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Un blason à redorer pour les ingénieurs

Photo : La Presse Canadienne/Graham Hugues

Photo : La Presse Canadienne/Graham Hugues

Les témoignages entendus dans le cadre de la commission Charbonneau et les mauvaises pratiques révélées par les journalistes ont terni la réputation des firmes de génie québécoises. Mais ils ont aussi permis d’amorcer une réflexion sur les pratiques d’affaires de ces firmes. Est-ce l’occasion pour les ingénieurs de redorer leur blason?

Johanne Desrochers, présidente-directrice générale de l’Association des ingénieurs-conseils du Québec (AICQ), dénonce sans réserve les stratagèmes illégaux révélés dans le cadre de la commission Charbonneau. Mais elle constate aussi que toutes ces révélations sèment la confusion dans l’esprit des gens. «On met sur le même plan la bouteille de vin ou le repas au restaurant offerts en cadeau et les enveloppes brunes remplies d’argent données à un organisateur politique, déplore-t-elle. Il ne faut pas tout mélanger.»

Selon elle, si certaines pratiques – comme ces fameuses enveloppes brunes – sont carrément illégales, il est plus complexe d’évaluer l’acceptabilité d’autres actes. Par exemple, offrir un souper à un client dans un restaurant n’est pas mal en soi, pour autant que son prix reste dans un budget «normal», que le client ne se sente pas «redevable» et que le tout soit mentionné dans la comptabilité de l’entreprise. «L’essentiel est que chaque firme ait un code d’éthique clair et fasse preuve d’une grande transparence», affirme-t-elle.

Droit ou éthique?

Les révélations faites devant la commission Charbonneau ont aussi eu pour effet pervers de brouiller la frontière entre le droit et l’éthique, selon Thierry C. Pauchant, professeur titulaire de la Chaire de management éthique à HEC Montréal. «Les gens pensent que l’on parle d’éthique, mais, dans les faits, il est question de corruption et de fraude, donc de crimes, ce qui relève du domaine du droit», avance le professeur. Le danger, selon lui, est que l’on finisse par oublier le plus important : faire une réelle réflexion sur l’éthique dans la pratique du génie.

Pourtant, c’est bien sur cet aspect qu’il faudrait se concentrer, croit-il. «Il ne s’agit pas seulement de dénicher des coupables ou de resserrer les lois ou les règles d’octroi de contrat, lance-t-il. Nous nous heurtons à un réel désengagement moral. C’est cela qu’il faut contrer.» En effet, selon lui, les pratiques révélées à la commission Charbonneau démontrent qu’il y a un dérapage dans l’idée même que se font certains ingénieurs du succès. S’enrichir le plus possible, quitte à tricher, serait devenu l’objectif ultime. «Ils oublient tous les autres aspects d’une carrière en ingénierie, comme le plaisir de bâtir, de créer un produit révolutionnaire et de se faire un nom dans la profession, pour ne penser qu’au profit», déplore le professeur.

Il estime que des modifications légales ne règleraient le problème qu’en surface. Ce qu’il faut, selon lui, c’est une vraie démarche de réengagement des ingénieurs envers leur profession, laquelle passe par des activités de sensibilisation, d’information et de mise en avant des bonnes pratiques, de même que par des projets valorisant les grandes réussites de l’ingénierie.

Des pistes de solution

L’AICQ réfléchit à la possibilité d’instaurer un ombudsman, auquel leurs membres pourraient se référer pour avoir de l’information ou discuter de certaines pratiques d’affaires. De son côté, l’Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ) multiplie les changements.

Cette commission ne met pas en cause l’ensemble de la profession, mais plutôt les pratiques d’affaires de certaines firmes.
— David Pilon

Ainsi, entre 2010 et 2015, l’effectif de son syndic aura doublé. Celui-ci a la responsabilité d’enquêter sur tout ingénieur qui pourrait avoir commis une infraction au code de déontologie de la profession, à la Loi sur les ingénieurs ou aux règlements qui en découlent.

L’Ordre a aussi créé une ligne 1-877, grâce à laquelle ses membres peuvent s’informer ou carrément dénoncer certains agissements. Toutefois, «la dénonciation n’est pas une pratique courante dans ce milieu», admet le président de l’Ordre, Daniel Lebel, ing. Par conséquent, le téléphone ne sonne pas souvent à cet égard…

L’Ordre avoue également son impuissance face à l’ampleur de ce qui a été révélé à la commission Charbonneau. «Cette commission nous a permis de cerner nos limites, explique Daniel Lebel. Par exemple, nous avons le pouvoir de discipliner nos membres, mais pas celui d’enquêter sur les pratiques d’affaires d’une firme. Or, ces pratiques sont au cœur du scandale que l’on connaît présentement.»

Selon lui, il faudra peut-être modifier le Code des professions, vieux de plus de 40 ans, afin de se doter d’outils plus adaptés aux réalités d’aujourd’hui. En plus du pouvoir d’enquêter sur les firmes, l’Ordre aimerait être en mesure de procéder à des radiations temporaires, ce qui lui est pour l’instant interdit.

D’ici là, l’OIQ est à mettre sur pied un programme d’encadrement des firmes de génie, qui comprendra un audit des pratiques des sociétés, de la gestion des contrats jusqu’au lobbying, en passant par les fameux «développements des affaires».

Se tourner vers l’avenir

Bien qu’ils avouent être mal à l’aise par rapport aux révélations de la commission Charbonneau, les étudiants en ingénierie font la part des choses. «Cette commission ne met pas en cause l’ensemble de la profession, mais plutôt les pratiques d’affaires de certaines firmes», note David Pilon, président de l’Association générale des étudiants de génie (AGEG) de l’Université de Sherbrooke.

Les scandales à répétition ayant touché les grandes firmes n’empêchent toutefois pas les étudiants de rêver d’y effectuer des stages… «Ils veulent participer à des projets intéressants, et ces firmes offrent d’excellentes occasions de le faire», explique David Pilon.

Selon lui, c’est aux ingénieurs – et par extension à l’Ordre et aux associations qui les représentent – d’aller vers le public, d’expliquer leur travail et de promouvoir leurs réalisations. C’est ainsi qu’ils pourront redorer un blason passablement terni…

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