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  Les entreprises et les travailleurs «aînés»
Bingo!
par Nicolas Bérubé

«Entreprise jeune et dynamique cherche employé ambitieux et expérimenté. Moins de 65 ans s'abstenir.»

Les entreprises ne le savent pas encore, mais l'époque des retraites anticipées est révolue. Elles devront bientôt commencer à faire des pieds et des mains pour garder leurs travailleurs avec elles bien après l'âge où ils auront commencé à faire sauter leurs petits-enfants sur leurs genoux.

De plus en plus d'observateurs du marché du travail osent faire ce pari. Comme les naissances sont en chute libre dans la plupart des sociétés occidentales, les jeunes travailleurs ne seront pas assez nombreux pour prendre la relève et les entreprises n'auront d'autre choix que de «garder leurs vieux» ou, à tout le moins, d'embaucher des travailleurs qui ont 30 ou 40 ans d'expérience.

«C'est la revanche des tempes grisonnantes», ironisait d'ailleurs un rapport sur le vieillissement de la population rédigé par le Conseil du patronat du Québec (CPQ) en janvier 2000. «Le vieillissement attendu pour les prochaines décennies, conclut le rapport, prendra une ampleur jusqu'à maintenant inconnue. [.] Un homme ou une femme en bonne santé pourrait bien continuer de travailler à temps plein ou à temps partiel bien au-delà de 60 ans.»


Le calme avant la tempête

Dans la majorité des secteurs d'emploi, personne ne semble se préoccuper d'un éventuel manque de travailleurs, explique Frédéric Lesemann, directeur du centre Culture et société de l'Institut national de recherche scientifique (INRS). «Au contraire, les entreprises ont toujours connu l'expérience d'un surplus de main-d'ouvre : elles avaient l'embarras du choix!»

C'est le cas chez Gaz Métropolitain, selon Carole Rhéaume, du service de dotation : «Nous avons encore trop de travailleurs : nous planifions présentement un programme de retraites anticipées pour nos employés les plus âgés», explique-t-elle.

Michèle Roy, du service des communications de Biochem Pharma, explique que l'embauche de nouvelles recrues ne pose pas problème pour l'instant. «Montréal est le pôle le plus important au pays pour ce qui est de l'industrie des biopharmaceutiques, donc nous avons accès à une masse importante de travailleurs qualifiés, jeunes ou pas. Nous investissons dans la formation des jeunes, mais notre principale préoccupation actuellement n'est pas d'ordre démographique, c'est de s'assurer d'avoir les meilleurs talents qui travaillent pour nous.»

Serait-ce le calme avant la tempête? «Les entreprises n'ont pas encore saisi la nécessité de s'adapter», explique Normand Roy, coordonnateur du Centre d'études sur l'emploi et la technologie (CETECH). «Le réflexe du secteur privé, c'est encore de se tourner vers le gouvernement et de lui demander de former une relève compétente dans divers domaines de pointe. Mais nous sommes aux prises avec un problème de démographie : le gouvernement ne peut pas former des gens qui n'existent pas!»

Au Québec, c'est l'ensemble des secteurs économiques qui seront touchés par le vieillissement des travailleurs et les prises de retraite massives à venir. Mais le secteur industriel et celui des pâtes et papiers seront parmi les plus touchés, parce que la relève s'y fait particulièrement rare.

«Nous commençons à voir la tornade arriver à l'horizon et nous nous attendons à ce que le coup soit dur pour toute notre industrie», explique Fernand Otis, coordonnateur au Comité sectoriel de main-d'ouvre en bois de sciage, un organisme qui travaille en collaboration avec des usines situées essentiellement à l'extérieur des centres urbains de la province. Il évalue à près d'une centaine le nombre de départs à la retraite prévus pour l'an prochain seulement. «Dans notre secteur, la relève n'est pas au rendez-vous. Souvent, les cours en transformation du bois doivent être annulés, car il n'y a pas assez d'étudiants inscrits. C'est très dérangeant pour nous. Nous allons analyser la situation de façon plus intensive l'an prochain pour trouver des pistes de solution.»

De bonnes nouvelles

Plus chanceux que les autres secteurs d'emploi, celui des services (vente, tourisme, hôtellerie, etc.) pourrait profiter de la situation, puisque les personnes plus âgées sont parfaitement aptes à occuper les postes qui s'y rattachent. «D'autant plus que les consommateurs seront eux aussi plus âgés et qu'ils préféreront faire affaire avec des gens de leur âge, explique Frédéric Lesemann. Le travail autonome est également appelé à prendre une plus grande place. Contrairement aux idées reçues, ce sont actuellement les 45 ans et plus qui constituent la présence la plus forte dans le travail autonome, beaucoup plus que les jeunes.»

Autre bonne nouvelle, souligne-t-il, les gens de plus de soixante ans ont aujourd'hui davantage envie de continuer à travailler qu'avant. Ils sont en meilleure forme, et ont encore plusieurs années productives devant eux. En effet, en 1950, l'espérance de vie moyenne était de 65 ans, soit près de quinze ans de moins qu'aujourd'hui! Selon Statistique Canada, elle augmentera d'ici 2041 à 82 ans pour les hommes et à 87 ans pour les femmes.

«De plus en plus de Québécois vont choisir de ne pas arrêter de travailler du jour au lendemain quand ils atteindront l'âge de 65 ans, explique Frédéric Lesemann. Ils pourront continuer à travailler à leur compte, à temps partiel, comme consultants, etc. Aux États-Unis, on commence à constater un retour au travail des gens âgés.» Chez nos voisins du Sud, on prévoit qu'en 2005, une personne sur quatre âgée de 65 à 69 ans n'aura pas encore pris sa retraite. Une tendance qui devrait aller en s'accroissant, à mesure que les entreprises prendront conscience du manque de nouvelles recrues.

Combattre la discrimination?

Les opinions sont divisées quant aux aptitudes des travailleurs âgés. Selon la croyance populaire, ils s'adapteraient mal au changement et auraient moins de motivation que les jeunes. Certaines entreprises, en revanche, les apprécient pour leur assiduité et leur bon jugement. Après la lutte contre la discrimination faite aux femmes et aux personnes appartenant à des minorités visibles, le temps est-il venu de se battre contre la discrimination faite aux aînés qui postulent un emploi?

C'est ce que croit le gouvernement anglais, qui a voté en 1999 un code de pratique visant à combattre la discrimination basée sur l'âge dans le marché du travail. Déjà, des compagnies telles que le géant pharmaceutique Glaxo Wellcome et la chaîne de magasins Marks & Spencer adhèrent au code. Il faut dire que la pression était forte : un sondage national a révélé que plus de 25 % des salariés anglais prétendent avoir été victimes de discrimination au travail en raison de leur âge. Ce taux grimpe à plus de 35 % pour les travailleurs de 45 à 64 ans.

«Il s'agit là d'un problème typiquement européen, croit Frédéric Lesemann. La France, l'Allemagne et d'autres pays européens ont connu de grands programmes de retraite anticipée, qui avaient pour objectif de freiner la croissance du chômage.» Du coup, les travailleurs âgés n'avaient plus la côte, ce qui leur cause aujourd'hui des difficultés à faire reconnaître leurs compétences.

Si la situation au Québec est moins dramatique, elle n'est tout de même pas aussi rose que dans les pays d'Europe du Nord, très précurseurs en ce qui a trait à l'acceptation sociale du travail des aînés. «Les pays scandinaves ont adopté des politiques explicites de maintien d'emploi pour les personnes âgées. Là-bas, le droit au travail est un droit fondamental.»

Chose certaine, la «révolution grise» ne se fera pas toute seule. «Les entreprises québécoises devront se doter de programmes de formation permanente, comme certaines compagnies américaines ont commencé à le faire, croit Lesemann. Les employeurs vont se rendre compte qu'il est plus profitable de former un travailleur tout au long de sa carrière que de le débaucher pour engager un jeune. L'expérience demeurerait à l'intérieur de l'entreprise, ce qui serait un bénéfice pour elle. La grande difficulté est de changer la culture des entreprises. Pour l'instant, au Québec et au Canada, nous sommes très loin du compte...»



120 ans et toutes ses dents

Depuis 1969, l'âge maximum atteignable par les humains augmente à raison d'une année par décennie. Résultat : aux États-Unis, on compte aujourd'hui environ 70 000 centenaires, et l'on prévoit qu'ils pourraient être quatre millions en 2050! Au Québec, on prévoit que 6 270 personnes seront centenaires en 2040, alors qu'elles n'étaient que 789 en 1996.

À ce rythme, les chercheurs estiment qu'il serait possible de dépasser la limite d'âge «techniquement» atteignable, établie jusqu'à maintenant à 120 ans.

Source : USA Today, 2 octobre 2000.

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