Dans le coin gauche, le gouvernement du Québec, qui déclare créer
des emplois à la tonne. Dans le coin droit, des éditorialistes et des
économistes qui affirment plutôt que le Québec produit ses emplois au
compte-gouttes. D'un côté, nous sommes aux portes des vertes prairies
de la prospérité, et de l'autre, au bord du gouffre. Or, la situation
de l'emploi au Québec commande un examen beaucoup plus nuancé, selon l'économiste
Diane Bellemare.
L'emploi, elle connaît : elle a présidé la Société québécoise de la
main-d'ouvre (l'ancêtre d'Emploi-Québec) de 1994 à 1997, puis a coprésidé
la Commission des partenaires pour l'emploi jusqu'en 1999. Actuellement
professeure honoraire à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM,
Diane Bellemare constate que le Québec connaît son taux de chômage le
plus bas depuis 1976.
Mais elle s'inquiète : depuis quelques mois, la province perd du terrain
par rapport au reste du pays, tant en ce qui concerne le nombre d'emplois
que leur qualité. Appel à la mobilisation générale.
Selon le gouvernement québécois, la dernière année a été exceptionnelle
en ce qui concerne la création d'emplois. Mais pour certains éditorialistes
et économistes, 2000 a été un très mauvais cru. Qui dit vrai?
Personne et tout le monde à la fois! C'est que la situation de l'emploi
au Québec est précaire. Ce n'est pas alarmant, mais c'est vacillant. Surtout
si on tient compte du ralentissement économique qui se dessine.
Lorsqu'on regarde la moyenne du nombre d'emplois offerts au cours de
l'année 2000, on constate qu'elle était de 2,4 % supérieure à l'année
précédente. Il y avait donc en moyenne, pendant cette période, 80 000
emplois de plus qu'en 1999. C'est excellent.
Mais lorsqu'on compare la fin de l'année 2000 avec la fin de 1999, il
n'y avait que 0,9 % plus d'emplois en décembre dernier qu'en décembre
1999, soit 26 000. C'est une croissance très faible! C'est peu par rapport
au reste du Canada, où il y a eu 340 000 emplois créés entre décembre
1999 et décembre 2000. C'est un signe que la tendance est au ralentissement
au Québec.
Le gouvernement a-t-il tort d'ignorer la tendance
que vous esquissez?
Le ministère de Bernard Landry (Économie et Finances) est sûrement au
fait de cette tendance. M. Landry est suffisamment qualifié en économie
pour comprendre cela. Mais au gouvernement, on préfère parler publiquement
de la croissance de l'emploi à partir de la moyenne annuelle, qui donne
cette année des chiffres plus importants. C'est tout à fait acceptable
de le faire. La moyenne est plus pondérée, moins sujette à des soubresauts
mensuels ou à des événements exceptionnels qui n'ont d'effet sur l'emploi
que pendant une brève période, comme le verglas. Elle constitue un portrait
fidèle de l'année.
Cependant, pour suivre la conjoncture et avoir une idée d'où on s'en
va, il faut aussi regarder les données mensuelles, c'est-à-dire la progression
de l'emploi d'un mois donné par rapport au même mois l'année précédente.
N'utilise-t-on pas ces méthodes de calcul à
des fins politiques et idéologiques plutôt que par souci de rigueur?
Cela arrive. Pour être juste envers le public, il faut dire que 2000
a été une bonne année, puisque le nombre d'emplois est demeuré élevé par
rapport à l'ensemble de 1999, mais il faudrait ajouter que la tendance
ne se maintient pas.
Utiliser les données mensuelles seulement, c'est nier qu'il y a eu effectivement
des progrès importants depuis le début de 1999. Par ailleurs, cacher la
performance mensuelle, c'est faire croire au public que le temps est à
la création d'emplois, ce qui n'est pas le cas.
De plus, il faut relativiser la performance de l'emploi en 2000. La très
forte majorité des nouveaux emplois au Québec sont apparus dans le domaine
du commerce et sont des emplois à temps partiel. Les secteurs de pointe
ont perdu leur élan, avec seulement 6 400 emplois de plus qu'en 1999,
alors que leur rythme de croissance était plus important les années précédentes.
Je n'ai rien contre les emplois dans le commerce; il en faut. Toutefois,
ce n'est pas avec cela qu'on bâtit une économie solide! L'Ontario a poursuivi
sur sa lancée et a continué de créer des emplois dans les secteurs de
pointe, des emplois à temps plein.
Comment remettre la croissance de l'emploi sur
les rails?
Le Québec devra mettre les bouchées doubles pour stimuler la création
d'emplois et rattraper la moyenne canadienne (NDLR : croissance de 0,8
% de décembre 1999 à décembre 2000 au Québec, contre 2,2 % pour l'ensemble
du pays).
Le gouvernement doit continuer de miser sur la nouvelle économie, mais
il doit aussi inciter les secteurs plus traditionnels à utiliser les nouvelles
technologies. C'est important, puisqu'une industrie traditionnelle qui
a assimilé les nouvelles technologies produit des biens de haute qualité,
à valeur ajoutée élevée, et qu'elle permet d'offrir des salaires plus
élevés et de créer des emplois. C'est ce qu'on a réussi dans l'industrie
du textile. Mais il faut poursuivre ailleurs, notamment dans les secteurs
du bois d'ouvre et de l'aluminium, où le Québec transforme trop peu la
matière première.
Il y a déjà une tendance à la modernisation, mais le Québec a du retard
sur le reste du Canada, en particulier l'Ontario, qui s'est mise à la
nouvelle économie bien avant nous et qui en récolte aujourd'hui les fruits.
Pourtant, au sujet de la nouvelle économie,
Bernard Landry répète que les programmes d'aide financière de son gouvernement
sont les plus stimulants du monde. Comment se fait-il que nous n'arrivions
pas à rattraper l'Ontario?
La croissance inégale entre le Québec et l'Ontario est historique. Le
Québec a toujours été le dernier à profiter des périodes de croissance
économique, et le premier à subir les effets d'un ralentissement. On peut
avoir des opinions sur les raisons pour lesquelles le Québec accuse un
retard sur l'Ontario mais, scientifiquement, on ne peut rien prouver.
Si quelqu'un le savait, il y a longtemps qu'on aurait réglé la question!
Plusieurs leaders d'opinion prétendent pourtant
avoir la solution : un État moins interventionniste, un fardeau fiscal
plus léger, un Québec plus autonome...
Ah! Ce ne sont que des discours idéologiques. C'est très facile d'élaborer
des solutions comme celles-là, en se comparant à l'Ontario par exemple.
Mais ce sont des explications trop réductrices. La réalité est beaucoup
plus complexe. On doit considérer tout un ensemble de facteurs, qui peuvent
être fiscaux, géographiques, démographiques, linguistiques, de formation...
des facteurs qui ont une influence sur l'économie, soit positive, soit
négative.
Le Québec «produit» très peu de
diplômés aux cycles supérieurs comparativement au reste du pays. Est-ce
là un facteur qui peut nous nuire?
Ce n'est pas le nombre de diplômés qui pose problème. En fait, la main-d'ouvre
québécoise est presque plus diplômée que la création d'emplois ne le justifie.
Le problème, c'est que les diplômes ne sont pas la garantie de compétences
techniques.
L'éducation et le diplôme, dans le monde d'aujourd'hui, sont fondamentaux.
Mais c'est insuffisant. Il nous faut aussi un système de formation continue
adéquat, et pas seulement à l'intérieur du réseau scolaire. Or, au Québec,
nous misons beaucoup trop sur l'obtention de diplômes et pas assez sur
la formation technique en entreprise, en dehors du cadre scolaire. En
Ontario et en Alberta, au contraire, les gouvernements ont misé davantage
sur la qualification professionnelle et sur l'apprentissage de compétences
en emploi, ce qui leur a conféré des avantages dans l'ensemble des secteurs
économiques. [NDLR : les entreprises de l'Alberta ont deux fois moins
de difficulté à embaucher des travailleurs suffisamment qualifiés que
celles situées au Québec, selon la Fédération canadienne de l'entreprise
indépendante.]
Nous en sommes pourtant rendus à la ixième réforme
de la formation professionnelle. Comment se fait-il qu'on ne semble pas
avoir encore découvert la formule magique?
La formation professionnelle au Québec a malheureusement été victime
des débats constitutionnels. Dès le début du XXe siècle, le gouvernement
fédéral s'est investi dans ce domaine, et le Québec a toujours réagi négativement
à cette intervention. Il a laissé au fédéral le champ libre dans la formation
continue, et il a poursuivi ses propres programmes de formation professionnelle
à l'intérieur de l'école, sans attacher d'importance à l'apprentissage
hors de l'école. Pourtant, ailleurs au pays, on liait ces deux types de
formations.
Aujourd'hui, il y a certes des programmes de formation technique en entreprise,
mais ils sont généralement ad hoc, et uniquement destinés à une entreprise
en particulier, qui a ses besoins propres. Notre système de qualification
professionnelle et technique en dehors de l'école est nettement insuffisant.
Nous n'avons toujours pas accepté que l'école ne soit pas le seul lieu
de formation. Il faudra bien le faire, et rapidement! Il faut que les
compétences acquises par un individu en travaillant lui soient reconnues
de façon officielle par l'État. C'est prouvé : quand vous bénéficiez d'une
main-d'ouvre qualifiée, formée et qu'elle est reconnue comme tel, il y
a une demande internationale pour votre main-d'ouvre.
Certains économistes, dont Pierre Fortin, de
l'UQAM, soutiennent qu'il est normal que le Québec crée moins d'emplois
que le reste du pays, puisque sa population augmente moins vite. Qu'en
pensez-vous?
C'est la question de l'ouf ou la poule! Je crois plutôt que la démographie
suit la croissance de l'emploi. Vous créez des emplois, votre population
augmente; vous n'en créez pas, elle n'augmente pas. D'ailleurs, le Québec
n'arrive pas à atteindre ses objectifs d'immigration et a beaucoup de
difficultés à retenir les immigrants qu'il recrute.
Le Québec est-il condamné à traîner de la patte
sur le plan économique?
Non, mais nous avons des obstacles à franchir : notre géographie, notre
petit marché intérieur, notre situation politique et linguistique, notre
fiscalité pour les particuliers - qui est lourde, mais qui nous assure
en revanche des services sociaux de qualité supérieure...
La Norvège faisait face à des obstacles similaires aux nôtres dans les
années 80 et connaissait des difficultés économiques. Elle a réussi à
les surmonter lorsque la population, les entreprises et le gouvernement
se sont mobilisés en adoptant un ensemble de politiques cohérentes dans
les domaines du marché du travail, de l'éducation, de la formation de
la main-d'ouvre et des industries, pour remettre les Norvégiens au travail.
Je suis naturellement optimiste... Si nous consacrons à la lutte contre
le chômage les mêmes efforts et la même énergie que nous avons mis pour
combattre le déficit, je crois que nous pouvons réussir.