Travailler jusqu'à 75 ans, ça vous tente : A) beaucoup, B) énormément,
ou C) pas du tout? Si vous avez répondu «C», exercez-vous
tout de suite à prendre votre mal en patience. Car selon Beverly Goldberg,
spécialiste en management, le travail risque de faire partie de votre
vie bien après que vous aurez soufflé vos 65 chandelles.
Les entreprises se dirigent tout droit vers un manque de main-d'ouvre,
un problème qui aura des répercussions sur le niveau de vie de l'ensemble
de la population. La problématique est encore trop souvent ignorée par
les décideurs et les chefs d'entreprise. C'est un réel danger qui nous
attend au détour si nous ne réagissons pas aujourd'hui.»
C'est ce que prédit Beverly Goldberg, vice-présidente de la Century Foundation,
un groupe de recherche new-yorkais qui étudie les grands enjeux sociaux
et économiques actuels. Celle qui observe le marché du travail depuis
une décennie a publié l'an dernier Age Works: What Corporate America Must
Do to Survive the Graying of the Workforce, un ouvrage qui tire la sonnette
d'alarme.
La spécialiste y explique que le vieillissement de la population - un
phénomène qui touche tous les pays ayant connu le baby-boom d'après-guerre
- est tellement marqué que les travailleurs ne seront pas assez nombreux
pour pourvoir à tous les postes vacants.
Le Québec ne fait pas exception : l'Institut de la
statistique du Québec a calculé l'an dernier que dans 25 ans, le quart
de la population sera âgé de plus de 65 ans, soit deux fois plus qu'aujourd'hui.
Et si on compte actuellement près de cinq travailleurs pour chaque personne
à la retraite, dans 50 ans, seulement deux personnes seront au travail
pour chaque retraité.
Statistique Canada a déjà calculé que, pour les cinq prochaines années,
la population active québécoise est en mesure de pourvoir à quelque 45
000 nouveaux emplois par année. Mais l'agence fédérale prévoit aussi que
plus de 60 000 emplois pourraient être créés en 2001 seulement!
Selon Beverly Goldberg, le vieillissement de la population est bien plus
qu'une vue de l'esprit : c'est un problème grave qui menace de bousiller
l'économie des pays industrialisés.
Solutions de rechange : 0
Pour la spécialiste, la solution est claire : à défaut d'être plus nombreux,
les travailleurs devront travailler plus longtemps! Et même encore, dit-elle,
le problème du manque de travailleurs n'en sera qu'amoindri, et non enrayé.
Mais les gens consacrent déjà tellement de temps au boulot... N'y aurait-il
pas d'autres façons de régler le casse-tête démographique que de nous
garder au travail jusqu'à ce que nous ayons un pied dans la tombe? «Les
solutions ne sont pas nombreuses : nous devrons inévitablement trouver
des travailleurs quelque part!»
Le gouvernement pourrait peut-être favoriser l'accueil d'un plus grand
nombre d'immigrants? «L'immigration ne sera jamais assez importante
pour combler le vide. De plus, la majeure partie des immigrants qui arrivent
aux États-Unis et au Canada sont soit très éduqués, soit pas du tout.
Ils ne sont souvent pas capables de pourvoir aux postes les plus demandés,
c'est-à-dire ceux qui nécessitent un diplôme de niveau collégial»
Selon l'Institut de la statistique du Québec, entre 1990 et 1999, le
nombre de naissances a diminué de 25 % dans la province - du jamais vu!
Pourquoi ne pas élaborer des mesures incitatives destinées aux jeunes
familles, afin d'augmenter le taux de natalité? «Cela ne renverserait
nullement la tendance actuelle, soutient Beverly Goldberg. Et même si
tous les couples décidaient d'avoir des enfants demain matin, il faudrait
encore attendre 20 ou 25 ans avant qu'ils n'arrivent sur le marché du
travail. Le manque de travailleurs se sera déjà fait sentir depuis longtemps.»
C'est la faute des irritants
Depuis la fin des années 80, les entreprises licencient les travailleurs
âgés sans ménagement, sous prétexte que ces derniers coûtent cher et qu'ils
sont blasés. L'énorme popularité des programmes de retraite anticipée
donne aussi lieu de croire que les travailleurs ont eux-mêmes envie de
quitter le monde du travail le plus rapidement possible!
Beverly Goldberg pense-t-elle que les gens vont accepter facilement de
rester en poste plus longtemps? «Plus facilement qu'on pourrait
le croire, réplique-t-elle. Aujourd'hui, les gens vivent plus longtemps
qu'auparavant, et ils commencent à se rendre compte que leurs économies
ne seront pas suffisantes pour leur permettre de vivre une retraite qui
durera 20 ou 30 ans! Je crois qu'une bonne partie de ceux qui pensent
prendre leur retraite accepteraient de continuer à travailler si les règles
du travail changeaient.»
À son avis, si les travailleurs rêvent autant à la retraite, ce n'est
pas tant parce qu'ils ne désirent plus travailler que parce qu'ils veulent
fuir les «irritants» : les bouchons de circulation du matin,
les dates de remise irréalistes, les semaines de 60 heures... Améliorez
les conditions de travail des employés, et vous leur donnerez le goût
de continuer à travailler à leur rythme, clame Beverly Goldberg.
«Malgré les bouleversements technologiques qui ont façonné le XXe
siècle, une immense partie des travailleurs suivent encore un horaire
fixe de 9 h à 17 h, du lundi au vendredi, alors que cela ne leur plaît
pas nécessairement. C'est ironique, parce qu'au début des années 90, les
entreprises ont réduit leur effectif afin d'être plus efficaces. Aujourd'hui,
elles sont parvenues à s'adapter rapidement aux changements et à relever
les défis de la mondialisation. Sauf qu'elles sont demeurées terriblement
conservatrices pour ce qui est des modalités de travail des employés.»
Travailler avec plaisir
Les entreprises devront adopter certaines méthodes encourageant leur
main-d'ouvre âgée à demeurer à leur service. Le travail à temps partagé
(deux employés combinent leurs horaires pour pourvoir à un poste) et la
retraite progressive (l'employé travaille quatre jours par semaine pendant
un an, puis trois jours, et ainsi de suite jusqu'à la retraite) seront
ainsi appelés à prendre de plus en plus d'importance. «Plusieurs
travailleurs âgés veulent passer plus de temps avec leurs petits-enfants,
rester à la maison quand le temps est trop mauvais pour conduire, etc.
Il faut que les employeurs s'adaptent à cette réalité.»
Les congés prolongés durant l'été sont également envisageables : on remplace
un travailleur d'expérience qui veut partir en vacances par un plus jeune,
qui désire acquérir de l'expérience. Un travailleur âgé désireux de voir
du pays pourrait aussi être envoyé dans une succursale située à l'étranger.
De cette façon, il travaillerait durant quelques mois, pour ensuite voyager
à sa guise dans le pays en question.
«Nos études nous ont aussi montré qu'une grande partie des gens
aimeraient bien continuer à travailler si leur emploi leur permettait
d'apprendre, d'évoluer dans de nouvelles directions, bref de briser la
routine que trop de compagnies ont laissé s'installer. Pourquoi ne pas
leur offrir de se recycler, de mettre à jour leurs connaissances et de
donner un second souffle à leur carrière? Les entreprises se plaignent
qu'il n'y a pas assez de jeunes candidats qualifiés pour pourvoir aux
postes clés, alors que bien des travailleurs âgés rêveraient de se perfectionner
afin d'occuper ces emplois!»
Mais les entreprises jugent généralement qu'il n'est pas profitable d'investir
dans le perfectionnement de leurs travailleurs âgés. En Amérique du Nord,
explique Beverly Goldberg, les employés âgés entre 35 et 54 ans reçoivent
en moyenne de 15 à 20 heures de formation par tranche de six mois, alors
que les 55 ans et plus n'ont droit qu'à six heures. Selon elle, cette
tendance reflète l'ancienne façon de travailler : pourquoi investir dans
la formation d'un travailleur âgé alors qu'il est sur le point de prendre
sa retraite?
Une autre possibilité est de favoriser le mentorat, où un travailleur
âgé est dégagé de ses fonctions habituelles pour participer à la formation
des plus jeunes. Cette façon de faire permet aux aînés de relever de nouveaux
défis et de sentir que l'expérience qu'ils ont acquise au fil des années
est valorisée. Toutefois, l'établissement d'un programme de mentorat est
une tâche qui demande énergie, temps et argent. Soucieuses de produire
rapidement et au moindre coût possible, bien des entreprises ne tentent
jamais l'expérience...
Berverly Goldberg a parfois l'impression de prêcher dans le désert. Elle
persiste pourtant à souligner que le vieillissement de la population et
le déficit de main-d'ouvre représentent une réalité bien concrète à laquelle
les entreprises n'auront pas le choix de faire face, qu'elles y soient
préparées ou non. «Le talon d'Achille des entreprises, c'est leur
cote en Bourse. Et lorsque leur croissance sera amputée par un manque
d'effectif, et que leur évaluation boursière en souffrira, alors peut-être
qu'elles prendront le problème au sérieux!»
La course aux travailleurs
«Le succès de l'entreprise de demain sera directement proportionnel
à sa capacité d'attirer les gens les plus talentueux, peu importe leur
âge. Sauf que de plus en plus de travailleurs seront des gens âgés. Et
lorsque les employeurs commenceront à étudier sérieusement la possibilité
d'embaucher des travailleurs «âgés» au lieu de les considérer
comme une solution de dernier recours, ils se rendront compte que ces
derniers ne forment pas un groupe homogène : leurs capacités, leurs aptitudes
et leurs besoins sont extrêmement variés. Certains travailleurs âgés ont
acquis une longue expérience et peuvent ouvrer à titre de consultants;
les travailleurs âgés sont parfaitement aptes à recevoir des formations
: l'explosion du nombre de personnes âgées qui s'inscrivent à l'université
en est la preuve la plus frappante. [.] Les entreprises qui survivront
et qui prospéreront seront celles qui trouveront les solutions les plus
novatrices, et qui sortiront gagnantes de la course aux travailleurs,
une course qui, d'ores et déjà, s'annonce ardue.»
Traduction d'un extrait du livre Age Works:
What Corporate America Must Do to Survive the Graying of the WorkForce,
publié chez Free Press, 2000.