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Tout un Boucar

Boucar Diouf
Photo : Patrice Bériault

Imaginez un Africain en boubou, qui débarque dans le Bas-du-Fleuve par moins 40 degrés Celsius. C’est à peu près l’histoire de Boucar Diouf, qui a quitté sa savane natale en 1991 pour étudier à l’Université du Québec à Rimouski.

«J’ai vécu un terrible choc thermique», dit le Sénégalais d’origine, âgé de 42 ans. «Je ne me doutais pas qu’entre le froid et le frette, il y avait un écart marqué d’au moins 20 degrés…»

Le froid est devenu, pour lui, une véritable obsession. Sa thèse de doctorat, en océanographie, porte sur l’adaptation des éperlans au froid. «À la fin de mes études, j’ai réalisé que je n’aurais jamais de job en Afrique avec ça! dit-il. Peut-être qu’inconsciemment, je voulais rester au Québec.»

Après 17 ans dans la province, il est heureux comme un éperlan dans les eaux froides du Saint-Laurent! Berger jusqu’à l’âge de 15 ans, il est devenu humoriste, conteur, océanographe, vulgarisateur scientifique, auteur et coanimateur de l’émission télévisée Des kiwis et des hommes (Radio-Canada). «Je bosse comme un nègre, comme un nègre blanc d’Amérique!» dit en riant le nouveau papa, dont la blonde est Gaspésienne.

Reste qu’une fois arrivé ici, le premier boulot de Boucar Diouf a été celui d’immigrant. «Il faut travailler pour s’intégrer», dit-il. Et s’ouvrir à l’autre. C’est ce qu’il plaide dans son dernier essai, La commission Boucar pour un raccommodement raisonnable (Les Intouchables, 2008), un clin d’œil à la commission Bouchard-Taylor. «Mon grand-père disait que pour mettre fin à une dispute, il est préférable de choisir une aiguille qui coud plutôt qu’un couteau qui tranche.» Avec son livre, il veut raccommoder la courtepointe culturelle du Québec, déchirée par les derniers débats.

Aux nouveaux arrivants en quête d’un emploi, Boucar Diouf conseille de lire son essai. Le Magazine Jobboom l’a rencontré dans son pied-à-terre de Montréal, «sa planque» sur le Plateau-Mont-Royal, décoré de sculptures africaines, de nains de jardin et d’un petit drapeau du Québec.

Q › Alors, l’adaptation de l’éperlan et de l’immigrant, même combat?

R › Cela prend des millions d’années pour qu’une espèce s’acclimate à un environnement. Même les Québécois ne sont pas encore adaptés à l’hiver! Il faut les entendre chialer pour comprendre que la plupart fuiraient vers le sud s’ils avaient la possibilité de le faire. L’adaptation nécessite du temps, mais aussi du travail. C’est un phénomène actif, contrairement à l’assimilation. L’éperlan et le poulamon ont appris à produire des protéines antigel, qui leur permettent de passer l’hiver dans les eaux froides du Saint-Laurent plutôt que de migrer vers le sud comme de nombreuses espèces. L’immigrant qui débarque au Québec doit lui aussi apprendre. Il doit faire les premiers pas — en région, le Québécois, face à l’étranger, est timide. Il doit jaser avec les gens, s’intéresser à leurs symboles, leur histoire et leur culture. Ce n’est pas toujours facile, mais il faut le faire.

Q › Comment l’espèce Diouf s’est-elle adaptée au Québec?

R › Le fait d’être en région favorise l’adaptation. On est plongé dans une mer d’indigènes. On finit par échanger avec eux. Maintenant, quand je vais à Rimouski, je dis que je rentre chez moi. Si j’avais atterri à Montréal, j’aurais pu décider de vivre dans un quartier d’immigrants, Saint-Michel par exemple, avec les Haïtiens. Mais je n’aime pas ce concept de communauté ou de ghetto chinois, haïtien, maghrébin. Ce multiculturalisme à la Pierre Elliott Trudeau ne favorise pas les échanges.

Q › Travailler facilite l’intégration dans la société d’accueil. Or, les immigrants latino-américains, africains et du Moyen-Orient établis au Québec depuis moins de dix ans ont un taux de chômage de deux à quatre fois plus élevé que les Québécois nés ici…

R › Je n’ai pas eu ce problème. Après mon doctorat, de 1999 à 2006, j’ai enseigné à titre de chargé de cours à l’Université du Québec à Rimouski. Mais j’ai déjà été victime de racisme. Par exemple, des caissiers d’un magasin de Montréal ont fait bloquer ma carte de crédit «affaires», après l’achat d’une chemise. Ils étaient certains qu’elle ne m’appartenait pas. Des préjugés perdurent à l’endroit des travailleurs du sud, «des machos qui mangent épicé, s’habillent coloré et passent plus de temps à danser qu’à travailler». Pour plusieurs employeurs, le Noir demeure un monsieur pas très vaillant qu’on doit convoquer tôt le matin pour qu’il se pointe l’après-midi. Il reste que le Québec n’est pas raciste. Et le racisme n’appartient pas qu’à notre province. Un Québécois en Algérie pourrait aussi en être victime.

Q › Mais pour trouver un emploi, que doivent faire les immigrants bardés de diplômes?

R › Suivre le conseil de Mamie Henriette! [Henriette Ntumba Nzuji, une Congolaise d’origine, au Québec depuis 2000, qui a fondé MIDI (Mamies immigrantes pour le développement et l’intégration).]

Q › Et que recommande Mamie Henriette?

R › Quand tu conduis une voiture et que la route est barrée, ne te gare pas en attendant que la voie se dégage. Trouve un chemin de contournement. La prochaine fois, cette route sera peut-être libre. Autrement dit, trouve-toi un autre job en attendant qu’une occasion se présente! Et n’exclus pas la possibilité d’aller travailler en région! Les villes d’Amos et de Mont-Laurier ont à leur tête des Haïtiens d’origine. Si un Noir réussit à devenir maire en Abitibi et dans les Hautes-Laurentides, cela signifie que les gens sont ouverts.

Q › Comment un immigrant peut-il séduire un employeur?
R › En lui montrant sa connaissance du Québec. L’entrevue d’embauche est l’occasion de se présenter et de parler des voyages qu’on a effectués dans la province. Si notre futur employeur vient de Matane, et qu’on est déjà allé au Festival de la crevette, on lui dit! Les barrières entre vous vont tomber. L’immigrant ne doit pas se contenter d’apprendre le français. Il doit s’approprier la culture québécoise. Les employeurs préfèrent les candidats qui ne sont pas trop loin d’eux culturellement. S’entourer d’un personnel qui partage la même culture que soi tient d’un besoin de sécurité, qui est universel.

Q › Ne faut-il pas donner un coup de pouce aux immigrants, en ayant recours à la discrimination positive?

R › Je suis partagé sur cette question. Personnellement, je n’aimerais pas être embauché parce que je suis noir. Je veux être sélectionné pour mes compétences. Mais en tant qu’employeur, j’ai déjà fait, en quelque sorte, de la discrimination positive. Pour mon spectacle, j’ai recruté un jeune sans expérience. Je voulais lui donner une chance.

Q › À embrasser ainsi la culture de l’autre, n’y perd-on pas ses racines?

R › Je me sens souvent écartelé entre mes deux appartenances. À la blague, je me qualifie souvent de «Québécois pure laine ethnique de souche» ou de «ceinture fléchée sixième dan pure laine vierge de mouton noir». Plus sérieusement, je me définis comme un baobab recomposé : un arbre dont les racines sont africaines, dont le tronc est sénégalais et le feuillage, québécois. Quand je dois planifier une expérience ou un projet professionnel, c’est le Québécois, très rationnel, efficace, organisé et ponctuel (j’ai appris, ici, à le devenir!), qui s’active. Mais lorsqu’une crise de relations humaines survient, c’est Boucar l’Africain qui prend le relais. Je me crée un arbre à palabres artificiel et je m’assois avec la personne pour parler du problème.

Q › Le Québec bénéficie de votre riche bagage d’immigrant. Mais dans ce flux migratoire, l’Afrique n’y perd-elle pas au change? Le continent est aux prises avec un exode des cerveaux.

R › Le Sénégal a plus de cerveaux qu’il ne peut en absorber. À quoi sert un Sénégalais bien formé, mais au chômage? Il vaut mieux qu’il travaille dans un autre pays et qu’il envoie de l’argent à sa famille, au Sénégal. Au moins, les gens vont manger. Les problèmes de l’Afrique ne se résument pas à l’exode des cerveaux. Ce continent est gangrené par la corruption et souffre d’un endettement chronique et d’une nature peu généreuse. Mon pays d’origine, je l’aide autrement qu’en y travaillant. Depuis 17 ans, j’envoie de l’argent à ma famille [il a 9 frères et sœurs, mais son père polygame a, au total, 4 femmes et 19 enfants]. Partout où je vais, je parle du Sénégal.

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