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L'âge de l'emploi
par Nicolas Bérubé

Travailler jusqu'à 75 ans, ça vous tente : A) beaucoup, B) énormément, ou C) pas du tout? Si vous avez répondu «C», exercez-vous tout de suite à prendre votre mal en patience. Car selon Beverly Goldberg, spécialiste en management, le travail risque de faire partie de votre vie bien après que vous aurez soufflé vos 65 chandelles.

Les entreprises se dirigent tout droit vers un manque de main-d'ouvre, un problème qui aura des répercussions sur le niveau de vie de l'ensemble de la population. La problématique est encore trop souvent ignorée par les décideurs et les chefs d'entreprise. C'est un réel danger qui nous attend au détour si nous ne réagissons pas aujourd'hui.»

C'est ce que prédit Beverly Goldberg, vice-présidente de la Century Foundation, un groupe de recherche new-yorkais qui étudie les grands enjeux sociaux et économiques actuels. Celle qui observe le marché du travail depuis une décennie a publié l'an dernier Age Works: What Corporate America Must Do to Survive the Graying of the Workforce, un ouvrage qui tire la sonnette d'alarme.

La spécialiste y explique que le vieillissement de la population - un phénomène qui touche tous les pays ayant connu le baby-boom d'après-guerre - est tellement marqué que les travailleurs ne seront pas assez nombreux pour pourvoir à tous les postes vacants.


Le Québec ne fait pas exception : l'Institut de la statistique du Québec a calculé l'an dernier que dans 25 ans, le quart de la population sera âgé de plus de 65 ans, soit deux fois plus qu'aujourd'hui. Et si on compte actuellement près de cinq travailleurs pour chaque personne à la retraite, dans 50 ans, seulement deux personnes seront au travail pour chaque retraité.

Statistique Canada a déjà calculé que, pour les cinq prochaines années, la population active québécoise est en mesure de pourvoir à quelque 45 000 nouveaux emplois par année. Mais l'agence fédérale prévoit aussi que plus de 60 000 emplois pourraient être créés en 2001 seulement!

Selon Beverly Goldberg, le vieillissement de la population est bien plus qu'une vue de l'esprit : c'est un problème grave qui menace de bousiller l'économie des pays industrialisés.

Solutions de rechange : 0

Pour la spécialiste, la solution est claire : à défaut d'être plus nombreux, les travailleurs devront travailler plus longtemps! Et même encore, dit-elle, le problème du manque de travailleurs n'en sera qu'amoindri, et non enrayé.

Mais les gens consacrent déjà tellement de temps au boulot... N'y aurait-il pas d'autres façons de régler le casse-tête démographique que de nous garder au travail jusqu'à ce que nous ayons un pied dans la tombe? «Les solutions ne sont pas nombreuses : nous devrons inévitablement trouver des travailleurs quelque part!»

Le gouvernement pourrait peut-être favoriser l'accueil d'un plus grand nombre d'immigrants? «L'immigration ne sera jamais assez importante pour combler le vide. De plus, la majeure partie des immigrants qui arrivent aux États-Unis et au Canada sont soit très éduqués, soit pas du tout. Ils ne sont souvent pas capables de pourvoir aux postes les plus demandés, c'est-à-dire ceux qui nécessitent un diplôme de niveau collégial»

Selon l'Institut de la statistique du Québec, entre 1990 et 1999, le nombre de naissances a diminué de 25 % dans la province - du jamais vu! Pourquoi ne pas élaborer des mesures incitatives destinées aux jeunes familles, afin d'augmenter le taux de natalité? «Cela ne renverserait nullement la tendance actuelle, soutient Beverly Goldberg. Et même si tous les couples décidaient d'avoir des enfants demain matin, il faudrait encore attendre 20 ou 25 ans avant qu'ils n'arrivent sur le marché du travail. Le manque de travailleurs se sera déjà fait sentir depuis longtemps.»

C'est la faute des irritants

Depuis la fin des années 80, les entreprises licencient les travailleurs âgés sans ménagement, sous prétexte que ces derniers coûtent cher et qu'ils sont blasés. L'énorme popularité des programmes de retraite anticipée donne aussi lieu de croire que les travailleurs ont eux-mêmes envie de quitter le monde du travail le plus rapidement possible!

Beverly Goldberg pense-t-elle que les gens vont accepter facilement de rester en poste plus longtemps? «Plus facilement qu'on pourrait le croire, réplique-t-elle. Aujourd'hui, les gens vivent plus longtemps qu'auparavant, et ils commencent à se rendre compte que leurs économies ne seront pas suffisantes pour leur permettre de vivre une retraite qui durera 20 ou 30 ans! Je crois qu'une bonne partie de ceux qui pensent prendre leur retraite accepteraient de continuer à travailler si les règles du travail changeaient.»

À son avis, si les travailleurs rêvent autant à la retraite, ce n'est pas tant parce qu'ils ne désirent plus travailler que parce qu'ils veulent fuir les «irritants» : les bouchons de circulation du matin, les dates de remise irréalistes, les semaines de 60 heures... Améliorez les conditions de travail des employés, et vous leur donnerez le goût de continuer à travailler à leur rythme, clame Beverly Goldberg.

«Malgré les bouleversements technologiques qui ont façonné le XXe siècle, une immense partie des travailleurs suivent encore un horaire fixe de 9 h à 17 h, du lundi au vendredi, alors que cela ne leur plaît pas nécessairement. C'est ironique, parce qu'au début des années 90, les entreprises ont réduit leur effectif afin d'être plus efficaces. Aujourd'hui, elles sont parvenues à s'adapter rapidement aux changements et à relever les défis de la mondialisation. Sauf qu'elles sont demeurées terriblement conservatrices pour ce qui est des modalités de travail des employés.»

Travailler avec plaisir

Les entreprises devront adopter certaines méthodes encourageant leur main-d'ouvre âgée à demeurer à leur service. Le travail à temps partagé (deux employés combinent leurs horaires pour pourvoir à un poste) et la retraite progressive (l'employé travaille quatre jours par semaine pendant un an, puis trois jours, et ainsi de suite jusqu'à la retraite) seront ainsi appelés à prendre de plus en plus d'importance. «Plusieurs travailleurs âgés veulent passer plus de temps avec leurs petits-enfants, rester à la maison quand le temps est trop mauvais pour conduire, etc. Il faut que les employeurs s'adaptent à cette réalité.»

Les congés prolongés durant l'été sont également envisageables : on remplace un travailleur d'expérience qui veut partir en vacances par un plus jeune, qui désire acquérir de l'expérience. Un travailleur âgé désireux de voir du pays pourrait aussi être envoyé dans une succursale située à l'étranger. De cette façon, il travaillerait durant quelques mois, pour ensuite voyager à sa guise dans le pays en question.

«Nos études nous ont aussi montré qu'une grande partie des gens aimeraient bien continuer à travailler si leur emploi leur permettait d'apprendre, d'évoluer dans de nouvelles directions, bref de briser la routine que trop de compagnies ont laissé s'installer. Pourquoi ne pas leur offrir de se recycler, de mettre à jour leurs connaissances et de donner un second souffle à leur carrière? Les entreprises se plaignent qu'il n'y a pas assez de jeunes candidats qualifiés pour pourvoir aux postes clés, alors que bien des travailleurs âgés rêveraient de se perfectionner afin d'occuper ces emplois!»

Mais les entreprises jugent généralement qu'il n'est pas profitable d'investir dans le perfectionnement de leurs travailleurs âgés. En Amérique du Nord, explique Beverly Goldberg, les employés âgés entre 35 et 54 ans reçoivent en moyenne de 15 à 20 heures de formation par tranche de six mois, alors que les 55 ans et plus n'ont droit qu'à six heures. Selon elle, cette tendance reflète l'ancienne façon de travailler : pourquoi investir dans la formation d'un travailleur âgé alors qu'il est sur le point de prendre sa retraite?

Une autre possibilité est de favoriser le mentorat, où un travailleur âgé est dégagé de ses fonctions habituelles pour participer à la formation des plus jeunes. Cette façon de faire permet aux aînés de relever de nouveaux défis et de sentir que l'expérience qu'ils ont acquise au fil des années est valorisée. Toutefois, l'établissement d'un programme de mentorat est une tâche qui demande énergie, temps et argent. Soucieuses de produire rapidement et au moindre coût possible, bien des entreprises ne tentent jamais l'expérience...

Berverly Goldberg a parfois l'impression de prêcher dans le désert. Elle persiste pourtant à souligner que le vieillissement de la population et le déficit de main-d'ouvre représentent une réalité bien concrète à laquelle les entreprises n'auront pas le choix de faire face, qu'elles y soient préparées ou non. «Le talon d'Achille des entreprises, c'est leur cote en Bourse. Et lorsque leur croissance sera amputée par un manque d'effectif, et que leur évaluation boursière en souffrira, alors peut-être qu'elles prendront le problème au sérieux!»



La course aux travailleurs

«Le succès de l'entreprise de demain sera directement proportionnel à sa capacité d'attirer les gens les plus talentueux, peu importe leur âge. Sauf que de plus en plus de travailleurs seront des gens âgés. Et lorsque les employeurs commenceront à étudier sérieusement la possibilité d'embaucher des travailleurs «âgés» au lieu de les considérer comme une solution de dernier recours, ils se rendront compte que ces derniers ne forment pas un groupe homogène : leurs capacités, leurs aptitudes et leurs besoins sont extrêmement variés. Certains travailleurs âgés ont acquis une longue expérience et peuvent ouvrer à titre de consultants; les travailleurs âgés sont parfaitement aptes à recevoir des formations : l'explosion du nombre de personnes âgées qui s'inscrivent à l'université en est la preuve la plus frappante. [.] Les entreprises qui survivront et qui prospéreront seront celles qui trouveront les solutions les plus novatrices, et qui sortiront gagnantes de la course aux travailleurs, une course qui, d'ores et déjà, s'annonce ardue.»

Traduction d'un extrait du livre Age Works: What Corporate America Must Do to Survive the Graying of the WorkForce, publié chez Free Press, 2000.

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