Je suis travailleur autonome depuis 13 ans maintenant, mais il m'a bien
fallu 3 ans pour apprendre que j'en étais un! Je faisais des articles
à la pige ici et là, je recevais un chèque de temps en temps. Un comptable
avec qui je discutais de ma situation fiscale m'a dit:
-- Mais, Jean Benoît, tu es un travailleur autonome!
-- Un quoi?
Il m'a expliqué que cette affreuse appellation est une création des fonctionnaires
du fisc qui cherchaient à «classer» les centaines de milliers de gens,
ni employés ni chômeurs, qui tirent un revenu de la vente de services
ou de biens.
Le propriétaire de dépanneur est un travailleur autonome, comme le fermier
ou le photographe pigiste. Même Joseph-Armand Bombardier dans son garage
de Valcourt était un travailleur autonome - du moins jusqu'à ce qu'il
lui prenne l'envie de bâtir des usines. Comme me l'a si bien dit mon comptable
: «Que tu le veuilles ou non, mon gars, t'es en affaires.»
La première difficulté du travailleur autonome est donc conceptuelle.
Un travailleur autonome qui parle de «job», de «patron» et de «salaire«
n'a rien compris. Il souffrira. La distinction entre patron et client
est fondamentale : un patron, c'est un supérieur; un client, c'est un
égal. Et, contrairement à l'adage, le client n'a pas toujours raison,
surtout au moment de négocier. Même que c'est plutôt vous le patron, puisque
c'est votre privilège de dire non.
Le travailleur autonome n'a pas d'emploi (mais du
travail), pas de patron (des clients) et pas de salaire (un revenu). Un
peu comme la mère d'Yvon Deschamps, qui ne travaillait pas parce qu'elle
avait trop d'ouvrage! C'est en produisant mon premier article pour le
magazine Commerce à l'été 1989 que j'ai compris tout ce qu'un simple travailleur
autonome a en commun avec les Esso et les Bombardier de ce monde. Au fil
de ma recherche, voilà que je tombe sur un ex-prof de l'École des Hautes
Études Commerciales, un monsieur Dallaire, qui faisait rouler non pas
un, mais cinq théâtres d'été.
-- Question d'organisation! Tout tient dans 25 chemises.
-- Mais vos concurrents, eux, sont débordés avec une seule pièce de théâtre!
-- Ils font tous la même erreur... Ils oublient qu'il y a cinq parties
dans une entreprise : la vente, la production, la recherche, le financement,
la gestion. Il s'agit de fonctions obligatoires, mais je préfère parler
de parties, parce qu'on ne peut pas s'en passer. -- Quel rapport entre
vos «parties» et vos 25 chemises?
-- Une fonction, une chemise. Le financement, ce n'est pas la production.
Je consulte mes chemises chaque jour. Je vois ce qu'il faut faire dans
chaque chemise, je le fais, puis je passe à l'autre. Vous êtes travailleur
autonome?
-- Oui, enfin, un peu...
-- Croyez-moi : vous et Esso, c'est du pareil au même.
Je l'admets, je ne l'ai pas cru au début. Il y a une marge entre être
en affaires et diriger une entreprise. Que je sache, le président d'Esso
n'est pas à la fois chercheur, responsable des ventes, chef négociateur,
directeur des comptes recevables, contrôleur financier, comptable, attaché
de presse et secrétaire! Pourtant, ceux qui brassent des affaires ne sont
pas tous PDG d'Esso non plus. La plupart des entrepreneurs sont des hommes
ou des femmes-orchestres. Quand on y regarde de près, il apparaît évident
que les travailleurs autonomes qui réussissent le mieux sont ceux qui
ont assimilé les diverses facettes de leur entreprise. Je ne connais pas
de travailleur autonome qui aime faire sa comptabilité, et pourtant, une
comptabilité bien comprise peut vous faire gagner du temps, beaucoup de
temps! Bref, que vous le vouliez ou non, vous êtes Bombardier!
Jean Benoît Nadeau est l'auteur du Guide
du travailleur autonome, publié aux Éditions Québec Amérique.
Zoom
«Le travail autonome avait, comme l'emploi à temps partiel, été à l'origine
de l'essentiel des emplois créés entre 1990 et 1997. Son rythme de croissance
est demeuré sensiblement le même depuis.»
Source : La fin du travail cinq ans plus
tard, Yves Fortier, Centre d'étude sur l'emploi et la technologie, avril
2000.
Les cinq «parties» d'une entreprise
La production
C'est le coiffeur qui coiffe, le vendeur qui vend, le relationniste qui
«relationne», le producteur qui produit. Les ambitieux finissent tous
par augmenter la cadence en travaillant plus, en embauchant, en mécanisant,
mais cette avenue a ses limites si l'intendance ne suit pas. Il faut bien
manger et dormir.
La vente
Il y a un effort à mettre pour attirer la clientèle. On peut annoncer,
solliciter, attendre. Je vends quoi, exactement? Suis-je barbier ou coiffeur?
Est-ce que je recherche une clientèle sélecte qui paie cher? Qu'est-ce
qui me distingue? Tout cela affecte la production en diable. Peut-être
vous découvrirez-vous une passion pour le marketing!
Le financement
L'argent, c'est le nerf de la guerre. Le financement consiste à négocier
des emprunts, à facturer, à percevoir. Vos vacances ne dépendent peut-être
pas des heures supplémentaires mais de la perception des comptes en souffrance!
La grande négligée du financement, c'est la négociation, un art qui s'apprend.
Outre le prix, on peut négocier les attentes du client. Pensez-y, et vous
produirez plus intelligemment.
La gestion
La gestion, ce n'est pas la comptabilité. C'est l'art de faire parler
les chiffres. Un pilote dans la nuit se fie à trois cadrans : l'altimètre,
la boussole et l'indicateur d'horizon. Quant à vous, dans la tempête du
quotidien, quelques indicateurs suffisent pour connaître votre position
et savoir si vous allez frapper le mur ou si le champ est libre : l'état
des revenus et des dépenses, les comptes à recevoir et à payer, l'encaisse,
etc. Le comptable peut établir ces indicateurs; ensuite, à vous de les
consulter. Tout bon pilote a aussi le sens de l'observation : si vous
avez du mal à payer votre assurance-vie, une économie ici ou là peut la
payer pour vous. Ça aussi, c'est de la gestion.
La recherche
Pour un individu, cela s'appelle la curiosité. Pour une multinationale,
c'est la R&D (recherche et développement). Comment évolue le marché de
la coiffure? Les hommes se rasent-ils autant? Les cheveux longs sont-ils
à la mode? Votre inventivité vous permettra d'améliorer toutes les autres
parties de votre entreprise. Peut-être concevrez-vous une idée, une méthode
vraiment nouvelle. Quant au «développement», ce n'est pas sorcier : ça
consiste à essayer vos découvertes.