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Travailler avec un handicap

Un accident ou une maladie peuvent bouleverser une carrière à jamais. Par contre, une motricité limitée ou une vision affaiblie ne signifient pas forcément la fin de la vie professionnelle. Mais encore faut-il se refaire une place dans le monde du travail…

Guillaume La Rose est technicien en mesurage et maintenance du réseau de distribution électrique à Hydro-Québec. Il s’assure du bon fonctionnement des compteurs qui mesurent l’énergie des interconnexions entre le réseau d’Hydro-Québec et ceux des provinces et des États américains voisins. Un emploi qui suppose une proximité physique avec d’importantes sources de tension électrique.

Toutefois, sans son ingéniosité, Guillaume mènerait une tout autre vie. Comme il a été amputé du bras gauche il y a une dizaine d’années, une prothèse traditionnelle, faite de métal, lui interdisait à jamais l’accès à ce type de travail.

«Pour obtenir un poste qui correspondait à ma formation de technicien en électronique industrielle, la seule solution était d’avoir une prothèse qui ne conduit pas l’électricité. Or, il n’en existait pas sur le marché : j’ai dû l’inventer», raconte-t-il.

Alors qu’il occupait un poste de bureau à Hydro-Québec, Guillaume a mis une année pour concevoir son prototype, trouver les composantes et faire manufacturer les pièces à ses frais. L’Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal s’est chargé de l’assemblage.

Quand l’offre d’emploi de ses rêves s’est présentée, il était prêt. «Ma prothèse a passé tous les tests d’électrification à l’Institut de recherche d’Hydro-Québec. Elle est capable de supporter 5 000 volts, ce qui est bien au-delà de ce que n’importe lequel de mes collègues peut endurer avec ses gants!»

Le cas de Guillaume La Rose reste exceptionnel. En règle générale, les limitations physiques et les préjugés des employeurs représentent des obstacles de taille pour les personnes handicapées qui veulent travailler. Résultat : leur taux d’emploi n’atteint que 40 % contre 73 % pour les Québécois sans incapacité. Pour décrocher un poste, plusieurs auront besoin de services spécialisés.

Des carrières à relancer

Serge Boudreau, un ingénieur en production automatisée, a vu son parcours professionnel perturbé par une perte de vision progressive au début de l’âge adulte. «Cela m’empêchait de travailler en usine, car je ne pouvais plus lire de plans, explique-t-il. En plus, les déplacements en voiture de mon lieu de travail à mon domicile devenaient de plus en plus problématiques, surtout l’hiver à cause du manque de lumière le soir.» L’ingénieur décide donc de réorienter sa carrière en obtenant un certificat en assurance qualité. «Je savais que j’allais devoir me tourner vers un travail plus administratif», se souvient-il. Malgré ce revirement, sa condition physique l’oblige à changer plusieurs fois d’employeur. «Ma perte de vision nuisait à mon travail», dit-il. La solution : se lancer à son compte.

Aujourd’hui consultant en recherche et développement, Serge Boudreau doit une partie de sa réussite à l’Institut Nazareth et Louis-Braille, avec lequel il est entré en contact après plusieurs années de déboires. «Dans un premier temps, les intervenants m’ont aidé pour que je puisse me déplacer de façon sécuritaire. Ils m’ont aussi prêté à long terme l’aide technologique dont j‘avais besoin, comme une télévisionneuse, un logiciel de grossissement de caractères et un lecteur audio. Sans ce matériel, je ne pourrais pas mener ma vie professionnelle actuelle.»

Au Centre de réadaptation Lucie-Bruneau, à Montréal, une équipe multidisciplinaire (ergothérapeute, kinésiologue, éducateur spécialisé, conseillère d’orientation, psychologue, médecin et assistants en réadaptation) a pour mission de faciliter l’intégration ou le retour à l’emploi des personnes handicapées. «L’objectif est qu’elles acquièrent une meilleure connaissance de leurs compétences professionnelles et des tâches qu’elles sont capables d’accomplir, car elles devront mettre ce potentiel en valeur pour se faire embaucher», explique Marie-Josée Lessard, conseillère d’orientation pour le Programme de réadaptation au travail.

Gennaro D’Ermes, qui est atteint d’une maladie de la moelle épinière appelée sténose spinale cervicale, a, pour sa part, reçu le soutien de Moelle épinière et motricité Québec (MEMO-Qc), de Montréal. Auparavant responsable d’entrepôt dans le commerce du textile, il a été contraint de chercher un autre emploi en raison de sa condition médicale : douleurs intenses dans le haut du corps, maux de tête, engourdissements, faiblesse musculaire. En définitive, il n’a pas de force, peine à garder son équilibre et risque souvent de tomber. «Il n’était plus possible pour moi d’accomplir des tâches physiques», dit-il. Conscient de son état, il a tout de même eu du mal à accepter les réticences des employeurs à son égard pendant ses démarches.

«Quand une personne handicapée se présente en entrevue, il arrive que l’employeur ne connaisse même pas sa condition avant de la rencontrer. Il est normal qu’il puisse être déstabilisé», dit Carlos Angel, conseiller en emploi et superviseur technique à MEMO-Qc. Le candidat doit alors mettre les bouchées doubles pour se vendre. «Il fallait que je leur fasse comprendre que j’étais tout à fait capable d’apporter ma contribution et d’être un atout pour leur entreprise», se souvient Gennaro D’Ermes. Heureusement, l’appui du MEMO-Qc lui a permis de garder le moral. «Une fois, mon conseiller en emploi est même venu avec moi pour une entrevue!»

Préjugés

La complexité du processus d’intégration d’une personne handicapée représente le préjugé numéro un des employeurs. «Ils pensent que cela nécessitera une charge de travail supplémentaire. Notre rôle est de faire baisser la pression», explique Martin Prévost, coordonnateur du Regroupement des organismes spécialisés pour l’emploi des personnes handicapées (ROSEPH), une association à but non lucratif qui regroupe 25 services spécialisés de main-d’œuvre répartis partout au Québec. Ces services aident, chaque année, quelque 6 500 personnes à trouver un emploi ou à se maintenir dans leurs fonctions.

Le Contrat d’intégration au travail d’Emploi-Québec est une compensation financière destinée à dédommager l’employeur pour la perte de productivité liée à l’embauche d’une personne handicapée.

En plus de guider les chercheurs d’emploi dans la rédaction de CV et la préparation d’entrevues, les conseillers, comme Carlos Angel, informent leurs clients des nombreux programmes de subvention applicables à leur condition. «C’est au candidat de rassurer l’employeur et de l’informer sur toute l’aide disponible pour faciliter son embauche ou son maintien à l’emploi. Les personnes handicapées bien formées sont les meilleures ambassadrices de leur cause.»

Par exemple, le Contrat d’intégration au travail d’Emploi-Québec est une compensation financière destinée à dédommager l’employeur pour la perte de productivité liée à l’embauche d’une personne handicapée dont la condition la rend moins efficace, parce qu’elle doit se reposer ou s’absenter plus souvent. Il couvre aussi les dépenses liées à l’adaptation du lieu et des outils de travail.

Comme l’explique Martin Prévost, «la plupart du temps, ce qui freine les employeurs à embaucher des personnes handicapées n’est pas la mauvaise foi, mais le manque de connaissances sur les programmes d’aide».

Les solutions adaptées ne font plus de mystère au Centre de service au client des Rôtisseries St-Hubert, où 14 des 95 employés souffrent d’une déficience motrice ou visuelle. «Pour répondre aux besoins de nos employés non voyants ou semi-voyants, l’Institut Nazareth et Louis-Braille s’est chargé d’adapter nos cahiers de formation en braille ou en très grand format. Ils se sont aussi assurés de la compatibilité de notre système informatique avec le logiciel de grossissement d’écran, raconte Emmanuelle St-Pierre, superviseure aux opérations. Nous n’avons rien eu à débourser.»

Si les employeurs font preuve d’un degré d’ouverture variable, il en est un où l’intégration fait partie des règles : le secteur public. Sur le plan provincial, par exemple, l’objectif est d’accueillir 2 % de personnes handicapées. Gennaro D’Ermes a bénéficié du Programme de développement de l’employabilité à l’intention des personnes handicapées (PDEIPH) de la fonction publique québécoise. Il a ainsi pu décrocher un stage d’un an au ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles. «On m’a donné une formation qui m’a permis non seulement de travailler comme agent de bureau au courrier, mais aussi d’occuper un poste à l’accueil des clients. À la fin de l’année, mon contrat à titre d’employé occasionnel a été renouvelé. Ça m’a donné un second souffle, une deuxième vie.»

Des lois peu contraignantes

Au Québec, les entreprises privées n’ont aucune obligation légale quant à l’embauche de personnes handicapées. En revanche, des lois protègent ces dernières contre la discrimination sur le plan de l’emploi. Notamment, la Charte québécoise des droits et libertés de la personne et la Charte canadienne des droits et libertés obligent les employeurs à prévoir des accommodements pour répondre aux besoins d’un employé ayant une déficience ou un handicap, si cela n’est pas trop contraignant.

«Malheureusement, ces mesures manquent de mordant et sont peu coercitives, note Martin Prévost du ROSEPH. Des cas de congédiements déguisés existent.» Il est, toutefois, possible de porter plainte à la Commission des normes du travail du Québec ou à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, selon le cas. «Plusieurs jugements ont donné raison aux personnes handicapées lésées et font maintenant jurisprudence, comme l’affaire d’une dame qui a été victime de discrimination à cause de l’aspect visuel de son bras en partie paralysé ou celle d’une personne handicapée à la colonne vertébrale qui avait vu sa candidature à un emploi refusée en raison de son handicap.»

À l’université aussi

Au Québec, toutes les universités offrent de l’aide aux étudiants handicapés. Conseils d’orientation, aide logistique, subventions pour l’achat d’appareils ou de logiciels ou pour la rémunération des assistants… Bref, tout pour que leur condition ne nuise pas à leur cheminement scolaire.

«Plus on a étudié, plus l’insertion professionnelle sera facilitée. C’est vrai pour la population en général, mais encore plus pour les personnes souffrant d’un handicap», dit Gilles Ouellet, vice-président de l’Association québécoise interuniversitaire des conseillers aux étudiants en situation de handicap (AQICESH).

«Notre objectif est de les préparer au marché du travail en les rendant le plus autonomes possible, car, dans la vraie vie, ils n’auront pas accès à autant de services.» Par exemple, un étudiant non voyant pourra bénéficier au début de sa scolarité d’une subvention pour payer un de ses collègues qui prendra des notes à sa place. Ensuite, il devra apprendre à se débrouiller avec un magnétophone.

En 2011, près de 4 000 étudiants étaient inscrits à des services d’aide aux personnes handicapées dans les universités québécoises.

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