Le travail a-t-il un sexe? À première vue, la question se
pose à peine. Les femmes ayant maintenant accès à tous
les domaines de formation, à tous les emplois, à tous les
niveaux hiérarchiques, le sujet devrait être réglé.
C'est pourtant là que tout se corse.
Les femmes sont partout. Elles sont artistes. Elles sont ministres. Elles
sont présidentes et directrices. Mais elles sont encore majoritaires
dans les professions d'infirmières, d'institutrices et de secrétaires
et peu d'entre elles investissent les domaines traditionnellement «masculins»,
comme les sciences, les technologies, l'ingénierie.
Et si les femmes n'ont plus à servir le café, ni à
se battre pour s'inscrire à l'université ou pour postuler
une fonction, les écueils auxquels elles se heurtent sont plus
subtils et insidieux.
C'est l'assistante qui n'aura pas la promotion dont elle rêve parce
que tout le monde connaît son projet de fonder une famille. C'est
l'ambitieuse qui est perçue comme la garce du bureau. C'est celle
qui a confiance en elle qui se fait traiter, au mieux, d'arrogante. C'est
la nouvelle maman qui se retrouve reléguée aux oubliettes
à son retour de congé de maternité. C'est la jeune
professionnelle qui n'arrive pas à se faire prendre au sérieux
par les patrons.
Bien sûr, ce constat ne doit pas faire oublier le fait que certains
milieux, particulièrement les jeunes entreprises nées avec
la nouvelle économie, offrent souvent un environnement de travail
plus égalitaire et débarrassé de certains vieux réflexes.
Mais, prise globalement, la réalité des femmes au travail
se lit dans leurs salaires qui, tout récemment encore, représentaient
à peine 65 % de ceux de leurs collègues masculins.
Et c'est encore un fait qu'elles constituent seulement 21 % des gestionnaires
des niveaux supérieurs.
L'explication serait un problème d'intégration à
la machine industrielle : on attend souvent des femmes qu'elles travaillent
à la manière «masculine». Aussi bien leur demander
de porter la moustache. La plupart d'entre elles ont plutôt tendance
à privilégier la recherche du compromis et à préférer
la collaboration à la confrontation. Elles font plus souvent dans
la nuance, alors que les hommes se satisfont davantage du noir et du blanc.
Elles s'excusent lorsqu'elles doivent s'interposer ou faire de la pression
et s'expliquent au lieu d'exiger. Et alors? Quel est le problème?
La réponse est simple : la rentabilité. Discuter prend
du temps, trouver des compromis aussi, sans parler de l'investissement
en temps et en énergie que demande la fondation d'une famille.
Tous ces comportements sont mal tolérés par une société
ivre de vitesse technologique, condamnée à la productivité
maximum immédiate, aux gains et aux résultats à très
court terme.
À bien des égards, les maux qui affectent encore le travail
des femmes évoquent de manière aiguë un malaise qui
gagne de plus en plus l'espace du travail en général : une
sorte d'inhumanité, moins dans la forme que dans le fond, qui érige
tout en système comptable dans lequel le travailleur est un élément
qui doit se donner à 100 % mais dont on peut disposer à
volonté.
Voilà qui amène femmes et hommes à se questionner
sur la place et le sens du travail dans leur vie, sur les limites de l'ambition
et de la productivité...
Mais la roue ne s'arrêtera pas. La lutte des femmes non plus. Cette
lutte tient maintenant à la fois de problèmes très
concrets et en même temps symboliques d'une sorte d'essoufflement
dont nous souffrons le plus souvent en silence, et auquel nous tentons
de remédier chacune dans notre coin.
Or, les solutions devraient-elles relever strictement de choix individuels?
Permettez-moi d'en douter...
Julie Tremblay
Rédactrice en chef