«Entreprise jeune et dynamique cherche employé ambitieux et
expérimenté. Moins de 65 ans s'abstenir.»
Les entreprises ne le savent pas encore, mais l'époque des retraites
anticipées est révolue. Elles devront bientôt commencer à faire des pieds
et des mains pour garder leurs travailleurs avec elles bien après l'âge
où ils auront commencé à faire sauter leurs petits-enfants sur leurs genoux.
De plus en plus d'observateurs du marché du travail osent faire ce pari.
Comme les naissances sont en chute libre dans la plupart des sociétés
occidentales, les jeunes travailleurs ne seront pas assez nombreux pour
prendre la relève et les entreprises n'auront d'autre choix que de «garder
leurs vieux» ou, à tout le moins, d'embaucher des travailleurs qui
ont 30 ou 40 ans d'expérience.
«C'est la revanche des tempes grisonnantes», ironisait d'ailleurs
un rapport sur le vieillissement de la population rédigé par le Conseil
du patronat du Québec (CPQ) en janvier 2000. «Le vieillissement
attendu pour les prochaines décennies, conclut le rapport, prendra une
ampleur jusqu'à maintenant inconnue. [.] Un homme ou une femme en bonne
santé pourrait bien continuer de travailler à temps plein ou à temps partiel
bien au-delà de 60 ans.»
Le calme avant
la tempête
Dans la majorité des secteurs d'emploi, personne ne semble se préoccuper
d'un éventuel manque de travailleurs, explique Frédéric Lesemann, directeur
du centre Culture et société de l'Institut national de recherche scientifique
(INRS). «Au contraire, les entreprises ont toujours connu l'expérience
d'un surplus de main-d'ouvre : elles avaient l'embarras du choix!»
C'est le cas chez Gaz Métropolitain, selon Carole Rhéaume, du service
de dotation : «Nous avons encore trop de travailleurs : nous planifions
présentement un programme de retraites anticipées pour nos employés les
plus âgés», explique-t-elle.
Michèle Roy, du service des communications de Biochem Pharma, explique
que l'embauche de nouvelles recrues ne pose pas problème pour l'instant.
«Montréal est le pôle le plus important au pays pour ce qui est
de l'industrie des biopharmaceutiques, donc nous avons accès à une masse
importante de travailleurs qualifiés, jeunes ou pas. Nous investissons
dans la formation des jeunes, mais notre principale préoccupation actuellement
n'est pas d'ordre démographique, c'est de s'assurer d'avoir les meilleurs
talents qui travaillent pour nous.»
Serait-ce le calme avant la tempête? «Les entreprises n'ont pas
encore saisi la nécessité de s'adapter», explique Normand Roy, coordonnateur
du Centre d'études sur l'emploi et la technologie (CETECH). «Le
réflexe du secteur privé, c'est encore de se tourner vers le gouvernement
et de lui demander de former une relève compétente dans divers domaines
de pointe. Mais nous sommes aux prises avec un problème de démographie
: le gouvernement ne peut pas former des gens qui n'existent pas!»
Au Québec, c'est l'ensemble des secteurs économiques qui seront touchés
par le vieillissement des travailleurs et les prises de retraite massives
à venir. Mais le secteur industriel et celui des pâtes et papiers seront
parmi les plus touchés, parce que la relève s'y fait particulièrement
rare.
«Nous commençons à voir la tornade arriver à l'horizon et nous
nous attendons à ce que le coup soit dur pour toute notre industrie»,
explique Fernand Otis, coordonnateur au Comité sectoriel de main-d'ouvre
en bois de sciage, un organisme qui travaille en collaboration avec des
usines situées essentiellement à l'extérieur des centres urbains de la
province. Il évalue à près d'une centaine le nombre de départs à la retraite
prévus pour l'an prochain seulement. «Dans notre secteur, la relève
n'est pas au rendez-vous. Souvent, les cours en transformation du bois
doivent être annulés, car il n'y a pas assez d'étudiants inscrits. C'est
très dérangeant pour nous. Nous allons analyser la situation de façon
plus intensive l'an prochain pour trouver des pistes de solution.»
De bonnes nouvelles
Plus chanceux que les autres secteurs d'emploi, celui des services (vente,
tourisme, hôtellerie, etc.) pourrait profiter de la situation, puisque
les personnes plus âgées sont parfaitement aptes à occuper les postes
qui s'y rattachent. «D'autant plus que les consommateurs seront
eux aussi plus âgés et qu'ils préféreront faire affaire avec des gens
de leur âge, explique Frédéric Lesemann. Le travail autonome est également
appelé à prendre une plus grande place. Contrairement aux idées reçues,
ce sont actuellement les 45 ans et plus qui constituent la présence la
plus forte dans le travail autonome, beaucoup plus que les jeunes.»
Autre bonne nouvelle, souligne-t-il, les gens de plus de soixante ans
ont aujourd'hui davantage envie de continuer à travailler qu'avant. Ils
sont en meilleure forme, et ont encore plusieurs années productives devant
eux. En effet, en 1950, l'espérance de vie moyenne était de 65 ans, soit
près de quinze ans de moins qu'aujourd'hui! Selon Statistique Canada,
elle augmentera d'ici 2041 à 82 ans pour les hommes et à 87 ans pour les
femmes.
«De plus en plus de Québécois vont choisir de ne pas arrêter de
travailler du jour au lendemain quand ils atteindront l'âge de 65 ans,
explique Frédéric Lesemann. Ils pourront continuer à travailler à leur
compte, à temps partiel, comme consultants, etc. Aux États-Unis, on commence
à constater un retour au travail des gens âgés.» Chez nos voisins
du Sud, on prévoit qu'en 2005, une personne sur quatre âgée de 65 à 69
ans n'aura pas encore pris sa retraite. Une tendance qui devrait aller
en s'accroissant, à mesure que les entreprises prendront conscience du
manque de nouvelles recrues.
Combattre la discrimination?
Les opinions sont divisées quant aux aptitudes des travailleurs âgés.
Selon la croyance populaire, ils s'adapteraient mal au changement et auraient
moins de motivation que les jeunes. Certaines entreprises, en revanche,
les apprécient pour leur assiduité et leur bon jugement. Après la lutte
contre la discrimination faite aux femmes et aux personnes appartenant
à des minorités visibles, le temps est-il venu de se battre contre la
discrimination faite aux aînés qui postulent un emploi?
C'est ce que croit le gouvernement anglais, qui a voté en 1999 un code
de pratique visant à combattre la discrimination basée sur l'âge dans
le marché du travail. Déjà, des compagnies telles que le géant pharmaceutique
Glaxo Wellcome et la chaîne de magasins Marks & Spencer adhèrent au code.
Il faut dire que la pression était forte : un sondage national a révélé
que plus de 25 % des salariés anglais prétendent avoir été victimes de
discrimination au travail en raison de leur âge. Ce taux grimpe à plus
de 35 % pour les travailleurs de 45 à 64 ans.
«Il s'agit là d'un problème typiquement européen, croit Frédéric
Lesemann. La France, l'Allemagne et d'autres pays européens ont connu
de grands programmes de retraite anticipée, qui avaient pour objectif
de freiner la croissance du chômage.» Du coup, les travailleurs
âgés n'avaient plus la côte, ce qui leur cause aujourd'hui des difficultés
à faire reconnaître leurs compétences.
Si la situation au Québec est moins dramatique, elle n'est tout de même
pas aussi rose que dans les pays d'Europe du Nord, très précurseurs en
ce qui a trait à l'acceptation sociale du travail des aînés. «Les
pays scandinaves ont adopté des politiques explicites de maintien d'emploi
pour les personnes âgées. Là-bas, le droit au travail est un droit fondamental.»
Chose certaine, la «révolution grise» ne se fera pas toute
seule. «Les entreprises québécoises devront se doter de programmes
de formation permanente, comme certaines compagnies américaines ont commencé
à le faire, croit Lesemann. Les employeurs vont se rendre compte qu'il
est plus profitable de former un travailleur tout au long de sa carrière
que de le débaucher pour engager un jeune. L'expérience demeurerait à
l'intérieur de l'entreprise, ce qui serait un bénéfice pour elle. La grande
difficulté est de changer la culture des entreprises. Pour l'instant,
au Québec et au Canada, nous sommes très loin du compte...»
120 ans et toutes ses dents
Depuis 1969, l'âge maximum atteignable par les humains augmente à raison
d'une année par décennie. Résultat : aux États-Unis, on compte aujourd'hui
environ 70 000 centenaires, et l'on prévoit qu'ils pourraient être quatre
millions en 2050! Au Québec, on prévoit que 6 270 personnes seront centenaires
en 2040, alors qu'elles n'étaient que 789 en 1996.
À ce rythme, les chercheurs estiment qu'il serait possible de dépasser
la limite d'âge «techniquement» atteignable, établie jusqu'à
maintenant à 120 ans.
Source : USA Today, 2 octobre 2000.