C'est la loi de la jungle sur le marché du travail et, dans certains
domaines, ce sont les employés qui tiennent le gros bout du bâton. Massage
du vendredi, jeux vidéo, salle de musculation au bureau : les entreprises
rivalisent d'imagination pour retenir leurs employés.
En prenant de telles mesures, certains patrons espèrent bien encourager
de plus longues journées au boulot. D'autres ont envie, tout simplement,
d'offrir à leur équipe un environnement de travail plaisant. Toutes les
raisons sont bonnes pour joindre l'utile à l'agréable.
Après avoir passé de longues heures et d'interminables semaines consécutives
au bureau, les workaholics du haut lieu de l'informatique et d'Internet,
la Silicon Valley californienne, ont senti le besoin de s'installer plus
confortablement au travail, pour avoir l'impression d'y être un peu comme
chez eux.
Les patrons, souvent eux-mêmes bourreaux de travail, ont encouragé la
naissance de ces lieux décontractés et inusités, où l'architecture et
le design sont innovateurs, le mobilier, ergonomique, et où l'on offre
des services qui rendent la vie plus douce.
Peu à peu, le courant a fait boule de neige et il
a maintenant gagné toute l'Amérique du Nord et même l'Europe. Au Québec
comme ailleurs, nous voilà atteints du virus.
Michel Blaquière, président et chef de l'exploitation chez Drakkar Ressources
humaines, croit que la récession du début des années 90 a influencé le
phénomène. C'est durant cette période où les mises à pied se sont multipliées
que les employés ont pris conscience qu'ils n'étaient à l'abri de rien.
«Les gens se sont dit : «Si les entreprises sont capables de nous congédier,
on va penser à nous et on va changer de compagnie pour aller où ça nous
plaît.» J'ai l'impression que c'est en réponse à cela que beaucoup d'entreprises
se sont ajustées pour offrir des conditions différentes à leurs employés
et leur démontrer que «bon, nous avons le choix de vous garder ou pas
et vous avez le choix de partir. Comment va-t-on travailler ensemble pour
que ça fonctionne?»»
C'est du propre, tout ça?
Pourquoi dépenser toute cette énergie afin de créer des environnements
de travail agréables? Pour bien des entreprises, la première motivation
se résume à ceci : elles veulent attirer des recrues et retenir leurs
employés. Dans certains milieux de la technologie de pointe, de la pharmacologie
et de l'aérospatiale, notamment, c'est la guerre : on s'arrache la main-d'ouvre
disponible. Le magazine Commerce du mois de juillet 2000 parlait d'ailleurs
de «pénurie de matière grise au Québec».
Dans un monde où les employés qualifiés ne sont pas légion, où la concurrence
atteint son paroxysme, il n'y a pas beaucoup d'autres choses à faire que
de s'adapter aux exigences des individus convoités et à la loi du marché.
Concrètement, par l'installation de bars à café, d'aires de repos, de
salles de massage ou de musculation, on cherche à augmenter la productivité
des employés et à stimuler leur créativité. On veut aussi créer chez eux
un sentiment d'appartenance à l'entreprise. Mais n'y a-t-il pas un côté
pervers à tout cela? En créant ce sentiment d'appartenance et en faisant
en sorte que les employés se sentent au boulot comme dans leur propre
maison, ne cherche-t-on pas aussi à mieux les exploiter?
La différence qui compte
Dans les petites entreprises, c'est souvent par de menus détails qu'on
arrive à créer un environnement de travail particulier.
Dans les locaux de Publifactum, spécialistes des communications en ressources
humaines, la lumière naturelle inonde les espaces de travail. La tranquillité
règne, même dans le feu de l'action. Les 13 employés travaillent avec
concentration. Tous les lundis matin, on se réunit pour faire le point
et discuter. Chacun est invité à partager sur les dossiers passés, à déterminer
les points à améliorer et ceux dont on peut se féliciter.
Chaque jour, Lise Pinard, présidente de l'entreprise, emmène son chien
au boulot. Simba le cocker blond accueille les visiteurs à l'entrée et
sa présence a un effet relaxant sur les employés. Le vendredi, ces derniers
peuvent bénéficier des services d'un massothérapeute. Et les soirs où
le flot de travail retient tout le monde au-delà des heures normales,
il n'est pas rare qu'on ouvre une ou deux bouteilles de vin, question
de détendre un peu l'atmosphère.
Y a pas que le travail dans la vie!
«Le travail, c'est la santé. Ne rien faire, c'est la conserver», chantait
Henri Salvador durant les années 60. La rengaine revient à la mode. Plutôt
que de recréer la maison au travail, certaines boîtes choisissent de mettre
l'accent sur un emploi du temps plus humain. À contre-courant.
Chez Dromad'Ère Média, une jeune entreprise de postproduction vidéo,
les monteurs travaillent en moyenne de 40 à 50 heures par semaine, rarement
plus. Presque une exception dans un domaine où les heures sont notoirement
longues, et les horaires, en dents de scie.
Ici, pas de futons dans les placards. Pas de table de billard non plus.
Pourtant, cette boîte n'a rien à envier à ses compétiteurs : la lumière
naturelle baigne les lieux, l'espace abonde, l'ambiance est paisible.
Le mobilier a de la gueule, la grande table de conférence aux allures
Star Trek se transforme en table de cuisine, la hiérarchie ne se fait
pas sentir dans les relations de travail.
Mais quand on est sur place, c'est pour travailler. Et à la fin de l'après-midi,
ouste! Y a d'la vie dehors!
C'est délibérément que Vincent Iglesias, fondateur et président de Dromad'Ère,
a insufflé sa philosophie de vie à son entreprise. Pour lui, le travail
ne se conçoit pas sans plaisir, mais il faut aussi savoir s'arrêter. Il
sait d'expérience (pour avoir lui-même passé d'innombrables nuits blanches
à faire du montage vidéo) que la passion du métier s'éteint vite quand
le rythme de travail devient infernal