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  [Salon - Laure Waridel,
cofondatrice d’Équiterre]

Les chemins de travers
par Éric Grenier

Elle est toute menue, avec une voix de gamine. Mais les apparences sont trompeuses : Laure Waridel est une véritable battante. À 28 ans, nouvellement maman, la militante de gauche et environnementaliste a côtoyé paysans et indigènes des jungles d’Amérique du Sud, d’Afrique et du Chiapas. Elle a cofondé l’organisme Équiterre, la «multinationale» du commerce équitable et du développement durable, qui compte plus de 700 points de vente de café équitable au Québec. Elle a rédigé deux ouvrages remarqués sur ces sujets, traduits en anglais, et donne des conférences un peu partout dans le monde. Depuis deux ans, elle a une chronique régulière sur les ondes de la radio de Radio-Canada. Ce n’est pas tout : elle est aussi chercheuse en commerce équitable à l’Université de Victoria, où elle a été sélectionnée pour le programme Eco Research, Chair of Environment, Law and Policy qui retient seulement deux candidatures par an.

Nous avons voulu découvrir ce qui fait courir Laure Waridel et ce qui lui donne le goût de sortir des sentiers battus.


Vous avez accompli plus de choses en dix ans que nombre de gens dans toute une vie. Aviez-vous un plan de carrière bien défini dès le départ?

Je savais que je voulais combattre l’exploitation : à la petite école, je me portais toujours à la défense des souffre-douleur. Mais je n’avais aucune idée de la façon dont j’allais procéder. Même aujourd’hui, je ne sais pas comment mon engagement va se poursuivre. Tout ce que je sais, c’est que je vais profiter des occasions; les plans de carrière vous incitent à trop en laisser passer. J’ai plusieurs amis qui ont un plan et qui laissent filer des offres qui ne cadrent pas avec, mais qui pourraient être des révélations s’ils se laissaient tenter. Si j’avais planifié mon cheminement de carrière, peut-être que je n’aurais jamais publié de livres : l’occasion s’est présentée lors d’une rencontre impromptue avec un éditeur pendant le déménagement d’une copine. Je me suis dit «pourquoi pas»!


Lorsque vous entreprenez un projet, pensez-vous à la possibilité d’un échec?

Les gens croient que je suis très confiante, mais je doute de mes capacités et je ne tiens rien pour acquis. Par exemple, je crois au commerce équitable, mais je sais qu’il a ses limites et que rien ne me garantit sa réussite. Mais je n’ai pas peur de l’échec. Si on se laisse trop envahir par cette crainte, on ne va nulle part. Dans nos sociétés, on a peur inutilement de l’échec et de l’engagement. Trop souvent, on se dit même : «C’est trop gros, ça ne marchera pas!»


Qu’est-ce qui vous motive à entreprendre un projet?

L’envie de changer les choses. Je suis peut-être un peu jeune pour dire ça, et ça peut paraître utopique, mais j’ai envie de laisser derrière moi un monde meilleur. Il n’y a pas de mal à être idéaliste! Une société sans idéal est une société morte. Et je crois que si je ne faisais que dénoncer, plutôt que de participer aux solutions, j’atteindrais mon objectif beaucoup plus lentement.


À votre avis, quelle est l’importance de chercher à ouvrir ses horizons?

C’est capital. Ça vous accorde une liberté inégalée. C’est d’autant plus important que la société tend à nous garder dans des ornières. On ne nous montre que les chemins déjà tracés, tandis que hors des sentiers battus, il y a des lieux et des occasions extraordinaires. Mais il faut accepter que notre parcours de vie sera moins facile dans ces chemins de travers. Personne ne vous ouvre la voie; il faut innover plutôt que de simplement copier ce qui a déjà été fait.

Cela dit, il n’est pas nécessaire de partir pour le tiers-monde pour ouvrir ses horizons. Même en demeurant chez soi, on peut s’ouvrir à d’autres perspectives. J’ai plusieurs amis qui n’ont jamais voyagé, mais qui, soit par leurs lectures, soit par des rencontres avec des personnes extérieures à leur milieu, se sont découvert de nouveaux intérêts, comme pour l’environnement, le droit ou la politique.


Et comment fait-on pour sortir des sentiers battus?

On écoute son cœur! Sérieusement, on n’est pas assez à l’écoute de ses tripes et de ses convictions. Malheureusement, dans le système scolaire, on ne nous enseigne pas ça. On exige dès le secondaire que nous fassions des choix de carrière pour le reste de nos jours, et que nous les fassions surtout en fonction des possibilités d’emploi. Je ne crois pas à cette méthode. Savoir ce qu’on veut faire de sa vie est beaucoup plus important que se soucier de son employabilité. Il faut oser. Moi, au cégep, je me suis inscrite en sciences humaines. Or, il n’y a rien de plus déconseillé par les spécialistes de l’orientation dans les écoles secondaires que d’étudier dans ce domaine! Pourtant, ça m’a permis de découvrir ma voie et de réussir ce que j’ai voulu faire.


Votre slogan est «Acheter, c’est voter». Est-ce qu’on peut dire aussi «Travailler, c’est voter»?

La bataille pour le commerce équitable, c’est aussi une bataille pour le travail équitable! On passe la plus grande partie de notre vie à travailler. On a droit à la dignité au travail, où qu’on soit sur la planète et peu importe notre situation sociale. Dans le café, par exemple, s’il y a une chute des cours mondiaux à la faveur de spéculations, les premières victimes seront les travailleurs mis à pied, ou forcés de vendre leur production à perte s’ils travaillent en coopérative. Faute de pouvoir gagner leur vie, ils désertent leurs villages pour les maquiladoras près de la frontière américaine. Ils travaillent alors dans des conditions de misère absolue.

Même dans nos sociétés riches, il y a des gens qui ne travaillent pas dans la dignité à laquelle ils ont droit. Ce n’est pas seulement une question de salaire ou de niveau de vie, ce sont aussi les relations humaines en milieu de travail. Et c’est d’avoir le temps de faire autre chose que de travailler pour un salaire, pour pouvoir s’impliquer dans la société, que ce soit en politique, dans le sport ou les activités populaires de son quartier, dans sa famille. Les entreprises devraient encourager leurs employés à prendre du temps pour participer à la vie en dehors de l’entreprise.

Par ailleurs, dans tous les secteurs professionnels, on peut avoir de l’influence. Qu’on travaille au gouvernement, dans une entreprise ou dans une institution. Même si on se retrouve trop souvent dans de grandes structures bureaucratisées, nous devons faire valoir nos valeurs et notre pensée. Quand nous sommes en désaccord avec certaines pratiques de notre employeur, que ce soit à l’intérieur de la boîte ou dans la société, nous devons le dire!


Que pensez-vous de votre génération?

Je la trouve parfois trop cynique. Elle ne croit pas qu’elle a le pouvoir de faire changer les choses. J’aime pourtant ma génération, et ça me désole d’entendre certains représentants de nos aînés nous dénoncer comme une génération de gâtés pourris, terriblement individualistes et incapables de faire des sacrifices. L’individualisme qu’on nous reproche, nous l’avons appris des autres générations! Les notions de réussite à tout prix, de productivité, elles m’ont été enseignées à l’école primaire et secondaire.

Si nos aînés nous croient plus individualistes qu’eux, c’est peut-être parce que notre engagement social est très différent du leur. Il y a autant de jeunes que de plus vieux qui s’impliquent dans diverses causes. Mais on est conscients de vivre dans une société individualiste, on fait donc davantage la promotion de choix individuels que collectifs. C’est le cas du commerce équitable, où plutôt que d’appeler aux grands rassemblements populaires, comme nos parents l’auraient fait dans les années 1970, on promeut un choix individuel — la consommation — comme moyen d’atteindre une société plus juste.


Où vous voyez-vous dans 20 ans?

C’est difficile à dire, je n’ai pas de plan de carrière! Mais j’aimerais continuer à œuvrer dans le milieu des communications, peut-être en animant une émission de télé à caractère scientifique et environnemental. Pourquoi pas?


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