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Solidaires, mais lucides

Les Québécois, champions du mieux-être collectif et de la protection de l’environnement? Pas sûr. La valeur «implication sociale» se classe bonne dernière chez les travailleurs d’ici, selon un sondage mené en 2009 par l’Indice relatif de bonheur (IRB) pour le Magazine Jobboom. Voilà qui suscite une multitude de réactions.

«C’est inquiétant! Une société ne peut pas progresser sans que des gens s’y impliquent activement. C’est une aberration», commente Bernard Demers, psychologue-conseil. «On sait bien que l’implication sociale des entreprises, c’est souvent de la frime, affirme pour sa part Penny Peroff, directrice du développement organisationnel chez Drakkar. Derrière les gros chèques qui sont présentés à des œuvres charitables, soyez assurés qu’il y a une déduction d’impôt.»

Pour l’économiste Claude Montmarquette, les médias nous jettent de la poudre aux yeux en montrant régulièrement l’engagement social de certains individus et organisations. «Les histoires que racontent les journalistes et les intellectuels ne reflètent pas la réalité, juge-t-il. C’est important qu’on ne se fasse pas d’illusions. Quand on connaît la vérité, on peut y faire face en prenant les moyens, politiques entre autres, pour mieux redistribuer la richesse, et pas nécessairement compter sur les travailleurs pour s’impliquer socialement.»

François Rebello, député de La Prairie à l’Assemblée nationale (PQ), trouve quant à lui que les résultats du sondage étaient tout à fait prévisibles. «Même si on désire s’impliquer socialement, personne ne veut le faire dans un climat de travail pourri ou au détriment de sa santé.» Mais il ne faut pas conclure pour autant que les Québécois sont indifférents aux causes sociales, estime le fondateur et ex-président du Groupe Investissement Responsable.

L’avis de Sid Ahmed Soussi, professeur au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal, va dans le même sens : cette valeur relève davantage de l’engagement citoyen que du monde du travail, d’où son piètre classement dans un sondage portant sur l’univers professionnel.

Au boulot, citoyens!

Il reste que le travailleur engagé existe bel et bien. Muriel Kierney, cofondatrice de Perennia design durable, peut en témoigner. Cet organisme sans but lucratif aborde tous ses projets de design (graphique, d’espace, d’objets) dans une optique de développement durable et de responsabilité sociale.

En plus de faire des choix sains pour l’environnement, Perennia s’approvisionne en priorité auprès d’entreprises d’économie sociale, offre ses services à tarif préférentiel aux organismes sans but lucratif et aux coopératives, et utilise ses surplus pour contribuer au développement de la communauté. «Quand nous avons fondé Perennia, nous ne voulions pas que le profit soit au centre de nos préoccupations», relate-t-elle.

La douzième place qu’occupe l’implication sociale dans notre sondage l’a quelque peu surprise, notamment en raison de l’importance de l’économie sociale chez nous. En effet, les organismes sans but lucratif et les coopératives emploient plus de 125 000 Québécois, selon un plan d’action publié en 2008 par le ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Occupation du territoire.

Surprise aussi chez Marie-Ève Roy, coordonnatrice des communications d’Équi­terre. «On sent pourtant un réel intérêt de la part des entreprises pour ce qui est de faire des choix écologiques, dit-elle. Mais c’est vrai qu’il est encore très présent, le vieux réflexe voulant qu’on laisse ses valeurs à la maison quand on se rend au travail.»

Très peu pour elle, cependant. Après avoir obtenu son bac en relations publiques, Marie-Ève Roy s’est d’abord investie dans une carrière axée sur la promotion de biens de consommation. Après quelque temps, elle s’est rendu compte que le cœur n’y était pas. «Comme je mets beaucoup d’énergie dans mon travail, j’ai décidé de le faire au sein d’une organisation qui a un impact positif sur la société.» C’était il y a cinq ans. «Depuis ce temps-là, je vis selon mes convictions 24 heures par jour, 7 jours par semaine.»

«Le grand mérite de ce sondage sur les valeurs est qu’il va alimenter les débats, croit Claude Béland, président du Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires. La crise économique que nous traversons devrait nous inciter à nous demander ce que nous voulons vraiment accomplir ensemble.» Comme piste de réponse, il offre une citation de Jacques Attali, tirée de son récent livre La crise, et après? : «L’humanité ne peut survivre que si chacun se rend compte qu’il a intérêt au mieux-être des autres.» À méditer…

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