Les régions rurales du Québec cherchent par tous les moyens à contrer
l'attraction fatale qu'exercent les grands centres sur leur population.
Dans le coin de Sainte-Adèle, on propose aux gens d'emporter le bureau
à la maison, et de s'éloigner des clients ou du patron.
La Société de développement économique (SDE) des Pays-d'en-Haut n'a pas
de mégaparcs industriels «à vendre"». Ni de gros marchés à
proposer, même pas de terres fertiles à octroyer. Il n'y a, sur son territoire,
qu'une autoroute et une polyvalente. Pas de train, pas d'aéroport ni d'hôpital.
Pour la SDE, ce cadre était parfait pour développer un projet «industriel»
d'avant-garde : la Capitale du nouveau travail, qui a officiellement vu
le jour le 6 novembre dernier.
Le nouveau travail, c'est le vocable qui regroupe le travail autonome,
le travail à domicile et le télétravail. La Capitale, c'est des collines,
des lacs, des rivières, des forêts et des villages touristiques reliés
au vaste monde par la magie de la fibre optique. L'idée est donc d'attirer
dans ce coin des Laurentides des centaines de travailleurs autonomes et
de télétravailleurs, histoire d'ajouter un peu de richesse à l'économie
locale.
Ce n'est pas qu'on soit radin au pays de Séraphin Poudrier, mais l'industrie touristique et celle des services génèrent trop d'emplois précaires et mal rémunérés. Dans la région, plus des trois quarts des emplois sont issus de ce secteur. «Pour se diversifier, il fallait trouver autre chose qu'un gros parc industriel : nos résidants nous ont fait clairement savoir qu'ils ne voulaient pas d'industries polluantes, explique Stéphane Lalande, commissaire au développement économique à la SDE des Pays-d'en-Haut. Ils tenaient à conserver la qualité de vie de la région. Or, nos études nous indiquent que les travailleurs autonomes et les télétravailleurs recherchent cette qualité de vie : le grand air, la nature, la tranquillité.»
La MRC des Pays-d'en-Haut regroupe des centres de villégiature connus comme Sainte-Adèle, Saint-Sauveur, Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson/l'Estérel, mais aussi de petits bourgs moins célèbres, comme Lac-des-Seize-Îles, Sainte-Anne-des-Lacs, ainsi que Montfort, Saint-Michel-de-Wentworth et Laurel.
«Certains vont s'établir à Sainte-Marguerite pour profiter d'un environnement exceptionnel, au bord d'un lac. D'autres vont opter pour Saint-Sauveur afin d'être proches des pistes de ski.»
Une option salvatrice
Louise Benoit, organisatrice de salons d'exposition (dont le Salon Maternité Paternité Enfants), a opté pour le brouhaha de Saint-Sauveur, avec ses rues animées par les touristes et les skieurs habillés de couleurs fluo. Elle y a installé son petit bureau. «En tout temps, je vois les montagnes, la nature... Je travaille moins stressée ici qu'à Montréal! L'été, ce que j'aime, c'est de me baigner au lac près de la maison avant d'aller travailler. Dix minutes plus tard, je suis au bureau!»
Avec sa Capitale du nouveau travail, la SDE des Pays-d'en-Haut n'a rien inventé. Déjà, les travailleurs autonomes ont fait de ce coin des Laurentides «leur capitale» : ils sont plus de 3 000 sur une population de 30 000 personnes. Souvent, il s'agit de professionnels habitant déjà la région, mais qui travaillaient à Montréal et se tapaient chaque jour un trajet de 80 kilomètres - une randonnée d'une heure quand les dieux de la route sont avec vous, une éternité quand ça se corse.
C'est pour mettre fin à ce calvaire que Louise Benoit, qui habite à Saint-Hippolyte, un village voisin de Saint-Sauveur, a déménagé son entreprise dans les Pays-d'en-Haut. «Je m'épargne entre 10 et 15 heures de déplacements en voiture chaque semaine.»
Mais en faisant ce saut, elle s'est éloignée de ses intérêts, la majorité de ses affaires se déroulant à Montréal. «Et puis? Il y a le courrier électronique, Internet, le fax. Je fais affaire avec une graphiste que je ne voyais presque jamais, même quand j'étais à Montréal. On communiquait toujours par Internet.»
Bref, ses affaires ont peu souffert de l'exil. «Je perds un peu en dynamisme, cependant. Je vais moins souvent à des ¨5 à 7¨ pour faire du networking. Ça coûte plus cher de messagerie... mais les bureaux coûtent beaucoup moins cher ici. Et quand tu déménages de Montréal aux Laurentides, tu dois modifier ton style de vie. Ici, à six heures, c'est un village fantôme. Ça commence à bouger le jeudi soir seulement. Tu sors moins; il n'y a que très peu d'activités culturelles, comparativement à Montréal... mais il y a le plein air!»
Le violon bouge
Antoine Leconte, un luthier de 27 ans, a quitté la région montréalaise il y a un an pour installer demeure et atelier à Morin-Heights, un village qui compte plus de petites églises en bois que de restaurants!
De toute façon, ce n'est pas le night life que recherchait Antoine, mais la sainte paix et le plein air à portée d'archet. «Chaque jour en hiver, je prends une pause, et je vais faire une petite randonnée en ski de fond. Les pistes passent à côté de la maison, et en semaine, il n'y a personne. J'ai la forêt à moi seul, pendant un petit trois quarts d'heure. Après, je peux retourner travailler sans me sentir frustré de manquer une belle journée.»
Dans la petite maison un peu délabrée qu'il a acquise l'an dernier, il a aménagé un atelier, doté d'une bibliothèque entière consacrée au violon, avec vue sur les arbres et les petits oiseaux. Un cadre propice pour l'artisan. «C'est l'idéal. Pour bien faire mon travail, il me faut de la tranquillité.»
L'éloignement de sa clientèle, concentrée dans la région de Montréal mais qui s'étend jusqu'à Sherbrooke, n'a guère nui à ses affaires. «Je n'ai pas besoin de rencontrer mes clients chaque jour. Pendant que je fabrique ou que je répare le violon d'un client, je peux être un mois sans le voir.»
De l'aide aux petits entrepreneurs
Les beaux paysages et la tranquillité des rangs ne suffisent pas pour créer la Capitale du nouveau travail. La SDE mise sur un plan d'action dont l'objectif est d'attirer 100 nouveaux travailleurs autonomes d'ici à 2002. Un objectif en apparence modeste. «Cent nouveaux travailleurs dans une région qui compte 30 000 habitants, ça a un impact. On prévoit des retombées directes d'au moins 10 millions de dollars, sans compter les retombées indirectes, puisqu'un travailleur autonome a besoin de plus de services professionnels qu'un salarié, par exemple des services comptables, informatiques, d'imprimerie, de publicité, etc.»
Les nouveaux travailleurs peuvent compter sur des facilités de financement, sur un soutien professionnel complet ainsi que sur une réglementation et une taxation municipales adaptées à leur situation. Bientôt, un centre de services leur sera consacré et favorisera les échanges entre travailleurs autonomes, en plus d'offrir des programmes de formation en partenariat avec le Cégep de Saint-Jérôme.
Mais le gros incitatif, c'est l'installation par Cogeco d'un réseau de fibre optique de 3,5 millions de dollars. «Sans Internet à haute vitesse, notre projet aurait été un flop», estime Stéphane Lalande.
Pour le moment, seules les localités de Sainte-Adèle, Saint-Sauveur, Piedmont et Morin-Heights sont branchées sur la fibre optique. D'autres villages importants, comme Sainte-Marguerite et Saint-Adolphe, sont encore aux prises avec le bon vieux fil de cuivre. Pour travailler au bout du quai, c'est peut-être le sacrifice qu'il faut consentir!