Jamais, de mémoire de conseiller d'orientation, les jeunes Québécois
n'ont autant hésité à prendre carrière. Ils forment la génération i, un
groupe d'étudiants et de travailleurs frappés par l'indécision. Le phénomène
prend des proportions de fléau : huit cégépiens sur dix ne savent pas
ce qu'ils veulent faire de leurs dix doigts, et la moitié des travailleurs
âgés de 15 à 24 ans changent d'emploi durant une même année. Leur début
de carrière est un jeu de chaises musicales au cours duquel ils cumulent
plus d'expériences de travail que leurs deux parents réunis. Voici l'histoire
d'une génération qui a la bougeotte.
Quand vient le temps de choisir un champ d'études ou de préciser le type
de carrière qu'ils aimeraient entreprendre, les jeunes déraillent. À peine
20 % des élèves qui font leur entrée au cégep auraient une certaine idée
de ce qu'ils veulent faire dans la vie, selon la Fédération des cégeps.
Les autres sont soit en période de recherche, soit dans le brouillard
le plus total. Résultat : au collégial, plus d'un élève sur trois butine
d'un programme à l'autre, en quête de la formation idéale, celle qui lui
permettra d'étudier avec passion jusque tard dans la nuit et pour laquelle
il s'endettera pour les années à venir.
Sur le marché du travail, ça ne va guère mieux. En 1999, près de la moitié (46 %) des jeunes travailleurs avait changé d'emploi au cours de l'année, selon une étude de Statistique Canada. Sans compter ceux qui décident de retourner à l'école pour trouver mieux.
Stéphane est un véritable indécis professionnel. À 24 ans, il cumule plus d'études et d'expériences d'emploi que ses deux parents réunis! «C'est drôle, mais je ne me suis jamais perçu comme un indécis, dit-il. J'ai plutôt l'impression d'avoir vécu plusieurs passions : après un bout de temps, je passais à autre chose, je partais sur un nouveau trip...»
Après ses études collégiales en cinéma, il s'inscrit en sciences humaines dans le but d'étudier en histoire à l'université. Il laissera tomber, car il «trippe» maintenant sur la photo, un hobby qui lui prend tout son temps. Plus tard, il devient messager à vélo au centre-ville de Montréal. Après trois ans de ce régime, il troque la bécane contre l'écran et la souris, et devient finalement designer de sites Web dans l'entreprise qu'il met sur pied en 1998 avec quelques associés! Une position qu'il quittera d'ailleurs peu de temps après l'entrevue qu'il nous a accordée pour cet article...
«Ça peut sembler futile de dire cela, mais je n'ai pas l'impression d'avoir perdu mon temps : chacune de mes expériences m'a apporté quelque chose.»
Une norme coûteuse
Les Stéphane de ce monde font pratiquement la file devant le bureau de Luc Bégin. Psychologue-orienteur et professeur à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), Luc Bégin est LE spécialiste du phénomène de l'indécision chez les jeunes. «Durant les années 90, des études ont démontré que 80 % des jeunes qui fréquentent le cégep ne savent pas ce qu'ils veulent faire dans la vie; mon bureau en déborde! C'est ironique : ces jeunes ont tous suivi cinq ans de cours en choix de carrière au secondaire.»
La génération i a vu le jour lorsque les membres de la génération X ont atteint l'âge de raison. «L'indécision face à un choix de carrière est un phénomène qui est apparu dans les années 80, et on en parle de plus en plus parce qu'on se rend compte qu'il coûte cher à l'État, tant les études peuvent s'éterniser pour certains», dit Madeleine Gauthier, coordonnatrice de l'Observatoire Jeunes et Société à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) et professeure de sociologie à l'Université Laval.
Seulement le tiers des élèves inscrits au cégep en sciences pures obtiennent leur diplôme en deux ans, soit le délai normal prévu. Les établissements collégiaux ont constaté qu'en moyenne, seulement un élève sur quatre boucle ses études en deux ans en sciences humaines. En technique, à peine un sur cinq traverse la ligne d'arrivée dans les délais normaux. Au total, seulement une poignée d'élèves complètent leurs études postsecondaires sans changer de programme ou sans abandonner en cours de route.
L'indécision n'est pas l'exception : elle est devenue la norme.
Or, le réseau collégial n'est pas du tout adapté à cette réalité. «Pour les élèves, le délai prévu par le Ministère n'est pas significatif : ils gèrent leurs études comme ils en ont envie, sans trop se soucier du «cheminement type» établi par le Ministère, explique Viviane Fiedos, responsable des communications à la Fédération des cégeps. Pour eux, le cégep n'est pas une course, mais bien un endroit où ils apprennent à trouver ce qu'ils veulent faire dans la vie.»
Luc Bégin y voit le symptôme d'un problème plus profond. Les jeunes passeraient trop de temps à se comparer les uns aux autres. Imbus de performance, ils veulent être les premiers dans tout. Une quête du succès plutôt qu'une quête de soi... «Ça donne des jeunes qui disent : «Moi, je veux aller à l'université, mais je ne sais pas en quoi», poursuit-il. Mais aller à l'université, c'est d'abord étudier une profession. Ils prennent le problème par le mauvais bout.»
Pour Madeleine Gauthier, l'indécision que vivent les jeunes est directement liée à l'espace démesuré qu'occupent le travail et la carrière dans la vie d'aujourd'hui. L'emploi n'est plus un gagne-pain, mais le fondement même de notre identité. «Je crois que ça fait peur aux jeunes. Avant, quand les gens parlaient de leur emploi, ils disaient qu'ils étaient «journaliers» ou «professionnels». On ne savait pas vraiment ce qu'ils faisaient, et ça importait peu. Maintenant, notre travail est devenu le symbole de notre identité. Ce n'est pas étonnant que la pression commence à se faire sentir lorsqu'on est encore très jeune, quand notre identité commence à se former.»
L'identité, chaînon manquant
Avec autant d'indécision face aux études et au travail, pas étonnant que les conseillers d'orientation soient si sollicités. «Le problème, c'est que les jeunes qui arrivent au cégep n'ont pas été habitués à faire des choix», croit Léo Blanchet, conseiller d'orientation au Collège de Maisonneuve, qui cumule plus de 20 ans d'expérience. «Ils procèdent à tâtons, par essai et erreur. Et plusieurs ne viennent jamais nous voir ou viennent seulement après avoir changé plusieurs fois de programme.»
Luc Bégin doute toutefois de la capacité des orienteurs à aider ces élèves. «Tous les orienteurs du monde ont le même objectif : ils essaient de traduire l'identité de l'élève en un profil de carrière. Mais si vous ne savez pas quelle est votre identité, vous n'irez pas bien loin. Et c'est là que le bât blesse : les jeunes n'ont pas de problème d'orientation; ils ont un problème d'identité.»
Luc Bégin a fait subir une épreuve d'équilibre identitaire à des jeunes qui se préparaient à entrer au cégep (voir encadré). En analysant les données, lui et son équipe ont essayé de déterminer quels élèves allaient changer de programme dans les huit mois qui suivaient. Résultat : 83 % des élèves identifiés comme étant susceptibles de changer de programme l'ont fait. «Même les élèves qui pensaient avoir trouvé leur branche ont changé de voie! Le test identitaire ne ment pas...»
Or, l'école ne peut enseigner «l'identité». «L'élève ne peut pas «apprendre» son identité, comme il ne peut pas «apprendre» à avoir confiance en lui. Ce sont des constructions psychologiques, qui s'opèrent sur une très longue période de temps. Et le succès n'est pas garant de la confiance en soi. Plusieurs des personnes qui viennent me consulter semblent avoir du succès, mais dans les faits, elles n'ont aucune confiance en elles.»
Mille métiers
Changement de taille depuis l'époque de nos parents : aujourd'hui, nous avons l'embarras du choix. C'est le syndrome du buffet - plus il y a de possibilités, plus on hésite... «Quand j'étais jeune, j'avais trois choix : devenir maîtresse d'école, infirmière ou secrétaire, souligne Madeleine Gauthier. Alors l'indécision, je ne connaissais pas ça... Par contre, un élève qui entre cette année au cégep doit choisir parmi plus de 1000 possibilités différentes de programmes et de profils! On serait perdu à moins.»
«J'ai toujours voulu étudier dans un programme qui me ressemble, et je n'ai pas eu d'autre choix que de magasiner pour trouver celui qui me plaisait le plus», dit Alexis, 26 ans. Rédacteur de guides de voyages pour les éditions Ulysse, il termine un bac en musique cette année. Entre deux séjours dans l'Ouest canadien ou en Amérique centrale, il travaille aussi comme barman. «J'ai commencé à étudier aux HEC, pour me rendre compte, après deux semaines, que je n'avais aucune affinité avec les matières qu'on y enseignait! J'ai été voir du côté de la philo, puis j'ai finalement entrepris un bac en musique.»
Que pense-t-il de ses années d'études et d'indécision? «Le fait que mes parents ont toujours accepté de payer mes études compte pour beaucoup : si j'avais eu à m'endetter, j'aurais probablement été plus terre à terre dans mes choix.»
Dans un livre coup de poing paru l'an dernier et qui visait à éveiller les membres de sa génération aux grands enjeux qui se dessinent, Meredith Bagby, 26 ans, s'en prend férocement à l'attitude indécise de ses congénères. «Nous n'avons pas connu de grandes guerres, de récessions monstres, dit l'auteure de We've got issues (Public Affairs). Je crois que nous avons eu la vie facile parce que personne n'a fait de choix à notre place. Plus besoin de travailler dès l'âge de 14 ans pour aider ses parents ni de s'enrôler dans l'armée pour aller se battre à l'autre bout de la planète.»
En d'autres mots, la jeune auteure américaine trouve sa génération un peu... moumoune. «Nous ne savons plus où aller, car nous sommes bombardés par les choix! Et quand vous avez trop de choix, souvent, vous n'en faites aucun... et vous restez sur place. Les jeunes ont le «luxe» de pouvoir changer de programme d'études, de pouvoir voyager ou bien d'arrêter l'école pour travailler. Nos parents, eux, devaient se caser et fonder une famille.»
C'est pour la vie?
Quand l'indécision frappe sur le plan scolaire, il y a de fortes chances qu'elle frappe également dans la vie professionnelle. «Les statistiques du taux de roulement des jeunes travailleurs correspondent au taux de changement d'orientation au cégep, dit Luc Bégin. Ce serait illusoire de penser que le problème de l'indécision disparaît lorsque l'élève franchit la porte de l'école. C'est certain que l'on produit des travailleurs qui ne savent pas où ils s'en vont.»
Aujourd'hui professeur de cinéma au Cégep de Saint-Jérôme, Alain a connu plusieurs changements de carrière, des changements qu'il n'attribue pas à l'incertitude, mais à sa désillusion face au marché du travail. «J'ai fait un bac en agronomie, puis j'ai travaillé pendant deux ans pour le gouvernement, explique-t-il. Mais l'agriculture est tellement industrialisée que cela m'a complètement démotivé : ça ne correspondait pas à mes valeurs.»
Alain est donc retourné sur les bancs d'école pour étudier en communication à l'UQAM. Après avoir ouvré dans la production de vidéos, il est finalement devenu prof. «Si c'était à refaire, je ne changerais rien à mon parcours, dit-il. Tant qu'on n'a pas essayé quelque chose, on ne peut pas vraiment savoir si ça nous plaît ou non.»
L'école des indécis
Pour Luc Bégin, la grande coupable, c'est l'école. Pour donner l'exemple en matière d'indécision, notre système scolaire n'aurait pas son pareil : on accumule les réformes, on passe de gauche à droite pour ensuite revenir à la case départ. Les enseignants ne savent plus où donner de la tête.
«Autrefois, avec le cours classique, l'école ne faisait pas que transmettre des connaissances : elle formait. Mieux valait avoir une tête bien faite qu'une tête bien pleine. Je crois que le système scolaire actuel a perdu ce côté formateur. Maintenant, on transmet des connaissances aux élèves, et tout est oublié dès le lendemain de l'examen. Ce n'est pas comme ça qu'on va les aider à s'orienter, à développer leur identité.»
Madeleine Gauthier est également d'avis que l'école a sa part de responsabilité dans la déroute des jeunes. Et le problème, souligne-t-elle, ne se manifeste pas qu'au Québec. «Dans les autres provinces, le cégep n'existe pas : on passe directement du secondaire à l'université. Malgré cela, un nombre important d'étudiants abandonnent ou changent de programme durant la première année d'université. Le problème de l'incertitude est le même partout.»
Par contre, le système d'éducation est assez permissif pour permettre aux étudiants qui ont laissé l'école d'y revenir. «Environ 85 % des gens de 30 ans ont terminé leur niveau secondaire, dit Madeleine Gauthier. Donc la majorité des jeunes qui décrochent à 16 ans finissent par réintégrer le système avant d'avoir 30 ans. Si on peut accuser le système de créer des problèmes d'incertitude, on peut en revanche lui concéder qu'il est capable de permettre aux indécis de retrouver leur voie.»
Les conseillers d'orientation ne sont pas près d'aller regarder pousser leur jardin. Actuellement, environ un jeune sur trois entreprend des études collégiales, un chiffre que le ministère de l'Éducation entend faire doubler d'ici à 2010.
«C'est bien de vouloir amener plus de gens dans le système, mais pour que ça marche, il faudrait que les jeunes aient une meilleure idée de ce qu'ils veulent faire dans la vie, déplore Luc Bégin. Il faut nous attaquer à la base du problème, et aider les enfants à développer leur identité dès le début du primaire. Arrivés à l'âge adulte, ils sauraient davantage ce qu'ils veulent. Et aussi ce qu'ils ne veulent pas.»
Passez le test
Ne reculant devant aucun risque, le magazine Jobboom a dépêché son adjoint à la rédaction pour subir le test du professeur et docteur Luc Bégin. L'épreuve Groupements (c'est son vrai nom) permet de détecter les problèmes identitaires qui conduisent à l'indécision chronique. Elle est un outil de diagnostic qu'utilise fréquemment le Dr Bégin en consultation avec ses clients.
Elle consiste en 37 petits énoncés, inscrits sur des fiches individuelles. Le sujet - moi en l'occurence - est appelé à regrouper les 37 énoncés en classes distinctes, selon ses propres critères et le mode
de classement qu'il préfère.
Exemples d'énoncés : «isoler un plafond», «localiser une source de pollution», «transporter un blessé», «accorder un piano». Le classement peut se faire avec une certaine subtilité : «classer des types de pierres» et «étudier des pierres» doivent-ils nécessairement faire partie du même groupe? Les possibilités sont innombrables et sont sujettes à autant d'interprétations.
La classification pour laquelle j'ai opté instinctivement était relativement simple : les énoncés ayant rapport avec la science et les connaissances, puis ceux liés à des tâches domestiques ennuyeuses, ceux qui décrivaient des travaux manuels, ceux reliés à des aidants (comme «transporter un blessé»), ceux liés à la créativité et enfin les énoncés liés au leadership.
L'analyse du Dr Bégin a été rapide, et son diagnostic, brutal : je souffre d'une orientation incertaine, d'instabilité, de difficulté d'engagement, de problèmes avec l'autorité. J'ai aussi un grand besoin d'autonomie, qui est insatisfait étant donné mon orientation incertaine, sans compter le sentiment de culpabilité que j'éprouve en général. Bref, si j'avais été élève au cégep, j'aurais été classé parmi ceux pour lesquels on aurait prévu un changement de cap.
Ce diagnostic est-il juste? Je n'ai pas changé de programme au cégep (j'étais inscrit en sciences humaines sans maths, le programme parfait pour les indécis!) cependant j'ai changé d'orientation
plus tard à l'université.
Pour subir l'épreuve Groupements, les intéressés peuvent s'adresser entre autres aux Carrefour jeunesse emploi; certains psychologues-orienteurs au service de ces organismes maîtrisent l'épreuve.
par Éric Grenier
Trouvez-vous!
Vous souffrez d'indécision chronique? Vous êtes incertain de votre choix de carrière? Voici quelques pistes de solution :
> Refusez les influences excessives. Les autres cherchent souvent à orienter notre prise de décision. Rappelez-vous que ce sera vous, et pas les autres, qui devrez vivre avec les conséquences de votre décision.
> N'ayez pas peur de vous tromper. La peur de se tromper peut nous paralyser. Nous voulons prendre «la» décision parfaite, alors qu'en réalité, nous ne pouvons que prendre la meilleure décision possible. Rappelez-vous qu'aucune décision n'est vraiment irréversible.
> Déterminez vos critères de décision. Quels avantages désirez-vous absolument retirer de votre décision? Quels inconvénients désirez-vous absolument éviter? Bref, que cherchez-vous : avoir du temps pour votre vie personnelle, travailler selon des horaires stables, etc. Les réponses à ces questions sont vos critères et vous permettront d'évaluer chaque possibilité qui s'offre à vous.
> Cultivez l'art du compromis. Aucun choix de carrière n'offre que des avantages. Toutes les carrières ont leur part d'inconvénients. Ne cherchez pas à obtenir l'impossible...
> Informez-vous! Il existe plusieurs publications et sites Web qui permettent d'explorer les différentes professions et les formations qui s'y rattachent. Vous pouvez entre autres consulter les carnets Web offerts dans le site du magazine.
par Mario Charette, c. o.