Vous savez compter. Vous arrivez à vous exprimer. Vous êtes autonome.
Vous aimez prendre des décisions et vous avez de l'ambition. C'est un
bon départ. mais ce n'est pas suffisant.
Avez-vous des idées originales? Savez-vous motiver vos collègues?
Aimez-vous le travail d'équipe? Êtes-vous humble?
Pour se maintenir à flot sur une mer déchaînée, les entreprises ont
plus que jamais besoin de têtes fortes, de gens créatifs qui savent trouver
le chemin à suivre et, surtout, qui peuvent entraîner les autres dans
leur sillage.
Assurez votre avenir.
Devenez indispensable.
Dégelez le leader en vous.
Le leadership est plus que jamais à la mode. Non seulement l'enseigne-t-on
dans les écoles de management, mais les formations de perfectionnement
et les séminaires sur ce thème se multiplient. Les fonctionnaires du gouvernement
canadien ont leur Réseau du leadership. Même les scouts ont leur école
de leadership!
Les entreprises seraient-elles en manque de meneurs? Patricia Pitcher,
professeure de leadership à l'École des Hautes Études Commerciales (HEC)
et auteure de Artistes, artisans et technocrates dans nos organisations,
ne le croit pas. On est plutôt à la recherche d'un leadership différent.
«Il y a eu un temps où un bon gestionnaire pouvait diriger tour
à tour Xerox, Pepsi et un hôpital parce qu'il savait budgéter, affirme
la professeure. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Il se doit de connaître
son organisation et son métier à fond.»
Planifier, contrôler, centraliser, guider, ce n'est plus suffisant, poursuit-elle
: «Les organisations doivent réagir vite, valoriser davantage la
créativité parce que tout bouge rapidement sur les marchés, et elles ont
intérêt à devancer leurs concurrents. Il faut développer des visions et
non plus une seule vision.»
«Le leadership d'aujourd'hui doit être pluriel», renchérit
Laurent Lapierre, professeur et titulaire de la toute nouvelle Chaire
de leadership Pierre-Péladeau, aux HEC. Les organisations sont devenues
plus complexes et recherchent chez leurs employés des compétences techniques
très avancées dans différents domaines. Le succès d'une entreprise tiendrait
dans la capacité de tous ses meneurs à travailler ensemble.
«Le défi, c'est de faire fonctionner une équipe où il y a plusieurs
leaders, explique Laurent Lapierre. Les dirigeants d'une organisation
doivent reconnaître leurs compétences réciproques et laisser chacun jouer
son rôle. D'une période à l'autre, l'importance relative de chacun peut
changer. À un moment, c'est le marketing qui domine, alors que dans une
phase de développements technologiques, c'est cette dimension qui prend
les devants. Les organisations ont donc besoin de gens qui savent laisser
leur place quand il le faut. En même temps qu'ils doivent être sûrs d'eux,
les leaders doivent parfois se demander si l'autre ne serait pas meilleur
dans une situation donnée.»
Les leaders sont recherchés par les entreprises, et pas seulement pour
occuper des postes de direction. L'abolition des niveaux hiérarchiques
en milieu de travail - une tendance qui relève surtout de la culture des
pointcom - fait en sorte qu'on accorde maintenant plus de responsabilités
et de pouvoir de décision à ceux qui se retrouveraient à des niveaux inférieurs
de l'entreprise dans des organisations plus traditionnelles. «On
fait davantage appel au leadership des gens, alors qu'autrefois, on recherchait
plutôt des exécutants qui suivaient les ordres venus d'en haut. Ça crée
un environnement un peu plus risqué pour ces individus, mais aussi plus
intéressant», explique Patricia Pitcher.
Un peu inné, un peu acquis
Parce qu'elles veulent pouvoir compter sur les meilleurs éléments, les
organisations sont de plus en plus nombreuses à offrir de la formation
en leadership à leurs employés. Selon un sondage mené en 2000 par l'Association
des entreprises privées de formation du Québec (AEPF), les cours de leadership
se retrouvent au premier rang des produits de formation les plus souvent
demandés. Mais peut-on vraiment apprendre à être un leader?
Patricia Pitcher croit que les qualités de leadership - telles que la
créativité, la détermination, la persévérance et l'audace, pour ne nommer
que celles-là - sont innées chez un individu. «Cependant, on peut
être né avec un profil entrepreneurial, mais ça ne veut pas dire qu'on
n'a pas besoin d'apprendre les secrets du marketing. Par l'éducation,
on peut favoriser l'émergence du leader et le former. Toutefois, ce n'est
pas tout le monde qui peut devenir leader. Il est utopique de penser que,
du jour au lendemain, quelqu'un qui n'est ni inspirant, ni imaginatif,
ni ouvert d'esprit le deviendra après avoir suivi un cours.»
Selon Laurent Lapierre, c'est à travers l'exemple d'autres leaders que
les gens peuvent développer leur propre potentiel. Aux HEC, on enseigne
le leadership depuis une vingtaine d'années. Les cours mettent l'accent
sur les récits de vie de leaders reconnus dans différents domaines. On
veut ainsi favoriser l'introspection chez l'étudiant en lui soumettant
des histoires de cas qui sont largement discutées et commentées en groupe.
À partir de cette discussion, chaque participant acquiert une meilleure
compréhension de lui-même et réfléchit sur les attitudes à adopter ou
à améliorer pour devenir un leader. «En apprenant à mieux se connaître,
les étudiants sont ainsi en mesure de savoir ce qu'ils sont capables de
faire et ce qui ne leur convient pas», explique-t-il.
Leçons vécues
Figure dominante à l'échelle mondiale dans le domaine de la gestion,
Henry Mintzberg s'est donné comme objectif de changer la façon d'enseigner
cette matière. «On ne peut pas créer des leaders dans les salles
de classe», affirme celui qui enseigne la gestion depuis 30 ans
à l'Université McGill. Il est également professeur à l'Institut européen
d'administration des affaires (INSEAD), à Fontainebleau, en France.
Avec son collègue britannique Jonathan Gosling, de la Lancaster University
Management School, Henry Mintzberg a conçu il y a six ans un programme
d'enseignement destiné aux gestionnaires de haut niveau qui veulent développer
leur leadership. Ces derniers y sont invités à se pencher sur de vrais
problèmes. «C'est un programme où l'on forme des gens dans un contexte
réel, c'est-à-dire qu'on utilise leur propre expérience, des situations
vécues, pas des cas abstraits», explique-t-il.
Motorola, Alcan et la Banque Royale du Canada, entre autres, ont déjà
envoyé certains de leurs gestionnaires suivre le International Masters
Program in Practicing Management (IMPM). Pour chacun des cinq modules
de deux semaines que compte le programme, les participants se promènent
entre différentes universités situées au Canada, en France, au Japon,
en Inde et au Royaume-Uni. Celles-ci sont toutes reconnues dans un champ
d'expertise en particulier, et l'on veut en faire profiter les participants.
C'est aussi une façon de les éloigner pour quelques jours de l'atmosphère
stressante de leur bureau.
En effet, Henry Mintzberg souhaite que les leaders apprennent à se dégager
de la pression quotidienne pour se poser les bonnes questions et prendre
le temps de réfléchir, plutôt que de se contenter d'éteindre un feu après
l'autre. Il croit également que les gestionnaires doivent apprendre à
se fier davantage à leur intuition dans leur processus de décision.
Le IMPM fait une large place à la participation des étudiants, qui passent
autant de temps à écouter le professeur qu'à participer à des discussions
où ils soumettent aux autres des problèmes qu'ils ont éprouvés. «Les
gens ont énormément à apprendre d'eux-mêmes et entre eux aussi. C'est
très important.»
L'écoute, l'échange et le travail d'équipe sont étroitement liés à la
pratique du leadership. Un leader, aussi compétent soit-il dans son domaine,
ne pourra jamais mener ses idées à terme si personne n'est prêt à l'épauler.
Comme l'explique Henry Mintzberg, «un leader, c'est quelqu'un qui
inspire les gens. Ce n'est pas celui qui fait tout lui-même, mais plutôt
quelqu'un qui entraîne les autres avec lui. C'est ce dont on manque aujourd'hui.»
Sous pression
Rémi Tremblay a longuement réfléchi à son propre rôle de leader. Depuis
12 ans, il exerce ses aptitudes de meneur en tant que président d'Adecco
Québec, une entreprise spécialisée en recrutement de personnel. «Pour
moi, un leader, c'est quelqu'un qui a une vocation pour le pouvoir, qui
est prêt à jouer un rôle auprès d'un groupe. Cela exige un engagement
émotif important.»
Or, la pression est forte dans le monde du travail, où prime la course
au rendement à court terme. Et cette pression se reflète sur le moral
des dirigeants. «Il y a beaucoup de détresse chez les leaders»,
affirme-t-il.
C'est ce constat qui a mené son équipe à ouvrir, depuis 1999, deux Maisons
des leaders, l'une à Québec et l'autre à Montréal. Leur clientèle de gestionnaires
et de cadres d'entreprises peut s'y rendre pour s'isoler, réfléchir et
refaire le plein d'énergie. «Les gens nous disaient que l'ambiance
était dynamique chez nous et qu'ils ressortaient d'ici «énergisés»,
explique Rémi Tremblay. Ils nous demandaient s'ils pouvaient faire les
entrevues de sélection de leur personnel à nos bureaux. En même temps
qu'ils voulaient nous rencontrer, ils avaient besoin de s'éloigner de
leur train-train quotidien.»
Les visiteurs ont à leur disposition une bibliothèque bien garnie et
peuvent également suivre des ateliers sur le leadership. «Les gens
qui viennent à la Maison nous parlent beaucoup de la pression qu'ils doivent
subir dans un environnement de plus en plus compétitif. Ils ont l'impression
que leur travail les oblige à transgresser leurs valeurs. Mais quand on
leur demande quelles sont ces valeurs, ils n'arrivent pas à les nommer.
Dans nos ateliers, on veut susciter la réflexion chez les participants
pour les amener à définir leur propre modèle de leadership.»
Rémi Tremblay n'est pas du genre à se plonger le nez dans les livres
de management à la recherche de la recette secrète pour être un bon leader.
«Plus j'en lis, plus je suis mêlé, lance-t-il. Les réponses, on
les trouve davantage dans les ouvrages de philosophie et de spiritualité.
Socrate a dit : «Connais-toi toi-même.» On doit gérer en fonction
de ce que l'on est. Si on a une personnalité autoritaire, on sera un leader
autoritaire. Il n'y a pas de Vérité, sauf la nôtre.»
Style libre
Pour les uns, le leader est un visionnaire. Pour d'autres, c'est un innovateur,
un être original, un créateur qui inspire les autres, un intuitif, une
personne autoritaire. «Il y a autant de définitions que d'auteurs»,
explique Patricia Pitcher.
Pour Laurent Lapierre, le leader est quelqu'un qui propose des façons
nouvelles de faire les choses. «On retrouve des leaders dans tous
les domaines, souligne-t-il. Par exemple, Alphonse Desjardins a décidé
qu'on peut économiser de l'argent même si on est pauvre; Marcel Proust
a changé la façon d'écrire un roman, et René Lévesque est arrivé avec
une nouvelle vision de la société québécoise.»
Laurent Lapierre fait une distinction entre le gestionnaire et le leader.
«Le premier, c'est quelqu'un qui, en vertu d'une autorité hiérarchique,
s'occupe d'atteindre les buts d'une organisation. Pour cela, il fait appel
à un certain nombre d'habiletés pour anticiper ce qui s'en vient et déterminer
les orientations à prendre, tout en composant avec les ressources financières,
technologiques et humaines de l'organisation. Le leader, lui, part de
ses convictions, de son imagination. Il est à la fois choisi par ses pairs
et il s'impose parce qu'il a des idées à offrir.»
Selon le professeur titulaire des HEC, il n'y a pas de modèle unique
de leader, ni de recette magique qui transforme les individus en d'habiles
dirigeants. «Je pense que chacun trouve le type de leadership qui
lui convient compte tenu de la situation dans laquelle il se trouve et
de sa personnalité», soutient-il. Des leaders adoptent, par exemple,
un style plus directif, alors que d'autres préfèrent un leadership plus
démocratique.
Dans son livre Artistes, artisans et technocrates dans nos organisations,
qui est en fait le résultat de huit années de recherches menées dans le
cadre de sa thèse de doctorat, Patricia Pitcher prétend qu'il existe trois
types de leaders : l'artiste, qu'elle décrit comme le visionnaire, celui
qui invente et qui inspire; l'artisan, qui bâtit et consolide ce que l'artiste
a imaginé; et le technocrate, le champion des systèmes. «Les deux
premiers font avancer les choses, explique-t-elle. Ils sont complémentaires
l'un de l'autre, l'artisan prenant le relais de l'artiste et bâtissant
selon les idées du premier. Le technocrate, lui, est très axé sur les
processus. Il suit le manuel d'instructions parce qu'il manque d'idées.
Et il chasse les deux autres. C'est le problème avec les technocrates.
Ce n'est pas que leurs talents ne sont pas utiles aux organisations, mais
quand ils arrivent au sommet, ils imposent leur vision étroite du réel
en écartant toutes les autres.»
Comme les pingouins
Leader un jour, leader toujours? Rémi Tremblay n'y croit pas. «Pour
être capable de donner de lui-même, le leader doit être nourri»,
explique le président de la branche québécoise d'Adecco, une firme internationale
de recrutement de personnel. «En 1999, j'ai été obligé de me retirer
de l'entreprise pendant trois mois parce que je n'étais plus capable de
donner. Je me demandais si j'étais toujours la bonne personne pour diriger
Adecco. J'avais besoin de prendre du recul. À l'image des pingouins qui
ont à tour de rôle la chance de se placer au milieu du groupe pour se
protéger de la tempête, je crois que tout le monde doit avoir la possibilité
d'établir son leadership et aussi de se reposer au centre.»
La période de réflexion qu'il s'est alors accordée a porté ses fruits.
Gonflé à bloc, Rémi Tremblay a retrouvé son équipe quelques mois plus
tard et se sentait bien en selle pour poursuivre le développement de l'entreprise
qu'il a fondée en 1989, à l'âge de 22 ans.
Rémi Tremblay a appliqué chez Adecco un modèle de gestion unique. En
effet, on retrouve plusieurs paliers hiérarchiques au sein de l'entreprise.
En adoptant cette structure, le président est allé à contresens de la
tendance actuelle dans les organisations où l'on aplanit les organigrammes.
«Je ne vois pas comment on peut gérer plus de 12 ou 15 personnes
à la fois, explique-t-il. Chez Adecco, nous sommes un grand réseau de
petites organisations. Chaque équipe fait ce qui est bon pour elle. Tout
le monde a du leadership chez nous. Il n'y a pas de procédures préétablies
à suivre. On fait place aux échanges interpersonnels, aux idées des autres,
à la créativité. Ce n'est pas tout le monde qui peut travailler avec ce
modèle. Ceux qui restent sont ceux qui sont capables d'être eux-mêmes
et qui ont le désir d'évoluer.»
Forte de cette expérience pratique, l'équipe d'Adecco a été amenée à
développer des services pour aider les entreprises clientes à reconnaître
leurs leaders à l'interne. «On veut participer à l'émergence de
nouveaux leaders, explique Rémi Tremblay. Pour ce faire, on organise notamment
des ateliers. Mais on veut surtout susciter la réflexion chez ceux qui
se reconnaissent un rôle de leader. Parce qu'on peut avoir des aptitudes
pour le leadership, mais avant tout, on doit découvrir quel genre de leader
on admire et celui qu'on veut être.»
Dégelez le leader en vous
Y a-t-il un leader qui se cache en vous? Pour déterminer si vous possédez
quelques aptitudes propres au leadership, répondez à ces questions par
«oui» ou «non» :
- Avez-vous une vision, une «image» en vous de ce que vous
aimeriez accomplir dans votre carrière, dans votre vie?
- Vous fixez-vous spontanément des objectifs?
- Êtes-vous motivé par l'effort, par la recherche de résultats concrets?
- Savez-vous discerner les talents particuliers de ceux qui vous entourent?
- Faites-vous des compliments à vos collègues, reconnaissez-vous l'apport
de chacun?
- Écoutez-vous avec intérêt les suggestions des autres?
- Savez-vous encourager les autres à participer à un projet, à un effort
collectif?
- Parvenez-vous à utiliser la critique pour améliorer votre travail,
votre environnement, vous-même?
- Êtes-vous capable d'offrir un conseil ou une directive sans froisser
l'amour-propre d'autrui?
- Les autres sont-ils inspirés par votre désir de relever des défis?
Si vous avez répondu par l'affirmative à la plupart de ces questions,
il est possible que vous ayez l'étoffe d'un leader. Vous pouvez continuer
à y réfléchir à l'aide des ressources qui se trouvent dans la section
WWW. de ce dossier.
Quelques idées pratiques pour
le leader en herbe :
Trouvez un leader dans votre environnement et collez-lui aux talons.
Le leadership, ça se transmet un peu par osmose! Vous apprendrez énormément
par le contact et l'observation.
Cherchez à assumer plus de défis ou de responsabilités au travail.
Le leadership peut exister en vous à l'état «fotal», mais
il aura besoin de défis concrets pour croître et se développer.
Attrapez toutes les occasions d'exercer votre leadership. Les
organismes communautaires ont constamment besoin de bénévoles prêts à
accepter diverses responsabilités. Plusieurs tâches vous permettront d'exercer
votre petit côté «meneur» - mise sur pied d'un projet, animation
de groupes de travail, etc.
Exprimez vos idées et vos opinions chaque fois que c'est possible,
mais sans prétention. Un leader s'impose par la sagesse et la pertinence
de ses idées, pas par ses grands airs ou par une confiance exagérée en
lui-même.
par Mario Charette, c. o.