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  Les travailleurs et le libre-échange des Amériques
No problemo?
par Mylène Moisan

Avec la future Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), les travailleurs québécois devront attacher leurs tuques avec de la broche. Adversaires comme promoteurs prévoient une période de turbulence dont seuls les mieux équipés sortiront gagnants.

La Zone de libre-échange des Amériques. C'est en son nom que Québec redeviendra ville fortifiée, comme au temps de la colonie, lors du Sommet des Amériques qui aura lieu les 21 et 22 avril prochains.

Trente-quatre chefs d'État des trois Amériques y feront le point sur les négociations menant à l'ouverture de la ZLÉA, prévue pour 2005. Leurs travaux se dérouleront à l'intérieur d'un périmètre de sécurité, entouré d'un mur de béton, de clôtures et de barbelés, couvrant des dizaines de pâtés de maisons. Caméras, informateurs et policiers en civil, chiens, poivre de Cayenne... Le syndrome de Seattle a atteint les autorités. Signe, peut-être, que la ZLÉA ne fait pas l'unanimité dans la société québécoise.


Pourtant, politiciens et hommes d'affaires d'ici chantent en chour les louanges du futur accord qui libéralisera les échanges commerciaux d'un pôle à l'autre. «Le libre-échange a permis au Québec d'atteindre un niveau de vie sans précédent dans son histoire, dit Jacques Garon, directeur de la recherche socio-économique au Conseil du patronat du Québec (CPQ). La ZLÉA n'est qu'une étape, comme l'ALÉNA en était une, poursuit-il. Je suis convaincu que nous nous dirigeons vers la libéralisation à l'échelle planétaire.»

Un chemin de croix

La ZLÉA soulève les passions. Mais chaque Passion a son chemin de croix, et cette fois-ci, ce sont les travailleurs qui le parcourront, estiment les adversaires de la mondialisation économique.

«Ce sera roule ou crève», prédit Philippe Duhamel, porte-parole d'Opération salAMI, une organisation farouchement opposée à l'implantation de la ZLÉA. «Les exigences envers les travailleurs vont s'intensifier. D'un côté, il y aura les hyper-compétents et de l'autre, la majorité, les laissés-pour-compte.»

Chez les syndicats, on est moins alarmiste, mais on s'inquiète de certaines répercussions. «Avec la mondialisation, nous avons oublié que c'est le travailleur qui apporte de la valeur à l'entreprise. Il a été trop souvent considéré comme une simple marchandise», déplore Denis Courteau, directeur régional Québec-Chaudière-Appalaches de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ).

Mais chez les partisans de l'accord, on promet que les travailleurs ne feront pas les frais de la ZLÉA. Les exigences seront certes plus élevées, mais elles représenteraient pour eux une chance en or. «Les travailleurs devront parler deux langues, au minimum. Même qu'être trilingue sera préférable», croit Jacques Garon.

Selon l'Alliance des manufacturiers et des exportateurs du Québec (AMEQ), les travailleurs profiteront tellement d'une libéralisation du commerce que les employeurs devront eux aussi hausser leur performance... auprès de leurs meilleurs employés, au risque de les perdre aux mains des concurrents.

C'est que l'ouverture des marchés devrait accroître les besoins de main-d'ouvre là où on connaît déjà une pénurie : gestion de la fabrication, ingénierie, fabrication d'outils, marketing et technologie de l'information, entre autres.

Pour contrer la menace, l'AMEQ suggère fortement à ses membres d'entreprendre une métamorphose de leur culture d'entreprise. «Les jeunes ne veulent plus seulement la sécurité, dit Manuel Dusseault, responsable des communications à l'AMEQ. Ils veulent des défis, des emplois qui leur permettront de se réaliser.»

Techno et sweatshops

Incapable de concurrencer les sweatshops de l'Équateur, l'économie québécoise mise déjà sur la technologie de pointe : multimédia, optique, logiciels, etc. Mais il faudra faire mieux encore, et investir massivement dans la recherche et le développement.

«Les Japonais se sont serré la ceinture il y a une trentaine d'années pour investir dans la recherche et le développement et, aujourd'hui, le pays est un chef de fil en technologie», fait remarquer Jacques Garon, du CPQ.

Le message semble avoir été entendu à Québec : le 25 janvier dernier, le ministre de la Science et de la Technologie, Jean Rochon, annonçait un programme d'investissement en recherche et développement. Quatre milliards de dollars en cinq ans pour faire passer la part de la R&D dans le produit intérieur brut de 2,09 à 2,5 %... Une grosse somme pour de si petits chiffres.

Philippe Duhamel craint pour sa part que la technologie de pointe d'aujourd'hui ne devienne le textile de demain. «Les logiciels sont de plus en plus simples à concevoir. Bientôt, n'importe quel pays pourra s'aventurer dans la techno, pas seulement les pays plus développés.»

Un exemple? L'Inde. Une étude réalisée en 1999 par le College of Business Administration de l'Université d'Hawaii citait d'ailleurs le Silicon Plateau, de Bangalore en Inde, parmi les grandes technopoles du monde, avec 50 000 employés dans le secteur du logiciel et sa «main-d'ouvre de calibre international, anglophone, à salaires du tiers-monde».

C'est un peu pour cette raison que le CPQ conseille au gouvernement québécois de cesser de mettre son nez dans la gestion des entreprises, notamment dans les dossiers de la sous-traitance et de la syndicalisation. «Si les lois sont trop rigides dans un contexte de forte concurrence, elles vont créer du chômage au lieu de protéger des emplois», dit Jacques Garon.

Pour les entreprises, le Code du travail représente un empêcheur de brasser des affaires en rond. Elles rêvent surtout de voir disparaître l'article 45, qui fait en sorte que l'accréditation syndicale des employés et leur convention collective demeurent en vigueur lors d'une fusion ou d'un recours à la sous-traitance.

Leur désir est demeuré inassouvi : le 20 décembre dernier, après trois ans de consultation, le gouvernement Bouchard déposait sa proposition de réforme du Code du travail. Une réforme qui a gardé presque intact l'article 45.

Du côté syndical, on n'était pas plus ravi. La réforme prévoit la création de la Commission des relations de travail, qui pourrait permettre à certaines entreprises de recourir à la sous-traitance en contournant l'article 45.

Bref, à trop vouloir ménager, le gouvernement s'est mis à dos et la chèvre, et le chou.

Génération sacrifiée

Jusqu'à maintenant, le commerce avec l'hémisphère Sud ne représente pas grand-chose pour l'économie canadienne. Un peu de commerce avec le Chili et quelques batailles épiques avec le Brésil au sujet des subventions à l'industrie aéronautique. Pour le reste, nada. «Nos échanges avec les pays d'Amérique latine sont minimes, explique Dorval Brunelle, professeur de sociologie à l'Université du Québec à Montréal. Mais lorsque les échanges vont s'accroître avec la ZLÉA, il y aura une demande plus forte de «flexibilisation» du travail chez nous.» En d'autres mots : une demande de main-d'ouvre aux mille talents. et aux exigences modestes.

Selon le Conseil du patronat, l'expérience de l'ALÉNA est concluante pour les travailleurs, et c'est une raison suffisante pour épouser la cause de la ZLÉA. Paradoxalement, Jacques Garon reconnaît que la «période de transition» vers le libre-échange a eu un coût : des emplois non spécialisés ont été perdus au profit du Mexique. Les travailleurs qui les occupaient se sont retrouvés Gros-Jean comme devant, sans autres connaissances professionnelles que celles qu'exigeait leur métier disparu. «Il y a eu, en effet, une génération de travailleurs sacrifiée. Les travailleurs affectés n'avaient pas tous le bagage nécessaire pour s'adapter à ce changement de conjoncture économique et pour trouver des emplois dans des domaines plus spécialisés.»

«S'il y a eu une génération sacrifiée, c'est que les entreprises n'ont pas pris les moyens pour l'éviter. La formation, ce n'est pas nous qui la donnons, ce sont les entreprises», réplique Denis Courteau de la FTQ.

Dans un article publié dans Le Monde diplomatique en février 1999, Dorval Brunelle affirme que l'expérience de l'ALÉNA a été désastreuse pour la création d'emplois au Québec : perte de 85 000 emplois entre 1993 et 1997 et chute du taux de syndicalisation de presque 10 % depuis 1991.

Sauf que depuis 1997, le Québec a créé 80 000 emplois par année, surtout grâce aux exportations vers les États-Unis, une conséquence directe de l'ALÉNA. Bref, le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein? La réponse dépend de quel côté on le regarde : de la gauche ou de la droite.


À mi-chemin

L'épopée de la ZLÉA a débuté à Miami en décembre 1994. Les 34 chefs d'État des Amériques, mis à part Fidel Castro, ont alors convenu de mettre sur pied une zone de libre-échange continentale en 2005. Les pourparlers sont entre les mains d'un Comité des négociations commerciales et de neuf groupes de travail qui se réunissent à l'occasion.

Selon Philippe Duhamel, ce n'est pas en avril à Québec que seront discutées les clauses concrètes de la ZLÉA, mais quelques semaines plus tôt, à Buenos Aires en Argentine, où les 900 négociateurs se rencontreront. «À Québec, ce seront beaucoup plus des poignées de mains que de vraies négociations.»

Si les questions commerciales occupent toute la patinoire du débat public, d'autres composantes de l'accord restent davantage dans l'ombre. C'est le cas du développement durable, qui suscite moins l'intérêt des médias. Et cette question pourrait rapidement être évacuée puisque le président américain George W. Bush tentera de convaincre les élus de Washington d'oublier les normes environnementales, de même que les conditions de travail, qui doivent être rattachées à l'accord. Les gouvernements d'Amérique latine ne demandent pas mieux. À suivre.

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