Vous connaissez l'Homo travaillus? Très commun sur tous les
continents - on dénombre 3 753 300 spécimens au
Québec -, l'Homo travaillus est facilement observable à
l'aube, lorsqu'il quitte le nid familial pour se rendre «au boulot»,
un lieu-culte où il passe plus de la moitié de sa vie adulte.
Là, seul ou en groupe, il accomplit une impressionnante variété
de tâches qui lui permettent de «gagner de l'argent»,
un élément nécessaire pour assurer la subsistance
de sa famille. Le travail idéal doit aussi permettre à l'Homo
travaillus de «s'épanouir», de «jouir de la vie
au maximum», et de rentrer chez lui avant la brunante.
Joanne B. Ciulla, docteure en philosophie, s'est appliquée à
étudier l'Homo travaillus et son environnement. Son constat : non
seulement notre travail ne nous rend pas aussi heureux qu'il le devrait,
mais il ressemble aujourd'hui de plus en plus à un trou noir, une
masse informe qui avale notre temps, notre famille, notre santé,
bref, notre vie. Et, bien souvent, nous sommes trop occupés à
courir pour nous en apercevoir...
Nous avons joint Joanne B. Ciulla à son bureau de l'Université
de Richmond, en Virginie, où elle enseigne entre autres l'éthique
du leadership et la pensée critique.
N'est-il pas ironique d'avoir, en 2002, une conversation
à propos de la place du travail dans nos vies? On nous avait promis
la «société des loisirs», mais nous avons plutôt
l'impression de travailler plus fort que jamais!
Le travail tel que nous le connaissons est un produit de la civilisation.
Plus nous progressons en terme de civilisation, et plus nous travaillons.
Il ne faut pas oublier non plus que le boulot est intimement lié
à notre désir de consommer, d'acquérir des biens
ou des services - nous voulons une deuxième voiture, une plus grande
maison, un lecteur DVD... Même les activités que nous faisons
durant nos vacances ou nos temps libres demandent de l'argent, donc du
travail!
Il est donc illusoire de croire que notre charge de travail pourrait
aller en diminuant...
Si vous étudiez les travailleurs des pays en voie de développement,
vous vous apercevrez qu'ils triment vraiment dur, parce qu'ils n'ont pas
toute la technologie dont nous disposons. Mais au fur et à mesure
que leur pays se développe, leurs heures de travail ne diminuent
pas : elles augmentent! La nature de leur boulot change. Il devient moins
physique, moins salissant, mais la charge totale de travail va en s'accroissant.
Le même constat s'applique ici. Quand nos parents rentraient à
la maison après le boulot, de même que durant les fins de
semaine, ils laissaient leur travail derrière eux. Ils avaient
une vie de famille. La différence avec notre génération,
c'est que nous ne quittons jamais le travail. Il nous suit constamment!
Nous prenons nos courriels à la maison, nous avons un téléphone
cellulaire dans la poche, etc.
Au total, le travail prend aujourd'hui une plus grande place dans nos
vies; nous passons plus d'heures à travailler qu'il y a 20 ans.
Nous voulons plus d'argent parce que nous désirons jouir de
la vie au maximum. D'un autre côté, nous travaillons souvent
comme des bêtes pour y arriver. Beau paradoxe!
Je crois que, fondamentalement, nous avons peur du changement. Nous nous
considérons chanceux d'avoir un emploi et cela nous paralyse lorsque
vient le temps de remettre nos choix de vie en question.
À mon avis, la situation actuelle est le résultat des vagues
successives de récessions qui nous ont touchées au début
des années 80, puis au début des années 90. C'est
à ce moment que les grandes sociétés ont procédé
à de nombreux licenciements. Les gens se sont mis à avoir
peur de perdre leur emploi. Depuis, les entreprises ont intégré
cette peur dans leur fonctionnement et ont appris à en tirer profit,
en exigeant toujours plus de leurs employés.
Aujourd'hui, les travailleurs ont accepté le précepte selon
lequel la mondialisation de l'économie entraîne inévitablement
une précarisation de l'emploi. Chacun sait que même les sociétés
rentables continuent de faire des mises à pied, parce que c'est
à peu près le seul moyen qu'elles ont trouvé pour
améliorer leurs états financiers.
En plus, nous consommons comme jamais nous n'avons consommé! Comme
bien des gens achètent à crédit, le fait de travailler
est encore plus important pour eux. Sinon, c'est la faillite personnelle.
Il y a aussi le statut relié à l'emploi que vous occupez.
Si vous êtes une mère ou un père à la maison,
vous n'êtes pas payé. Et la société n'accorde
que très peu d'importance aux occupations non rémunérées
: nos valeurs sont calquées sur le système des valeurs économiques.
Le travail forme donc une boucle; il se suffit à lui-même.
On a l'impression qu'on ne peut y échapper.
Je ne suis pas contre le travail ou les longues heures de travail. Ce
que je dis, c'est que les gens doivent se demander : «Est-ce que
mon travail est enrichissant pour ma vie?» Si la réponse est
oui, alors travaillez toutes les heures que vous voulez! Si, au contraire,
votre travail vous est pénible et détruit votre couple ou
votre vie familiale, alors vous devez le réévaluer.
Que devrions-nous faire pour cesser d'accorder autant d'importance
à notre emploi et à l'argent?
Ce qu'il faut, c'est une révolution dans notre rapport avec le
travail.
Depuis le début de l'ère industrielle, les employeurs ont
toujours cru que plus un employé passait d'heures au travail, plus
il produisait. Je crois que cette façon de voir le travail est
encore très répandue de nos jours. Dans presque toutes les
entreprises, vous devez passer beaucoup de temps au travail pour montrer
que vous êtes un bon employé et pour vous assurer que si
les patrons décident de congédier certaines personnes, ce
n'est pas de vous qu'ils se débarrasseront. Comme le taux de syndicalisation
est de plus en plus bas en Occident, il n'y a plus personne pour faire
contrepoids et pour réglementer le temps de travail.
C'est pourquoi je pense que le temps est venu de prendre du recul, d'examiner
sa carrière, et de se demander ce qu'on veut vraiment faire de
notre vie. Quels sont les éléments de ma vie que je sacrifie
à cause du boulot? Est-ce que ça en vaut vraiment la peine?
Est-ce que j'ai vraiment besoin de posséder deux voitures?
Croyez-vous vraiment que nous puissions changer quoi que ce soit à
notre réalité actuelle?
Nous n'avons pas de pouvoir sur tout, mais nous contrôlons quand
même certaines choses, comme notre degré de consommation.
Certaines personnes ont choisi de se tourner vers la simplicité
volontaire : travailler moins, dépenser moins, vivre davantage.
C'est une solution, mais elle est difficile à prendre, parce que
bien des gens ne sont pas prêts à sacrifier leur confort
matériel.
Une autre solution, c'est un changement de mentalité de la part
des employeurs. Ils doivent comprendre qu'ils pourraient très bien
tirer un meilleur rendement de leurs employés s'ils ne les obligeaient
pas à travailler 50 heures par semaine. Les patrons veulent des
employés productifs, heureux, engagés, et ce n'est pas en
augmentant leur charge de travail qu'ils vont atteindre cet objectif-là...
Dans votre livre, vous expliquez que le salaire moyen des patrons et
des cadres des pays occidentaux augmente sans cesse depuis les dernières
années, alors qu'il diminue ou demeure stable chez la quasi-totalité
des autres travailleurs. Que se passe-t-il?
Il n'y a aucune raison pour que le salaire des gens n'augmente pas davantage.
Ce n'est pas comme si l'offre en travailleurs était plus grande
que la demande : dans la majorité des domaines, les employeurs
ont besoin de nous! C'est signe que le problème est ailleurs, que
d'autres forces sont en jeu.
En fait, l'augmentation du salaire des gens haut placés est basée
sur le postulat qu'un très petit nombre de personnes sont assez
compétentes pour assurer les postes de direction, et qu'il faut
absolument leur accorder un salaire important pour les attirer. Personnellement,
je crois que ce sont les dirigeants eux-mêmes qui entretiennent
ce mythe. Ils créent un petit marché pour les emplois de
direction, et les salaires montent en flèche. La vérité,
c'est que plusieurs personnes seraient très compétentes
pour occuper ces postes, mais n'y ont pas accès parce qu'elles
ne font pas partie de ces cercles fermés.
Il vaudrait mieux répartir la richesse des entreprises. Comment
y arriver? C'est une question qui m'a hantée tout au long de la
rédaction de mon livre. J'ai d'abord cru qu'il faudrait davantage
de syndicats. Puis j'ai pensé que le modèle des guildes,
des associations de professionnels uvrant dans le même champ
d'activité, serait plus approprié.
Mais au-delà de ça, je crois que la notion de peur est
tellement ancrée chez les employés que tout le monde se
contente d'avoir un emploi, point. Les patrons ont fait des mises à
pied et ont demandé aux employés de se serrer la ceinture
parce qu'ils voulaient demeurer compétitifs et engranger des profits.
Mais les profits, ils les ont gardés pour eux. Je crois que les
travailleurs doivent prendre conscience de l'importance qu'ils ont au
sein de l'entreprise. Il n'y a pas que les actionnaires, dans la vie...
[Le sens du travail]
«Plusieurs personnes poursuivent fanatiquement leur carrière
comme si un bon emploi était la seule clé du bonheur - que
ce bonheur découle du statut de l'emploi lui-même, ou qu'il
découle des biens et du statut que le salaire permet de s'offrir.
Ils sont prêts à étudier les bonnes matières
à l'école, à porter les vêtements de mise,
à devenir membres des meilleurs clubs, et même à faire
du bénévolat, toujours dans le but d'obtenir une position
qui pourra éventuellement leur procurer la liberté de vivre
leur vie comme bon leur semble. Pourtant, ceux qui atteignent ce but ne
profitent pas tous de cette liberté de choix, et la plupart des
gens n'y arrivent même pas. (
)
«Cette quête exacerbée surcharge le sens du travail
et nous incite à mettre notre bonheur entre les mains du marché
et de nos employeurs. Gagner sa vie décemment n'est pas suffisant;
nous voulons plus. Cette quête du «plus» a forcé
les employeurs à trouver des outils pour motiver ceux qui veulent
des emplois pouvant combler une gamme variée de désirs et
de besoins, comme la croissance personnelle et l'accomplissement de soi.
Les gestionnaires, les consultants et les psychologues tentent de définir
les besoins des employés et développent des programmes et
une rhétorique qui promettent implicitement de combler ces besoins.
Ce qui crée un cercle vicieux : plus les désirs des employés
grandissent, plus les promesses des gestionnaires se multiplient, et plus
l'espérance de trouver sens et valeur dans le travail s'alourdit.
Des deux côtés, on avance à l'aveuglette, à
la recherche de l'Eldorado du travail.»
(Traduction d'un extrait de The Working Life - The Promise and Betrayal
of Modern Work, par Joanne B. Ciulla, New York Times Books, 2000, 267
pages.)