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Un bétail important

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Que penser d’une industrie dont les profits nets – après impôts, intérêts, amortissements et tout le tralala financier habituel – s’élevaient à 32 milliards de dollars en 2012? Qui employait cette même année 27 millions de personnes à travers le monde, avec des activités présentes sur les cinq continents?

Il faut s’y intéresser, pardieu! Allez Alphonse, laisse tomber les actions canadiennes et les obligations d’épargne, place mes billes là-dessus au plus sacrant!

Une mise en garde s’impose : c’est pas la plus propre des industries. En fait, elle est plus laide que le pétrole, le tabac et l’armement réunis.

Alors, que vend cette industrie?

Des femmes, des enfants et des hommes. C’est l’esclavagisme. Ou comme l’appelle désormais l’Organisation Internationale du Travail (OIT), le travail forcé.

L’esclavagisme n’existe plus depuis au moins un siècle, n’est-ce pas? Racines, ça se passait dans l’ancien temps… En fait, en 2012, il y avait probablement plus d’esclaves dans le monde qu’à n’importe quelle autre époque de l’aventure humaine. Il aura fallu 300 ans de la glorieuse époque de la traite négrière pour qu’on atteigne le sordide chiffre de 17 millions d’esclaves, d’après les historiens. Il y en avait entre 21 et 27 millions l’an dernier seulement à être réduits à l’état de bétail, selon les estimations des Nations Unies et de leur agence, l’OIT. Le quart est constitué d’enfants.

En 2012, il y avait probablement plus d’esclaves dans le monde qu’à n’importe quelle autre époque.

La définition de «travail forcé» ne laisse pas grand place à la nuance. Depuis la Convention no 29 votée en 1930, l’OIT et l’ONU le définissent comme «tout travail ou service exigé d’un individu sous la menace d’une peine quelconque et pour lequel il ne s’est pas offert de plein gré». Non, l’obligation de vous présenter le lundi matin à la job n’entre pas dans cette catégorie.

Tant l’OIT que l’ONU admettent que leur évaluation du nombre d’esclaves et des profits de 32 milliards de dollars est très conservatrice. Par rigueur méthodologique, les deux organisations s’en tiennent à ce qui est certain, et pour le reste, comme il s’agit la plupart du temps d’activités clandestines, elles n’ont pas voulu s’avancer davantage. En réalité, le nombre d’esclaves et les sommes qu’ils rapportent à leurs bourreaux sont forcément encore plus astronomiques.

À quoi servent-ils? À faire jouir des vieux monsieurs, notamment, sous la contrainte d’un pimp qui a payé le gros prix pour leur propriété. C’est le cas classique. Mais il n’y a pas que la prostitution.

D’autres torchent les palaces. Une jeune Kenyane a récemment été libérée du joug d’une princesse saoudienne dans un condo de Los Angeles, où elle était retenue pour y travailler seize heures par jour, sept jours par semaine, au salaire de deux bouchées de pain. La princesse est au cachot en attendant son procès pour trafic humain.

Certains immigrants illégaux œuvrent clandestinement dans des manufactures au profit de leur passeur, comme l’a si atrocement relaté le film Biutiful, mettant en vedette Javier Bardem et dont l’action se déroule à Barcelone. Une organisation américaine de défense des immigrants estime que chaque année entre 14 000 et 17 000 esclaves étrangers sont trafiqués aux États-Unis, pour servir dans la prostitution, dans les ateliers de misère, dans des champs de production agricole ou comme domestiques.

L’ambassade des États-Unis à Ottawa a estimé, dans un rapport datant de 2011, qu’il y aurait eu l’année précédente environ 2 000 migrants victimes de traite humaine au Canada. Fait troublant, certains entreraient au pays légalement, pour ensuite devoir travailler contre leur gré dans la prostitution, dans des ateliers clandestins ou comme domestiques. Un nombre important de ces victimes, plus particulièrement des Sud-Coréennes, transitent par le Canada, en route vers les États-Unis. 

Il n’y a pas que des crapules. Il y a aussi des États crapules. Leurs victimes sont pour la plupart exploitées par les militaires (ou par des groupes rebelles), dans des prisons ou des centres de rééducation. Notre collaboratrice Dominique Forget a enquêté au Vietnam, où des toxicomanes, détenus le plus souvent contre leur gré, sans procès, se voient forcés de décortiquer pour rien, sinon notre plaisir de la dégustation, les noix de cajou vendues dans toute bonne épicerie d’ici.

Il y a pourtant un élément fondamental qui différencie l’esclavagisme du XIXe siècle de celui du XXIe. C’est désormais illégal à peu près partout dans le monde, puisque 185 pays adhèrent à l’OIT et sa fameuse Convention no 29.

Cela n’empêche pas l’essor de cette industrie horrible, imprégnée dans la part d’ombre de l’humanité. Abraham Lincoln est mort pour rien.

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