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Survivre à une fermeture d’usine

Survivre à une fermeture d’usine

Qu’arrive-t-il aux travailleurs licenciés après la fermeture d’un établissement important? D’abord, la bonne nouvelle : un grand nombre retrouve rapidement du boulot. Puis il y a la très mauvaise nouvelle…

Juillet 2011. Un vendredi ensoleillé. La carte magnétique de Jean-Joseph lui refuse le passage. Ils sont des dizaines sur le trottoir. Dans quelques minutes, la fermeture de la société de centres d’appels IQT Solutions fera la manchette des chaînes d’information continue. Plus de 590 nouveaux chômeurs à Laval et Trois-Rivières s’ajoutent à une liste déjà trop longue de malheureux.

Les fermetures d’usines et d’entreprises se succèdent au Québec depuis quelques années. Les deux dernières années ont été particulièrement tragiques : Aveos (1 800 emplois perdus à Montréal), Electrolux (1 300 emplois à L’Assomption), Mabe (700 emplois à Montréal), Novelis (160 emplois à Saguenay), RockTenn (120 emplois à Matane), RGR (500 emplois en Beauce), Résolu Kénogami (150 emplois à Saguenay).

Ainsi, des milliers de travailleurs se retrouvent à la rue, parfois sans avertissement.

«C’est arrivé comme un cheveu sur la soupe. Un matin, l’employeur nous a réunis pour nous annoncer la fermeture», évoque Liliane Poulain, soudeuse et journalière chez Solutions Bonneville, un fabricant de portes et fenêtres de Saint-Joseph-de-Beauce, fermé en janvier dernier.

Ce n’est qu’une fois les caméras des médias éteintes et les cars de reportage partis que le véritable chemin de croix de Liliane Poulain a débuté. Qu’arrive-t-il aux travailleurs licenciés massivement une fois la mauvaise nouvelle annoncée?

Tout un choc

«Je suis arrivé un lundi matin devant des portes fermées. Ç’a été tout un choc. J’ai pris quelques semaines pour digérer», confie Maxime Dolci, ex-mécanicien d’Air Canada spécialisé en structure chez Aveos, qui a fermé le 20 mars dernier.

«J’avais investi temps et argent pour obtenir une licence en avionique. Tout ça pour me retrouver à la rue! J’ai eu des offres chez Bombardier, mais j’étais dégoûté de cette industrie. Je suis passé à autre chose.» Il est aujourd’hui commis à l’encaissement et à la numérisation, un poste d’entrée à Hydro-Québec.

«C’est comme si je recommençais à zéro. J’ai subi un recul salarial de 45 %, j’ai une famille, une maison à payer. Mais je suis heureux et je sais que je vais revenir plus fort qu’avant…»

Les emplois payants et les gros avantages sociaux, c’est comme une prison dorée. On finit par trop dépendre de son employeur.
— John Afentakis, ex-inspecteur de moteurs chez Aveos

Des 1 800 employés d’Aveos à Montréal, 500 se sont reclassés ailleurs, indique Jean Poirier, l’ancien président du syndicat et candidat péquiste défait dans Mercier, lors de l’élection du 4 septembre dernier. «À cause de la médiatisation de la fermeture, certains de nos membres ont été sollicités dès le lendemain par des employeurs», dit-il. La pénurie actuelle de main-d’œuvre spécialisée a changé l’attitude des recruteurs, qui reconnaissent davantage l’expérience des candidats même si elle n’est pas reliée au poste affiché.

Onil Proulx, président de la firme GCRH, qui coache les nouveaux chômeurs, a collaboré au comité de reclassement de la Goodyear, qui a fermé à Valleyfield en 2007 : 800 emplois perdus sur 1 050. Des salaires de 60 000 $. Certains y travaillaient depuis plus de 30 ans. «Plus de 650 se sont inscrits au comité de reclassement, rappelle-t-il. Beaucoup de techniciens industriels. Grâce à la commission scolaire, ils ont obtenu un diplôme en électromécanique.»

«Au cours des trois dernières années, on a travaillé avec 4 000 nouveaux chômeurs; 93 % d’entre eux sont retournés aux études ou ont trouvé un autre emploi, ajoute-t-il. En Montérégie, l’an dernier, j’ai analysé les cas de 150 de nos 400 clients : 130 étaient en emploi et seulement 4 cherchaient encore après un an de chômage.»

La perte dramatique de revenus en cas de fermeture est-elle une légende urbaine? «Pour les gens qui ont beaucoup d’ancienneté, même après cinq ans, elle est considérable», tranche René Morissette, directeur adjoint de la division de l’analyse sociale chez Statistique Canada. Il l’établit en moyenne à 6 398 $ (-18,8 %) chez les hommes et 4 687 $ (-21,5 %) chez les femmes de 25 à 34 ans (en dollars de 2000). C’est encore pire dans le secteur manufacturier, avec 7 714 $ (-20,3 %) chez les hommes et 7 262 $ (-32, %) chez les femmes.

Et le calvaire peut durer longtemps. Sur 304 400 ex-travailleurs québécois de la fabrication, en juin dernier, 21 000 chômaient depuis 53 semaines et plus, 54 100 depuis 27 semaines et plus, 47 600 depuis 14 à 25 semaines, et 75 100 depuis 5 à 13 semaines, selon Statistique Canada.

Chez Solutions Bonneville, des 98 employés, 62 avaient retrouvé un emploi au moment du reportage, 5 cherchaient toujours, 2 s’étaient lancés en affaires et 5 autres attendaient de commencer une formation. Liliane Poulain, elle, ne s’est jamais découragée. «J’ai tout de suite pensé à réorienter ma carrière, raconte-t-elle. J’ai suivi une formation sur la préparation du CV et des entrevues d’embauche. J’étais très motivée.»

«J’ai affiché ma recherche sur Facebook. Une PME d’entretien ménager m’a recrutée. Je me suis fait 4 clients en 30 minutes. Une maison de retraite m’a aussi engagée trois jours par semaine. Je fais moins d’argent qu’avant, mais j’ai moins de dépenses, car je travaille maintenant à pied.»

La loterie des emplois ne fait pas que des gagnants. Chez Flex Médical, le fabricant des civières Stryker, à l’Islet, dont la production a été transférée au Mexique et qui fermera ici en décembre, 269 travailleurs ont perdu leur emploi. Des 187 qui se sont inscrits au comité de reclassement, 77 ont trouvé du boulot, dont 35 au Groupe Bertec, un fabricant d’équipements médicaux. Chez Lab Chrysotile, une mine d’amiante de Thetford Mines fermée en mai, des 350 chômeurs, 96 ont retrouvé un emploi.

Dur de traverser l’épreuve

«Quand on n’a pas de dettes, pas de paiements d’auto, des cartes de crédit à zéro, c’est plus facile de traverser une longue baisse de revenus. Avec les dettes, ça peut devenir dramatique», commente Martine Marleau, conseillère budgétaire à l’ACEF de l’est de Montréal, qui suggère de faire un budget d’urgence et de tenir un conseil de famille. Il faudra couper les dépenses, surtout les vêtements et les sorties, remiser temporairement le véhicule familial, exiger une pension des adolescents qui ont un petit boulot…

Maxime Dolci a littéralement vidé la maison lors d’une vente-débarras : «C’était de l’argent qui traînait.» Il a vendu son camion encore financé et gardé la voiture déjà payée.

Parfois, l’employeur ne verse même pas la paie de vacances, les heures accumulées, les congés de maladie ou les primes. Chez Aveos, ça représente autour de 10 000 $ par personne.

«Dans le monde actuel, les entreprises sont là pour enrichir leurs actionnaires. Parfois, elles ferment. Il y a des gagnants et des perdants. Il faut s’y attendre et se comporter en conséquence. Les emplois payants et les gros avantages sociaux, c’est comme une prison dorée. On finit par trop dépendre de son employeur», commente John Afentakis, ex-inspecteur de moteurs chez Aveos. Il s’est rapidement replacé chez Innotech-Execaire, une autre firme d’entretien avionique qu’il tient en très haute estime.

Pour certains, c’est un parcours du combattant. Daniel Parent travaillait chez IPL Estrie, une firme de fabrication de produits en plastique de Lawrenceville, fermée en novembre 2011. «J’avais un salaire de 18 $ l’heure et 18 ans de service. Je travaillais 36 heures sur 3 jours, avec un mois de vacances. Je ne reverrai jamais de telles conditions.» Il est aujourd’hui concierge à la Commission scolaire de Sherbrooke, après avoir suivi un cours en hygiène et salubrité organisé par son comité de reclassement, travaillé dans un hôpital à temps partiel et cherché des emplois à 11 $ l’heure sur Internet. «Certains de mes collègues les ont refusés et sont encore au chômage, dit-il. Moi, j’aurais accepté n’importe quoi. Et j’ai confiance en l’avenir.»

Toucher le fond

Certains tombent dans la dépression, d’autres finissent à l’aide sociale ou tentent de se suicider. Chez Electrolux, une usine de 1 300 employés à L’Assomption qui ferme graduellement d’ici 2013, on a embauché une travailleuse sociale deux jours par semaine. Elle est très occupée : burn-out, toxicomanie, divorces…

«Plusieurs travailleurs sont très endettés et voient ça comme la fin du monde. Ton niveau de détresse dépend de tes obligations et de ta force de caractère», affirme Yves Raymond, agent d’affaires au syndicat d’Electrolux. «Quand ça fait 30 ans que tu poses des ronds de poêle, c’est dur de te revirer de bord», commente Stéphane Paré, du CLD local.

Les travailleurs âgés, moins scolarisés que les plus jeunes, vivent une fermeture comme un cataclysme : ils passent d’un emploi bien payé à la prestation maximale hebdomadaire de 433 $ de l’assurance emploi. Les données de René Morissette le confirment : la perte moyenne de revenus à long terme chez les hommes de 35 à 49 ans mis à pied est de 7 212 $ (-16,8 %) et de 6 164 $ (-25,6 %) chez les femmes.

André Hétu, directeur général de Midi-Quarante, spécialisé dans les services de transition et de gestion de carrière pour les 40 ans et plus, a obtenu un autre son de cloche en menant une étude chez les chômeurs de plus de 55 ans qu’il a conseillés ces dernières années : 83 % trouvent un emploi parfois aussi payant que le précédent, 5 % se retirent pour des raisons de santé et 5 % prennent leur retraite. Les autres, en panique, ont trouvé un travail «alimentaire» insatisfaisant.

Onil Proulx insiste auprès de ses clients : «Les employeurs reconnaissent désormais la valeur de l’expérience malgré l’absence de diplôme. Parfois, ce sont vos expériences de vie, en dehors du travail, qui permettent un changement de carrière salutaire.» Mais jusqu’à quel point cela se traduit-il sur le chèque de paye?

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