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  Salon - La place du travail dans nos vies
L'Homo travaillus
par Nicolas Bérubé

Vous connaissez l'Homo travaillus? Très commun sur tous les continents - on dénombre 3 753 300 spécimens au Québec -, l'Homo travaillus est facilement observable à l'aube, lorsqu'il quitte le nid familial pour se rendre «au boulot», un lieu-culte où il passe plus de la moitié de sa vie adulte. Là, seul ou en groupe, il accomplit une impressionnante variété de tâches qui lui permettent de «gagner de l'argent», un élément nécessaire pour assurer la subsistance de sa famille. Le travail idéal doit aussi permettre à l'Homo travaillus de «s'épanouir», de «jouir de la vie au maximum», et de rentrer chez lui avant la brunante.

Joanne B. Ciulla, docteure en philosophie, s'est appliquée à étudier l'Homo travaillus et son environnement. Son constat : non seulement notre travail ne nous rend pas aussi heureux qu'il le devrait, mais il ressemble aujourd'hui de plus en plus à un trou noir, une masse informe qui avale notre temps, notre famille, notre santé, bref, notre vie. Et, bien souvent, nous sommes trop occupés à courir pour nous en apercevoir...

Nous avons joint Joanne B. Ciulla à son bureau de l'Université de Richmond, en Virginie, où elle enseigne entre autres l'éthique du leadership et la pensée critique.


N'est-il pas ironique d'avoir, en 2002, une conversation à propos de la place du travail dans nos vies? On nous avait promis la «société des loisirs», mais nous avons plutôt l'impression de travailler plus fort que jamais!

Le travail tel que nous le connaissons est un produit de la civilisation. Plus nous progressons en terme de civilisation, et plus nous travaillons. Il ne faut pas oublier non plus que le boulot est intimement lié à notre désir de consommer, d'acquérir des biens ou des services - nous voulons une deuxième voiture, une plus grande maison, un lecteur DVD... Même les activités que nous faisons durant nos vacances ou nos temps libres demandent de l'argent, donc du travail!


Il est donc illusoire de croire que notre charge de travail pourrait aller en diminuant...

Si vous étudiez les travailleurs des pays en voie de développement, vous vous apercevrez qu'ils triment vraiment dur, parce qu'ils n'ont pas toute la technologie dont nous disposons. Mais au fur et à mesure que leur pays se développe, leurs heures de travail ne diminuent pas : elles augmentent! La nature de leur boulot change. Il devient moins physique, moins salissant, mais la charge totale de travail va en s'accroissant.

Le même constat s'applique ici. Quand nos parents rentraient à la maison après le boulot, de même que durant les fins de semaine, ils laissaient leur travail derrière eux. Ils avaient une vie de famille. La différence avec notre génération, c'est que nous ne quittons jamais le travail. Il nous suit constamment! Nous prenons nos courriels à la maison, nous avons un téléphone cellulaire dans la poche, etc.

Au total, le travail prend aujourd'hui une plus grande place dans nos vies; nous passons plus d'heures à travailler qu'il y a 20 ans.


Nous voulons plus d'argent parce que nous désirons jouir de la vie au maximum. D'un autre côté, nous travaillons souvent comme des bêtes pour y arriver. Beau paradoxe!

Je crois que, fondamentalement, nous avons peur du changement. Nous nous considérons chanceux d'avoir un emploi et cela nous paralyse lorsque vient le temps de remettre nos choix de vie en question.

À mon avis, la situation actuelle est le résultat des vagues successives de récessions qui nous ont touchées au début des années 80, puis au début des années 90. C'est à ce moment que les grandes sociétés ont procédé à de nombreux licenciements. Les gens se sont mis à avoir peur de perdre leur emploi. Depuis, les entreprises ont intégré cette peur dans leur fonctionnement et ont appris à en tirer profit, en exigeant toujours plus de leurs employés.

Aujourd'hui, les travailleurs ont accepté le précepte selon lequel la mondialisation de l'économie entraîne inévitablement une précarisation de l'emploi. Chacun sait que même les sociétés rentables continuent de faire des mises à pied, parce que c'est à peu près le seul moyen qu'elles ont trouvé pour améliorer leurs états financiers.

En plus, nous consommons comme jamais nous n'avons consommé! Comme bien des gens achètent à crédit, le fait de travailler est encore plus important pour eux. Sinon, c'est la faillite personnelle.

Il y a aussi le statut relié à l'emploi que vous occupez. Si vous êtes une mère ou un père à la maison, vous n'êtes pas payé. Et la société n'accorde que très peu d'importance aux occupations non rémunérées : nos valeurs sont calquées sur le système des valeurs économiques. Le travail forme donc une boucle; il se suffit à lui-même. On a l'impression qu'on ne peut y échapper.

Je ne suis pas contre le travail ou les longues heures de travail. Ce que je dis, c'est que les gens doivent se demander : «Est-ce que mon travail est enrichissant pour ma vie?» Si la réponse est oui, alors travaillez toutes les heures que vous voulez! Si, au contraire, votre travail vous est pénible et détruit votre couple ou votre vie familiale, alors vous devez le réévaluer.


Que devrions-nous faire pour cesser d'accorder autant d'importance à notre emploi et à l'argent?

Ce qu'il faut, c'est une révolution dans notre rapport avec le travail.

Depuis le début de l'ère industrielle, les employeurs ont toujours cru que plus un employé passait d'heures au travail, plus il produisait. Je crois que cette façon de voir le travail est encore très répandue de nos jours. Dans presque toutes les entreprises, vous devez passer beaucoup de temps au travail pour montrer que vous êtes un bon employé et pour vous assurer que si les patrons décident de congédier certaines personnes, ce n'est pas de vous qu'ils se débarrasseront. Comme le taux de syndicalisation est de plus en plus bas en Occident, il n'y a plus personne pour faire contrepoids et pour réglementer le temps de travail.

C'est pourquoi je pense que le temps est venu de prendre du recul, d'examiner sa carrière, et de se demander ce qu'on veut vraiment faire de notre vie. Quels sont les éléments de ma vie que je sacrifie à cause du boulot? Est-ce que ça en vaut vraiment la peine? Est-ce que j'ai vraiment besoin de posséder deux voitures?


Croyez-vous vraiment que nous puissions changer quoi que ce soit à notre réalité actuelle?

Nous n'avons pas de pouvoir sur tout, mais nous contrôlons quand même certaines choses, comme notre degré de consommation. Certaines personnes ont choisi de se tourner vers la simplicité volontaire : travailler moins, dépenser moins, vivre davantage. C'est une solution, mais elle est difficile à prendre, parce que bien des gens ne sont pas prêts à sacrifier leur confort matériel.

Une autre solution, c'est un changement de mentalité de la part des employeurs. Ils doivent comprendre qu'ils pourraient très bien tirer un meilleur rendement de leurs employés s'ils ne les obligeaient pas à travailler 50 heures par semaine. Les patrons veulent des employés productifs, heureux, engagés, et ce n'est pas en augmentant leur charge de travail qu'ils vont atteindre cet objectif-là...


Dans votre livre, vous expliquez que le salaire moyen des patrons et des cadres des pays occidentaux augmente sans cesse depuis les dernières années, alors qu'il diminue ou demeure stable chez la quasi-totalité des autres travailleurs. Que se passe-t-il?

Il n'y a aucune raison pour que le salaire des gens n'augmente pas davantage. Ce n'est pas comme si l'offre en travailleurs était plus grande que la demande : dans la majorité des domaines, les employeurs ont besoin de nous! C'est signe que le problème est ailleurs, que d'autres forces sont en jeu.

En fait, l'augmentation du salaire des gens haut placés est basée sur le postulat qu'un très petit nombre de personnes sont assez compétentes pour assurer les postes de direction, et qu'il faut absolument leur accorder un salaire important pour les attirer. Personnellement, je crois que ce sont les dirigeants eux-mêmes qui entretiennent ce mythe. Ils créent un petit marché pour les emplois de direction, et les salaires montent en flèche. La vérité, c'est que plusieurs personnes seraient très compétentes pour occuper ces postes, mais n'y ont pas accès parce qu'elles ne font pas partie de ces cercles fermés.

Il vaudrait mieux répartir la richesse des entreprises. Comment y arriver? C'est une question qui m'a hantée tout au long de la rédaction de mon livre. J'ai d'abord cru qu'il faudrait davantage de syndicats. Puis j'ai pensé que le modèle des guildes, des associations de professionnels œuvrant dans le même champ d'activité, serait plus approprié.

Mais au-delà de ça, je crois que la notion de peur est tellement ancrée chez les employés que tout le monde se contente d'avoir un emploi, point. Les patrons ont fait des mises à pied et ont demandé aux employés de se serrer la ceinture parce qu'ils voulaient demeurer compétitifs et engranger des profits. Mais les profits, ils les ont gardés pour eux. Je crois que les travailleurs doivent prendre conscience de l'importance qu'ils ont au sein de l'entreprise. Il n'y a pas que les actionnaires, dans la vie...


[Le sens du travail]

«Plusieurs personnes poursuivent fanatiquement leur carrière comme si un bon emploi était la seule clé du bonheur - que ce bonheur découle du statut de l'emploi lui-même, ou qu'il découle des biens et du statut que le salaire permet de s'offrir. Ils sont prêts à étudier les bonnes matières à l'école, à porter les vêtements de mise, à devenir membres des meilleurs clubs, et même à faire du bénévolat, toujours dans le but d'obtenir une position qui pourra éventuellement leur procurer la liberté de vivre leur vie comme bon leur semble. Pourtant, ceux qui atteignent ce but ne profitent pas tous de cette liberté de choix, et la plupart des gens n'y arrivent même pas. (…)

«Cette quête exacerbée surcharge le sens du travail et nous incite à mettre notre bonheur entre les mains du marché et de nos employeurs. Gagner sa vie décemment n'est pas suffisant; nous voulons plus. Cette quête du «plus» a forcé les employeurs à trouver des outils pour motiver ceux qui veulent des emplois pouvant combler une gamme variée de désirs et de besoins, comme la croissance personnelle et l'accomplissement de soi. Les gestionnaires, les consultants et les psychologues tentent de définir les besoins des employés et développent des programmes et une rhétorique qui promettent implicitement de combler ces besoins. Ce qui crée un cercle vicieux : plus les désirs des employés grandissent, plus les promesses des gestionnaires se multiplient, et plus l'espérance de trouver sens et valeur dans le travail s'alourdit. Des deux côtés, on avance à l'aveuglette, à la recherche de l'Eldorado du travail.»


(Traduction d'un extrait de The Working Life - The Promise and Betrayal of Modern Work, par Joanne B. Ciulla, New York Times Books, 2000, 267 pages.)


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