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  [Salon]
Métro, boulot, Falardeau
par Éric Grenier

Philippe Falardeau est un travailleur acharné. De son propre aveu, c'est à l'huile de bras qu'il a gagné la course Destination monde en 1992. Pour la réalisation de son premier long métrage, La Moitié gauche du frigo, il a fait une croix sur sa vie sociale pendant une dizaine de mois, afin de se consacrer à un film qui traite... de notre relation tordue avec le travail. Le sacrifice en a valu la peine : son ouvre à petit budget a connu un succès inespéré sur les écrans montréalais à l'automne et à l'hiver derniers, en plus d'avoir été primée à Toronto et à Montréal.

Dans ce film, Philippe Falardeau raconte l'histoire d'un ingénieur à l'orée de la trentaine qui se retrouve sans emploi après avoir quitté volontairement son poste, faute d'intérêt. Son colocataire, militant gauchiste, s'inspire de sa vie pour tourner un documentaire-vérité sur le chômage, une sorte de Survivor économique. Il le filme au bureau de chômage, en entrevue pour des emplois, à l'épicerie, au pawn shop et dans ses moments de déprime.

Pendant 90 minutes, La Moitié gauche du frigo réclame la liberté de se réaliser en dehors du travail, défend ceux qui mettent leurs idéaux en veilleuse pour survivre économiquement et exige le droit à l'indécision. Pas étonnant quand on sait que son auteur, diplômé en sciences politiques, était lobbyiste à Ottawa avant de tout abandonner pour entreprendre une carrière en cinéma.


Peut-on dire que vous avez tourné un film sur le chômage pour vous donner un emploi?

Non, même pas! Au moment où j'ai entrepris l'écriture du scénario du Frigo, j'avais déjà d'autres projets en tête et il n'était pas impératif que je me trouve un emploi, même si je ne vivais pas richement. Je recevais des offres, que je refusais. Ce qui était assez angoissant, puisque la rédaction d'un scénario, ça ne paie pas! On n'en tire aucun revenu, et il y a des possibilités que ça n'aboutisse jamais si aucun producteur n'en veut. C'était donc un pari, celui de gagner convenablement ma vie en faisant ce que j'aimais le plus. J'aurais pu aller travailler en télévision, ce qui aurait été beaucoup plus payant et rassurant sur le plan financier, mais j'avais le goût de faire du cinéma. Maintenant que le film est terminé, la même question revient : que choisir entre ce que j'aimerais faire et ce que je devrais faire pour gagner ma vie?

Au départ, vous vouliez mettre en lumière les conséquences sociales du chômage. Pourtant, finalement, n'est-ce pas de l'indécision et de notre difficulté à trouver notre voie qu'il est question?

Le chômage est trop souvent abordé de façon théorique. Ce n'est plus qu'une statistique aujourd'hui. Et je voulais éviter de faire un film trop théorique qui n'aurait dénoncé que les effets pécuniaires du chômage. J'ai plutôt abordé les difficultés psychologiques causées par la perte d'emploi. Au chômage, on perd l'estime de soi, on se questionne sur sa capacité à réussir dans la vie.

Une fois le film terminé, je me suis rendu compte que je posais des questions beaucoup plus simples, mais très importantes : est-ce que j'aime mon travail? Est-ce que je suis bien dans ce que je fais? Est-ce que j'ai le sentiment de contribuer à quelque chose? Ce sont des questions essentielles, parce que le travail occupe la majeure partie de notre vie.

Dans votre film, vos personnages poussent cette réflexion très loin en se demandant s'ils doivent accepter de travailler pour des multinationales dont les pratiques entreraient en conflit avec leurs valeurs, par exemple des entreprises qui exploitent des travailleurs dans le tiers monde. Dans la réalité, peut-on se questionner à ce point?

Ça dépend. Quand ça va relativement bien dans sa vie, il est facile de refuser un travail ou d'acheter un produit pour des raisons politiques. Mais quand on n'a pas de travail, pas d'argent, que l'on est criblé de dettes et que l'on perd l'estime de soi, est-ce une priorité de se poser ces questions morales? J'en doute. C'est un luxe.

Est-ce également un luxe d'aimer son travail?

Ai-je le droit de demander à l'immigrante qui coud dans une sweat shop, qui a deux enfants et qui a de la difficulté à parler l'anglais et le français : «Aimes-tu ça, coudre des boutons sur des chemises?... T'es capable de faire mieux, change de job!» Non, je ne peux pas le faire.

Si l'on recherche d'abord une vie familiale épanouie et que le travail permet d'avoir cette vie familiale tout en procurant un salaire décent, il n'est pas nécessaire de l'aimer. Mais si l'on cherche à se réaliser par le travail, dans ce cas, c'est essentiel. Or, trop de gens n'aiment pas leur travail même s'ils consacrent leur vie et leur énergie à leur carrière.

Le travail prend-il trop de place dans notre vie?

Absolument! Dans un monde idéal, nous devrions avoir le droit de ne pas travailler. Trop souvent, on ne travaille que pour des raisons financières. Pourtant, il y a suffisamment de ressources sur Terre pour faire vivre tout le monde décemment... Évidemment, c'est un discours utopique! Mais on peut certainement croire en une société meilleure où l'on travaillerait moins souvent, pour prendre plus de temps de repos. Par exemple, pourquoi arrêter de travailler à 65 ans et vivre sans travailler pendant les 20 années suivantes? Pourquoi ne pas répartir ces 20 ans tout au long de sa vie plutôt que de les concentrer à la fin? À mon avis, c'est parfaitement possible, mais on refuse de le faire pour des raisons de productivité.

Aujourd'hui, nous sommes définis par le travail qui nous occupe. Dans un party, on rencontre des inconnus, et la première chose qu'on se dit, c'est : «Salut, c'est quoi ton nom et que fais-tu dans la vie?» Moi, évidemment, je me définis par ce que je fais. Mais ce n'est pas donné à tout le monde et ce n'est surtout pas nécessaire. Il y a des gens qui n'ont pas le goût de se définir par leur travail, et ils en ont le droit.

Ces gens auraient-ils honte de leur travail?

Non, pas du tout! J'en ai fait des boulots merdiques, et je n'en ai jamais eu honte! J'ai travaillé pour des émissions de télévision pour lesquelles je n'avais pas beaucoup d'estime. Je ne me définissais surtout pas par ce que je faisais à ce moment-là. Il faut comprendre que l'on n'est pas nécessairement ce qu'on fait de 9 à 5.

C'est triste, parce que la société fait en sorte que le travail qu'on occupe devienne la finalité de notre personne. Je remets en cause cette façon de penser. On doit avoir la chance de bâtir son identité sur d'autres choses que le travail, comme sur la façon dont on élève ses enfants ou le temps qu'on prend pour voyager. À mon avis, quelqu'un qui gagne sa vie dans un domaine x et qui se réalise dans un domaine y est plus riche que celui qui ne se réalise et ne gagne sa vie que dans un domaine x.

De toute façon, j'éprouve une certaine aversion pour la spécialisation. Pourtant, s'il y a une tendance lourde, c'est bien celle-là. Le nombre de professions éclate tant il y a de nouvelles spécialisations qui se développent. Et vous devez en choisir une seule, parmi toute la panoplie. Par exemple, j'aimerais bien travailler au film d'un autre cinéaste, mais je ne peux pas : je ne suis ni preneur de son ni cameraman, je ne suis pas assistant-réalisateur. Je n'ai pas ces compétences spécialisées.

À votre avis, pourquoi le travail a-t-il pris autant d'importance?

Parce que le travail est obligatoire, socialement. On doit se rendre utile et cette utilité passe uniquement par le travail. Sans emploi, on est en dehors de la société. Pourtant, dans la Grèce antique, le travail était plutôt perçu comme un état dégradant, réservé aux classes inférieures et aux esclaves. L'utilité était ailleurs, dans les sciences, la connaissance...

Cela dit, je crois que notre génération est en train de développer un équilibre entre le travail et la vie en dehors du travail. Nous sommes peut-être plus ingénieux que les générations précédentes. Nous comprenons de plus en plus que nous pouvons nous réaliser en dehors du travail. Et nous sommes prêts à faire des compromis pour atteindre cet équilibre.

Si le travail a pris autant de place dans nos vies, est-ce parce qu'il a remplacé la famille?

Oui, mais c'est une crise de la famille qui a poussé les gens à tout donner au travail. Et, parallèlement à ça, il y a une surestimation de la valeur du travail qui a contribué à accentuer la crise de la famille. L'un a alimenté l'autre, c'est clair.

Malgré cela, le travail est-il une valeur incontournable?

Tous les personnages dans mon film ont une relation différente avec le travail - et c'est un accident, je m'en suis rendu compte seulement à la fin du tournage. Le propriétaire de dépanneur vietnamien, qui a une formation de vétérinaire, a une relation de dépit avec le travail : ce qu'il fait n'est pas important, il faut qu'il travaille de toute façon. L'ingénieur, ce qui lui importe, c'est de gagner de l'argent; il change de travail souvent et ça ne le dérange pas, pourvu qu'il obtienne un salaire. Odile, la caissière, a une «jobine» qui lui permet de faire ce qu'elle aime vraiment dans ses temps libres, la peinture. La sour du personnage principal, qui est vigneronne, se réalise complètement dans son travail; c'est toute sa vie. Chacun essaie d'y trouver son compte.

Il faudrait éviter les discours dogmatiques par lesquels on dirait aux gens de cesser de se définir par le travail. En fait, il faut leur laisser le soin de décider quelle place le travail doit prendre dans leur vie.


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