Ils s'attroupent devant les édifices. À New York, on les appelle les
«tribus de la porte d'entrée». Des tribus qui trépignent parfois,
et ce n'est ni de rage ni d'impatience, mais simplement de froid. Jetés
à la rue par la législation sur le tabac, les fumeurs se voient forcés
de griller leurs clopes à l'extérieur de leur lieu de travail, beau temps,
mauvais temps. Comment vont-ils, un an plus tard?
S'il faut en croire la fumeuse invétérée qu'est Hélène Godin, chef arts
graphiques chez l'Oréal Canada, à Montréal, les fumeurs en milieu de travail
se portent bien.
Ils viennent de traverser leur premier hiver sous les sanctions de la
Loi sur le tabac, qui leur interdit de fumer dans les lieux publics et
les commerces, sauf dans les fumoirs aménagés à cette fin. À -25 °C, c'est
le grand air! «C'est plutôt plaisant de prendre du temps à l'extérieur
pour relaxer un peu», constate Mme Godin.
Comme dans la majorité des lieux de travail au Québec, l'application
de la Loi sur le tabac n'a pas créé de remous chez l'Oréal Canada, grâce
à une période préparatoire. Le fabricant et distributeur de parfums, de
produits capillaires et de beauté avait aménagé un fumoir temporaire dans
un coin de la cafétéria, au cours des mois précédant l'entrée en vigueur
de la loi. L'objectif : permettre à ses employés de s'habituer graduellement
à ne plus pouvoir allumer leur cigarette à leur propre bureau.
Maintenant que la loi s'applique, les fumeurs se retrouvent à l'extérieur,
sous l'escalier principal de l'édifice où l'on a installé tout simplement
un cendrier. «On crée des liens avec des fumeurs d'autres départements
qu'on ne fréquente pas habituellement, poursuit Hélène Godin. On socialise
plus et on s'amuse beaucoup. Même que des non-fumeurs viennent nous rejoindre!»
Disciplinés
À la Société de transport de la Communauté urbaine de Québec (STCUQ), l'application de la Loi sur le tabac n'a posé que des problèmes jugés mineurs. «Une ou deux personnes ont été dérangées par des fumeurs, sans plus, explique Pierre Martel, conseiller en gestion des ressources humaines. Au bureau administratif, la loi est respectée à 100 %. C'est toutefois un peu plus difficile d'exercer un contrôle dans les garages et les ateliers où on peut fumer sans trop se faire voir.»
Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) confirme que l'entrée en vigueur de la loi s'est faite sans trop de heurt dans les différents lieux de travail. Tout le contraire de la France, où une telle loi existe depuis 10 ans, mais que le gouvernement n'arrive tout simplement pas à faire respecter. Le quotidien Libération rapportait en mars dernier que la loi n'a engendré, après 10 ans, qu'engueulades entre collègues et procès en justice entre fumeurs, non-fumeurs et entreprises.
Au Québec, les fumeurs se sont écrasés. Durant le mois de février, l'équipe d'inspecteurs du Service de lutte contre le tabagisme n'avait émis que 25 constats d'infraction pour tout le Québec, soit une infraction par groupe de 100 000 fumeurs! «Sauf qu'il reste encore 2 000 plaintes, reçues depuis juillet dernier, qui sont à traiter ou sous enquête», précise Alain Vézina, porte-parole du MSSS.
Ce sont les restaurants (28 %) et les lieux de travail (26 %) qui font principalement l'objet de plaintes. De quoi se plaint-on? Du non-respect des normes d'aménagement de fumoirs, comme une ventilation inadéquate, et de la présence de fumeurs en zone interdite. C'est qu'il y a malgré tout des récalcitrants...
Irréductibles
Chez Premier Tech, un fabricant d'équipement d'ensachage et de manutention de Rivière-du-Loup, on a eu affaire à quelques irréductibles de la nicotine. L'entreprise a dû sévir.
L'employeur a suspendu sans solde pendant une journée un employé qui avait grillé des cigarettes tout en travaillant. Il a aussi distribué des avis disciplinaires à des fumeurs qui ne respectaient pas l'interdiction de fumer.
Il y avait donc de la tension dans l'air chez Premier Tech au cours des premiers mois qui ont suivi l'entrée en vigueur de la loi, mais depuis, la situation s'est grandement améliorée. Selon Guy D'Amours, directeur de la fabrication, les employés ont compris que leur employeur était décidé à appliquer les règlements à la lettre.
D'autant plus que Premier Tech a reçu tout un incitatif : une menace de hausse de ses primes d'assurance si l'entreprise n'adoptait pas un règlement antitabac sévère. On alléguait des raisons de sécurité à la suite d'un incendie - qui n'avait pourtant pas été provoqué par un mégot oublié.
Pour satisfaire leur envie de fumer, la centaine d'employés ont accès à un fumoir au moment de la pause et durant la période des repas. «On ne peut pas dire que personne ne fume au travail, mais c'est rare qu'on en surprend», admet M. D'Amours. Celui-ci considère qu'il n'est pas facile de faire appliquer la loi, notamment parce que l'usine est vaste et qu'il est impossible d'exercer une surveillance constante.
À l'aide des fumeurs
Dans la foulée de la Loi sur le tabac, plusieurs entreprises ont élaboré des programmes d'aide à l'intention de leurs employés qui décidaient d'écraser une fois pour toutes.
À la STCUQ, par exemple, on rembourse les frais de participation des travailleurs à ces programmes : la moitié du montant au moment de l'inscription et le reste un an plus tard. Les employés en «désintox» sont ainsi condamnés au succès. Un an après la fin de leur programme, ils doivent obligatoirement remplir un questionnaire médical pour garantir à leur employeur qu'ils ont bien cessé de fumer. Des 1 100 employés que compte la Société, à peine une dizaine y ont participé.
La STCUQ a aussi organisé des séances d'information sur le tabagisme qui n'ont pas davantage fait courir les foules. «Un sondage interne mené en 2000 a démontré que 22 % de nos travailleurs étaient des fumeurs. Parmi ceux-ci, 75 % ont dit vouloir arrêter de fumer, mais peu d'entre eux ont donné suite à leurs intentions. Il reste néanmoins que les employés sont plus disciplinés quant à l'usage de la cigarette», explique M. Martel.
Une productivité à la hausse
La loi a-t-elle contribué à réduire le tabagisme chez les travailleurs? «On aimerait beaucoup pouvoir répondre à cette question, mais nous n'avons pas de données suffisantes pour tirer cette conclusion, déplore Alain Vézina du MSSS. À long terme, il serait toutefois intéressant de mener une étude pour évaluer les répercussions qu'une telle loi peut avoir sur la santé publique.»
Hélène Godin n'a pas cessé de fumer à cause de la loi, mais elle remarque qu'elle fume moins au bureau. «Beaucoup des cigarettes qu'on allumait auparavant se consumaient dans le cendrier. Maintenant, on en fume une au complet et on l'apprécie davantage.»
Le va-et-vient constant entre le bureau et le fumoir aurait pu provoquer une baisse de productivité chez les fumeurs. Or, ce serait tout le contraire, d'après Hélène Godin. «Quand on ne sait plus où donner de la tête, le fait d'aller fumer une cigarette permet de prendre du recul, loin du téléphone et du courriel, explique-t-elle. Lorsqu'on revient à notre bureau, on voit plus clair. De toute façon, dans les périodes de rush, on n'a même pas le temps de penser à la cigarette.»
C'est ce qu'ils disaient : le travail, c'est la santé!