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Sages-femmes de l’ombre

Des sages-femmes non reconnues travaillent clandestinement au Québec.

«Moi, plus jamais je ne veux avoir affaire à une sage-femme légalisée-endoctrinée. Je crois qu’elles ont vendu leur âme au diable et [sacrifié] les femmes qui enfantent sur l’autel de leur orgueil et de leur corporatisme.»

«Sincèrement, je ne me serais pas sentie plus protégée d’accoucher avec une sage-femme de l’Ordre… Plus protégée pourquoi au juste?! Par ses connaissances? JE connais mon corps. JE sais ce que je suis capable de faire…»

Au dire de ces femmes enceintes qui discutent sur un forum de mamans, la sage-femme «légale» est à fuir. Pour certaines adeptes de l’intervention zéro lors de l’accouchement, l’encadrement légal de la pratique aurait fait perdre leur âme aux sages-femmes. C’est pourquoi elles préfèrent se tourner vers celles qu’on désigne comme sages-femmes illégales, underground ou «femmes qui pratiquent des accouchements illégalement», comme préfère les appeler Marleen Dehertog, de la Maison de naissance Côte-des-Neiges.

Leur nombre est difficile à chiffrer, car ces sages-femmes non reconnues et leurs clientes se font discrètes. Pour Marleen Dehertog, toutefois, la pratique ne serait «pas aussi marginale qu’on pourrait le croire».

Par contre, le registre de l’État civil ne recense bon an mal an qu’une centaine d’accouchements sans supervision médicale ou de sage-femme, sur environ 90 000 naissances annuelles au Québec. De ce nombre, certains bébés sont nés à la maison, sans aide extérieure, ce qui est tout à fait légal. Les accouchements «illégaux» sont donc très rares, puisque l’illégalité, pour quelqu’un qui n’est ni sage-femme ni médecin, réside dans le fait de poser certains gestes lors de l’accouchement : monitoring fœtal, prise de pression artérielle, palpation du bébé ou toucher vaginal, par exemple.

Josée* a fait appel à une sage-femme qui n’était pas membre de l’Ordre, pour la naissance de sa petite dernière. «En 2010, il n’y avait pas encore de sage-femme sur mon territoire, et je ne voulais pas accoucher à l’hôpital», se rappelle la mère de trois enfants. Consciente qu’elle aurait pu tomber sur n’importe qui, elle affirme qu’elle était convaincue que sa sage-femme était bien formée et expérimentée. Sans dévoiler le prix qu’elle a payé pour son accompagnement, Josée parle d’honoraires entre 1 500 $ et 3 000 $.

C’est Nicole* qui l’a aidée à accoucher. Celle qui dit avoir assisté à plus de 1 000 naissances se définit comme une «sage-femme reconnue par sa communauté». À l’époque de la légalisation de la pratique, en 1999, une période de grâce avait été accordée pour les sages-femmes qui souhaitaient faire partie de l’Ordre. Elles ont ainsi pu se soumettre à des examens de compétence, sans avoir à suivre de formation. Mais comme les accouchements à domicile n’étaient pas encore légalisés, on leur demandait de signer une clause limitant leur pratique à l’intérieur des maisons de naissance. Ce que Nicole a refusé, car cela desservait à son avis les femmes qui n’avaient pas de maison de naissance dans leur région. C’est ainsi qu’elle est entrée dans l’illégalité.

Contrairement aux sages-femmes membres de l’Ordre, qui souscrivent une assurance responsabilité, les sages-femmes illégales peuvent être poursuivies par leur cliente en cas d’incident, ou par l’Ordre des sages-femmes du Québec, si on découvre leur pratique.

Évidemment, les femmes qui décident de faire appel à une sage-femme illégale n’ont aucun moyen de s’assurer de la compétence de leur accoucheuse.

* Les prénoms sont fictifs.

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