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  La survie des villes orphelines
Second début
par Nicolas Bérubé

Plusieurs villes des régions éloignées se sont développées autour d'une seule industrie. Mais que leur arrive-t-il lorsque l'usine locale décide de fermer ses portes? Leurs travailleurs fuient, puis elles s'éteignent et disparaissent. Certaines villes orphelines refusent toutefois de subir ce triste sort. Parce que tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir...

Quand la cote du minerai de fer a chuté dans les années 80, elle n'a pas qu'entraîné la disparition de centaines d'emplois dans les mines. Des villes sont aussi tombées, des villes «de compagnie».

C'est ainsi que Schefferville, 4 500 âmes, a fermé ses portes en 1981, et Gagnon, en 1985. Que reste-t-il de ces villes minières du Grand Nord? Rien, si ce n'est des retrouvailles périodiques organisées par les anciens habitants de ces lieux devenus de véritables villes fantômes.

Tous les quatre ans, les anciens de Schefferville se rencontrent pour se rappeler les belles années passées, tandis que les gens de Gagnon, eux, se sont réunis en 1995 pour souligner le dixième anniversaire de la disparition de leur ville, où vivaient naguère plus de 4 000 personnes.

Abandonnée et rasée en bonne partie, Schefferville ne compte aujourd'hui que 300 habitants, principalement des employés des pourvoiries de chasse et de pêche du coin qui se sont approprié les restes de la ville. Quant à Gagnon, au nord de la Manicouagan, elle a été littéralement démontée et rayée de la carte.


Sauvez nos âmes!

Ce scénario, Claude Gagné veut l'éviter pour sa petite communauté de 300 âmes, Radisson, une ville «de compagnie» créée en 1971 par Hydro-Québec pour loger jusqu'à 4 000 ouvriers et habitants lors de la construction du complexe hydroélectrique de la baie James. Radisson est maintenant menacée de disparition. «Nous aussi, nous nous sommes bâtis autour d'une mono-industrie : l'hydroélectricité, explique le directeur de la ville. Pour survivre une fois la construction des centrales terminée, nous n'avons pas le choix, nous devons explorer d'autres avenues.»

Situé à plus de 1 000 kilomètres de Montréal, Radisson est le dernier village non autochtone du nord du Québec. La localité perçoit ses propres taxes municipales et possède son propre conseil local. Mais on y vit dans l'incertitude depuis 1995, année où les grands travaux de la baie James ont pris fin : depuis, sa population a chuté du tiers. Et pour le moment, Hydro-Québec n'assure plus le développement de la région, bien au contraire. Les gens qui travaillent à l'entretien des barrages ne vivent plus à Radisson, mais en «commutation aérienne», c'est-à-dire qu'ils viennent passer quelques jours à Radisson, puis rentrent chez eux par avion, dans le sud de la province.

«Nous produisons grosso modo la moitié de l'électricité au Québec. C'est comme si on avait bâti une grosse machine, et au moment de la mettre en marche, on se rend compte que toutes les retombées économiques vont ailleurs», poursuit Claude Gagné.

Pour survivre, Radisson s'est dotée d'un plan de développement, une première dans sa courte histoire. La stratégie : inciter les travailleurs d'Hydro-Québec à habiter sur place plutôt que de faire la navette chaque semaine. «Nous savons que les centrales hydroélectriques sont encore là pour des dizaines d'années. Nous voulons bâtir autour de ça.»

Le développement touristique ainsi que la mise sur pied d'infrastructures facilitant l'implantation d'entreprises privées sont également dans la mire des développeurs de la localité.

À cela s'ajoute un projet pour le moins audacieux et singulier : transformer certaines centrales souterraines de la baie James en gigantesques piscicultures! Claude Gagné n'en dira pas un mot de plus, des annonces sur le sujet étant prévues pour plus tard au printemps.

L'âge d'or, une fortune municipale

Pour survivre, les villes mono-industrielles doivent obligatoirement diversifier leur économie. Pour les villages éloignés, situés à des centaines de kilomètres des grands centres urbains, la mission est plus délicate, mais pas impossible. C'est le défi relevé par Elliot Lake, une ancienne ville minière perdue à sept heures de route au nord de Toronto.

Il y a une douzaine d'années, l'administration municipale d'Elliot Lake a fait un constat brutal : si rien n'était fait, la municipalité était destinée à disparaître de la carte. La fermeture de la dernière usine d'extraction d'uranium de la région n'allait lui laisser que 600 des 25 000 habitants qu'elle avait déjà comptés. Et des dizaines de maisons abandonnées par les ex-travailleurs, partis chercher du boulot ailleurs.

Une idée a germé dans l'esprit des responsables municipaux, en quête d'une nouvelle industrie : les vieux! Ils allaient tenter d'attirer à Elliot Lake les retraités pour qu'ils viennent y vivre en permanence.

Qu'avait donc à leur offrir cette ville? Des maisons convenables à prix ridicules, le calme, la nature, la pêche, les lacs. «Avec les compagnies minières présentes sur place, nous avons formé une équipe de marketing chargée de vanter aux retraités les mérites d'une retraite à Elliot Lake, explique le maire George Farkouh. Nous avons acheté des pleines pages de publicité dans les journaux de Toronto, et les gens ont commencé à arriver!»

Aujourd'hui, Elliot Lake compte une population permanente de 14 000 habitants, dont le tiers sont des retraités. Ces derniers y font vivre toute une industrie de services «gériatriques» : pharmaciens, infirmières et médecins ne manquent pas de travail, alors que les services de loisirs et de gestion de placements de retraite sont très populaires...

«Nous continuons toujours à promouvoir la ville en tant que lieu idéal pour les retraités, mais nous travaillons aussi à diversifier notre potentiel. Par exemple, histoire d'attirer des jeunes, nous avons rénové un ancien bâtiment de recherche du gouvernement fédéral pour en faire une école des beaux-arts dont le programme est très similaire à celui de l'Université Concordia de Montréal.»

Le concept d'Elliot Lake a déjà fait des petits : les gens de la ville ont travaillé en partenariat avec la ville de Miramichi, au Nouveau-Brunswick, pour y implanter un centre de retraite. George Farkouh a même partagé son expérience lors de plusieurs événements au Canada, aux États-Unis et jusqu'en Europe, devant une assemblée des Nations Unies!

Du cuivre à la pharmaceutique

La ville minière de Murdochville, en Gaspésie, essaie elle aussi de se remettre sur pied. Bâtie autour de l'industrie de l'extraction et de la transformation du cuivre, Murdochville compte aujourd'hui 1 200 habitants. C'est moins du quart d'il y a 20 ans. En octobre 1999, l'usine d'extraction locale a fermé ses portes, entraînant la perte de 322 emplois. Aujourd'hui, le cuivre arrive de l'étranger et la fonderie n'embauche plus que 300 personnes.

Avec l'aide des programmes gouvernementaux, environ la moitié des employés licenciés ont trouvé du travail ailleurs. «Pour la ville, ç'a été un coup dur. Les gens de la place travaillent maintenant à relancer l'économie», explique Bernard Bélanger, agent de développement au Conseil régional de concertation et de développement de la Gaspésie.

Des projets de restructuration sont donc sur la table : on parle de transformer l'acide sulfurique présent dans les gaz qui s'échappent de la fonderie pour en faire des engrais et des produits pharmaceutiques.

En attendant, le départ massif des employés licenciés a laissé un trou béant. Devant cet exode, la municipalité a mis en vente à des prix dérisoires - au quart, voire au cinquième de leur valeur foncière - la centaine de résidences qu'elle possédait et louait aux familles des travailleurs. Murdochville espère inciter des familles à venir s'y établir pour que l'école et l'hôpital locaux puissent continuer de fonctionner. Ainsi, une maison unifamiliale se vend pour aussi peu que 10 000 ou 15 000 $! Une mesure qui a déjà commencé à attirer de nouveaux venus.

Comme quoi, tant à Murdochville qu'à Radisson ou à Elliot Lake, l'avenir ne passe plus par les ressources naturelles, mais par l'imagination. Eurêka!


L'avenir n'est pas dans les vidanges

Les habitants de Kirkland Lake, une autre ville minière du nord de l'Ontario en difficulté, ont refusé de mettre en péril la qualité de l'environnement au nom de la survie.

L'an dernier, Kirkland Lake s'est fait offrir de transformer sa mine désaffectée en dépotoir pour les déchets de Toronto, située 600 kilomètres plus au sud. Le dépotoir promettait d'entraîner des retombées de l'ordre d'un million de dollars par année, en plus de la création de 80 emplois. Mais jugeant le projet peu sûr pour l'environnement, les citoyens de Kirkland Lake l'ont rejeté, et leurs pressions sur la Ville de Toronto ont eu raison du dépotoir. La mine reste donc désaffectée. Et l'avenir de la ville, en suspens.


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