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  La semaine moyenne de travail
Les temps fous
par Éric Grenier

Dans plusieurs milieux de travail, les salariés ont l'impression de ne jamais en avoir donné autant à leur patron. Les semaines de 45, 50, voire 60 heures semblent être monnaie courante. Illusion?

On nous promettait la société des loisirs. Avec l'obtention de la semaine de quatre jours pour certains groupes de travailleurs, on a cru que ça y était. Hélas! Non seulement aujourd'hui la semaine de travail habituelle compte-t-elle encore cinq jours, mais des témoins prétendent même avoir vu la semaine de huit jours. Une histoire de Bonhomme Sept Heures?

Pas tout à fait. Pour Stéphane St-Yves, qui vend des certificats d'identification numérique pour Internet, une semaine de travail «normale» compte... 60 heures! En période de pointe, elle peut même dépasser les 70 heures, soit l'équivalent de huit jours et demi de travail normaux. C'est sans compter le temps qu'il doit allouer à la gestion des deux immeubles résidentiels dont il est propriétaire.

«Y a rien là! Quand tu aimes ta job, le travail ne t'épuise pas et tu ne sens pas le besoin de compter tes heures. J'ai déjà été fonctionnaire et, dès que je commençais ma journée, j'avais hâte que 16h arrive pour que ça finisse. Je trouvais mes journées et mes semaines terriblement longues même si, au fond, je travaillais très peu comparativement à aujourd'hui.»

Stéphane est peut-être heureux de cette situation, mais ce n'est pas le cas de tout le monde. La réduction du temps de travail commence à tarabiscoter pas mal de travailleurs surchargés au Québec...


Derrière les chiffres

À première vue, les chiffres ne semblent pas leur donner raison. Ainsi, si l'on en croit les données de Statistique Canada, les Québécois ont déjà travaillé davantage : en 2000, la semaine moyenne de travail avoisinait les 34 heures, alors qu'elle atteignait 36 heures en 1978, un sommet jamais égalé depuis.

Mais les chiffres ont la fâcheuse habitude de ne pas révéler toute la vérité. Dans ses données sur la semaine de travail, Statistique Canada ne fait pas de différence entre travailleurs à temps plein et travailleurs à temps partiel. Ainsi, avec un salarié qui travaille 40 heures par semaine et un autre 20, on obtient une moyenne de 30 heures de travail par semaine.

Or, depuis 1978, le pays a connu une hausse spectaculaire des emplois à temps partiel. Ils ont doublé, alors que l'emploi à temps plein n'a augmenté que de 35 % pendant la même période. Résultat : l'augmentation de la semaine de travail des employés à temps plein a été largement compensée par la multiplication massive des McJobs sur le marché de l'emploi.

«Depuis le début des années 70, nous avons constaté une forte «précarisation» du travail», explique Mona-Josée Gagnon, professeure au département de sociologie de l'Université de Montréal. «Les emplois à temps partiel ont augmenté, contribuant à maintenir artificiellement la semaine de travail. Toutefois, ceux qui travaillent à temps plein travaillent toujours plus.»

Aux États-Unis, les statistiques sont plus précises. Les chiffres sur la semaine de travail ne compilent que les heures travaillées par les employés à temps plein (plus de 20 heures par semaine). Le verdict est incontestable : la semaine de travail explose. Entre 1997 et 2000, elle est passée d'une moyenne de 43 heures à 47 heures.

D'ailleurs, Statistique Canada fournit un indice permettant de donner raison à ceux qui se plaignent d'une semaine de travail de plus en plus élastique : la proportion des Québécois déclarant travailler plus de 50 heures par semaine. Ils ont augmenté de 9 % depuis 1992 et sont aujourd'hui plus de 12 %.

Une autre étude, de l'Union des Banques Suisses celle-là, tend à confirmer qu'on travaille plus en Ontario qu'au Québec. L'UBS a constaté l'an dernier qu'à Toronto, on y travaille quelque 1967 heures par année, contre 1814 à Montréal. En excluant les jours de congés payés, les Torontois travailleraient 40 heures par semaine, contre 38 pour les Montréalais.

Toujours selon l'étude, le rêve, c'est à Paris qu'il se trouverait : 34,5 heures par semaine, en plus d'une moyenne de six semaines de vacances payées.

La réputation ou la santé?

Martine, urbaniste dans une firme d'architectes et d'urbanistes à Montréal, était une habituée des semaines de 50 heures. Elle a même déjà fait assez de zèle pour atteindre les 80 heures! «Mon record? Quatre-vingt-sept heures dans la même semaine.»

Mais, aujourd'hui, Martine a ralenti le rythme. Parce que, croit-elle, il y a de la vie en dehors de la planète travail. Rarement dépasse-t-elle aujourd'hui les 45 heures par semaine. «Je fais des heures supplémentaires à l'occasion, mais je ne suis pas obligée. Seulement lorsque la situation le commande, quand nous sommes à la veille de la date de remise d'un contrat, par exemple.»

De toute évidence, Martine est privilégiée. «Les travailleurs ont rarement le choix : on les oblige à faire des heures supplémentaires», soutient Carole Poliquin, réalisatrice d'un documentaire intitulé L'emploi du temps, qui porte sur l'éclatement de la notion du temps de travail. «Même ceux qui bénéficient de la présence d'un syndicat souffrent du jugement de leurs confrères. Il est mal vu de refuser de faire des heures supplémentaires! Les syndicats hésitent à proposer une réduction de la semaine de travail, parce que trop de travailleurs en ont besoin.»

Pourtant, la semaine prolongée représente une menace pour la santé des travailleurs. Selon une étude publiée en avril 2000 par Statistique Canada dans Tendance sociales canadiennes, elle augmente les risques de consommation d'alcool et de tabagisme chez les femmes, alors que les hommes seraient davantage victimes de l'embonpoint.

Et, selon le Bureau international du travail (BIT), le stress causé par la «flexibilité» de l'horaire de travail exigée empoisonne de plus en plus le monde de l'emploi. Une étude réalisée l'an dernier sur la santé mentale au travail souligne qu'en Amérique, les méthodes d'organisation du travail, introduites pour faire face à l'inexorable montée des exigences de productivité, sont largement en cause. Le BIT a constaté que «les troubles psychiques sont de plus en plus fréquents. En effet, un travailleur sur dix souffre de dépression, d'anxiété, de stress ou de surmenage et risque de ce fait l'hospitalisation et le chômage».

La haute technologie, un suspect

Non seulement les heures de travail augmentent-elles, mais certains travailleurs subissent aussi une intensité accrue du travail. En d'autres mots, on presse le citron. «Il n'y a plus de «temps perdu» au travail, a constaté Mona-Josée Gagnon. Les gens travaillent toujours plus vite, plus intensément.» Bref, fini la jasette avec les collègues. Et, bien souvent, les travailleurs ne sont pas récompensés pour leur productivité accrue.

De plus, les nouveaux gadgets technos n'ont pas que des effets positifs sur notre façon de travailler. Avec le cellulaire, le courrier électronique et autres «téléavertisseurs» qui frémissent à nos ceintures, le travail nous suit partout : à la maison, au resto, au cinéma, chez les amis, au lave-auto... «Avec la technologie, c'est tout le concept du neuf à cinq qui saute, fait remarquer Mona-Josée Gagnon. Il y a une disparition de la frontière entre le travail et le reste de la vie. Tout est mêlé et on en arrivera à ne plus savoir combien d'heures on travaille.»

Le travail collé aux talons? Stéphane St-Yves s'en réjouit! «Avec les cellulaires et Internet, c'est formidable. Tu peux mieux organiser ton temps. Ce n'est plus comme avant, quand tu passais plus de 60 heures entre les quatre mêmes murs. Maintenant, tu apportes du travail à la maison. Tant qu'à s'ennuyer devant la télé, pourquoi ne pas travailler?»

Accountemps, une filiale de l'entreprise internationale de chasseurs de tête Robert Half, a sondé le terrain l'an dernier auprès des cadres. Soixante-huit pour cent se plaignaient de «travailler plus» ou «beaucoup plus» qu'il y a cinq ans. Certains employeurs auraient capté le message, a constaté Suzanne Malette, directrice de la succursale montréalaise du cabinet de placement. «Les entreprises sont plus ouvertes maintenant à la condition sociale de leurs employés, estime-t-elle. Elles reconnaissent que leurs employés ont une vie en dehors du travail et qu'il est légitime de leur part de vouloir la protéger. Les horaires atypiques, flexibles, se multiplient. Ils deviendront la norme. Mais la semaine de quatre jours, oubliez ça!» Dommage.



La semaine de 55 heures

En France, les travailleurs bénéficient de la fameuse semaine de 35 heures. La nouvelle loi, en vigueur depuis un an, est particulièrement controversée : trop coûteuse au dire des entreprises, pas assez contraignante, selon les syndicats.

Le lobby patronal a été particulièrement efficace. Des amendements à la loi permettent de compenser la semaine de travail réduite par une plus grande souplesse dans la gestion du temps de travail. «Cela permet aux entreprises d'éliminer le travail «inutile»», explique Mona-Josée Gagnon. Pendant les périodes de pointe, un salarié pourra travailler par exemple 45 heures durant sa semaine puis, quand la situation se calme, se voir forcé de rester chez lui pour compenser les heures travaillées en trop.

Au Québec, nous sommes encore loin de ce modèle, mais il y a de l'amélioration. Depuis 1997, la semaine de travail légale a été ramenée de 44 à 40 heures. Toutefois, en vertu de la Loi sur les normes minimales de travail, la semaine légale est plus élevée pour certains salariés. Dans le secteur de l'exploitation forestière, très saisonnier, elle est de 47 heures.

Un domestique qui réside chez son employeur doit travailler 49 heures avant d'avoir droit aux heures supplémentaires. Les travailleurs de la Baie James, ou d'autres secteurs très isolés du Grand Nord, travaillent jusqu'à 55 heures par semaine. Ce qui leur permet de bénéficier de congés plus longs lorsqu'ils retournent chez eux, «dans le sud».

En Ontario, la loi prévoit une semaine de 44 heures. Mais un amendement à la loi sur les normes du travail adopté en décembre dernier permet dorénavant à toute entreprise, avec l'approbation du ministre du Travail, d'obtenir le droit de faire travailler ses employés jusqu'à 60 heures avant de devoir les payer en heures supplémentaires. Jusqu'à 18 000 entreprises pourraient se prévaloir de ce droit...

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