période de réflexion.

• L’offre vous déplaît carrément? Lors du rappel, mentionnez votre plancher salarial. Encore un refus? Remerciez l’employeur et poursuivez votre recherche d’emploi!

• Demeurez ferme, mais souple. Vous pouvez accepter une offre inférieure à vos attentes, mais seulement avec promesse écrite (et claire!) de révision après une période d’essai.

Et pour l’augmentation?
• Votre demande d’augmentation ne doit pas s’appuyer sur un seul «bon coup», mais sur le dépassement constant des attentes, sur ce que vous apportez de plus à l’entreprise. «Une augmentation est la reconnaissance de la valeur de votre travail dans son ensemble et non une récompense immédiate», explique Gilles Rouleau.

• Soyez sensible à la situation financière de l’entreprise. En retenant vos élans en période de crise, vous pourriez permettre à votre employeur de rester à flot, ce qui l’encouragera à récompenser votre fidélité lors de jours meilleurs.

• Évitez les motifs personnels. La nouvelle Mercedes et le chalet sont votre responsabilité financière, pas celle du patron!

• Ne comparez pas votre salaire avec celui des collègues. «Sinon, on s’élance dans un océan de pelures de bananes, sans connaître les tenants et les aboutissants de chaque cas», souligne Gilles Rouleau.

• Les menaces de départ sont à éviter, à moins d’être prêt à cette éventualité, prévient le conseiller : «Il est possible que le patron vous invite à mettre vos menaces à exécution!»

(par Sandra O’Connor)


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