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Rémunération : les travailleurs au pourboire

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Les travailleurs au pourboire sont une espèce à part. Survol d’un mode de rémunération tributaire de l’humeur d’autrui.

Serveuse depuis douze ans, Hannah (prénom fictif) adore son métier. Elle prend plaisir à discuter avec ses clients et à les traiter aux petits oignons, mais a aussi le flair pour détecter ceux qui ne souhaitent pas lui piquer une jasette. «L’art du service, c’est savoir s’adapter à chaque personne», affirme la jeune trentenaire, qui est également gérante dans un restaurant du quartier Mile-End, à Montréal.

Avec un salaire annuel de base de 35 000 $, Hannah a tout intérêt à exceller dans son art pour obtenir un maximum de pourboires. L’an dernier, la satisfaction des clients lui a procuré environ 15 000 $ de revenus supplémentaires.

En 2012, 135 465 travailleurs ont déclaré des revenus de pourboires totalisant 598,9 millions de dollars, selon Revenu Québec.

La recette est semblable pour Marie-Ève (prénom fictif), préposée au bar d’un chic hôtel-boutique de la métropole. Ses clients, dit-elle, «sont tous là assis au bar à jouer sur leur BlackBerry et leurs “bébelles” technologiques. Mais une fois que la conversation est engagée, c’est plus facile d’avoir un bon pourboire.» Son taux horaire de 17 $ passe à environ 26 $ grâce à ce qu’ils lui laissent.

En matière de pourboire, il en va ainsi : mieux vous travaillez, plus vous empochez. La pratique serait née en Grande-Bretagne au XVIe siècle : les mieux nantis laissaient un supplément pour récompenser la diligence des employés de service. L’expression anglaise «tip» est d’ailleurs un acronyme qui signifie «to insure promptitude», littéralement : pour susciter l’empressement. Les riches Américains ont adopté cette habitude vers le troisième tiers du XIXe siècle et, peu à peu, elle s’est généralisée à l’ensemble des classes sociales.

La coutume a toutefois conduit les employeurs à rémunérer à un taux moindre les travailleurs susceptibles de toucher un pourboire, considérant que leurs revenus s’en trouvaient gonflés. De ce fait, les salariés au pourboire forment aujourd’hui une catégorie distincte aux yeux de certaines juridictions, dont celle du Québec.

Deux salaires minimums

Selon une ordonnance de 1937 sur les salaires minimums des employés de l’hôtellerie au Québec, un garçon de table gagnait 10 cents de moins l’heure qu’un cuisinier.

Le principe vaut encore aujourd’hui. À compter du 1er mai 2014, le taux général du salaire minimum passera de 10,15 $ à 10,35 $ dans la province, tandis que celui des salariés au pourboire sera haussé de 8,75 $ à 8,90 $.

Ailleurs au Canada, ce système à deux vitesses existe aussi en Ontario et, depuis 2011, en Alberta et en Colombie-Britannique. Les autres provinces canadiennes n’appliquent qu’un seul taux de salaire minimum, bien que l’habitude de donner du pourboire y soit répandue.

Pour qui, le pourboire?

La Loi sur les normes du travail considère comme des employés au pourboire les salariés :

  • d’un restaurant qui offre le service aux tables;
  • d’un établissement d’hébergement, y compris les campings;
  • d’un local vendant des boissons alcoolisées bues sur place;
  • d’une entreprise qui vend ou livre des repas pour consommation à l’extérieur.

Il est d’usage de leur laisser un pourboire de 15 % du total de la facture (avant taxes), voire jusqu’à 20 % si l’on est particulièrement satisfait.

Il est aussi dans les mœurs de laisser quelques dollars de plus pour une coupe de cheveux; de déposer la monnaie rendue sur le latte dans le bol réservé à cet effet et d’arrondir au nombre entier le plus proche le montant indiqué au taximètre. Pourtant, les coiffeurs, baristas et autres chauffeurs de taxi ne sont pas officiellement considérés comme des employés au pourboire.

Le pourboire et l’impôt

Revenu Québec exige que tout travailleur recevant un pourboire, peu importe son secteur d’emploi, en déclare la totalité. «Les employés d’un établissement visé, dont les restaurants et les bars, sont tenus de déclarer, à la fin de chaque période de paie, un montant équivalant à au moins 8 % des ventes pour lesquelles ils ont reçu un pourboire», indique la porte-parole de Revenu Québec, Geneviève Laurier.

Au moment de verser le salaire, l’employeur doit calculer les retenues à la source en tenant compte des pourboires que le travailleur a déclarés. Si le total des pourboires est inférieur à 8 % des ventes, l’employeur doit tout de même appliquer ce pourcentage. Le salarié paie alors de l’impôt sur des sommes qu’il n’a pas gagnées.

Pour les autres travailleurs empochant des pourboires – les coiffeurs, par exemple –, ces sommes doivent être déclarées à même le revenu.

Partager ou pas?

Les travailleurs doivent déterminer s’ils souhaitent ou non partager les pourboires avec leurs collègues. Jusqu’à la modification de la Loi sur les normes du travail, en 2002, cette pratique n’était pas encadrée et son application causait bien des maux de tête aux employeurs. «On se demandait s’il fallait que le patron répartisse l’argent entre les employés», explique Johanne Tellier, avocate à la Commission des normes du travail. À présent, il est stipulé que c’est aux employés de définir entre eux une convention de partage, pour autant qu’ils souhaitent en avoir une.

Selon le ministère du Travail, environ 30 % des restaurants et bars de la province appliquent le partage du pourboire. En général, la redistribution se limite aux employés de service. L’équipe de cuisine, par exemple, en fait rarement partie.

Avantage annulé

Le montant de la hausse du salaire minimum a longtemps été le même pour les travailleurs au pourboire que pour les autres. Or, le ministère du Travail a constaté que leur offrir la même augmentation en argent avantageait les salariés au pourboire, puisqu’ils recevaient une hausse plus élevée en pourcentage. «À partir de 2009, on a commencé à augmenter le salaire minimum en fonction d’un pourcentage semblable plutôt que d’un montant», souligne le porte-parole du ministère du Travail, Pierre Laberge.

À boire!

La teneur en alcool des consommations offertes se fait sentir sur la générosité des pourboires, observe Marie-Ève, barmaid dans un chic hôtel de la métropole. «À Montréal, il y a des bars qui contrôlent le dosage de l’alcool qu’on peut servir, mais la plupart des bons hôtels vont donner la liberté à leurs employés d’en verser un peu plus dans les drinks pour satisfaire le client», indique-t-elle.

Le bol à tips

La dizaine d’employés d’un Starbucks achalandé de l’avenue Mont-Royal, à Montréal, repartent chaque semaine avec, en moyenne, de 20 à 30 $ de pourboire. Le butin est réparti en fonction des heures travaillées.

Non loin de là, dans un petit café branché de la rue Marie-Anne, la propriétaire – et seule employée jusqu’à tout récemment – peut arrondir ses revenus d’une quarantaine de dollars par jour, soit l’équivalent de 10 % de ses ventes quotidiennes.

À Rome, on fait comme les Romains

Dans la plupart des pays d’Europe, nul besoin d’exceller en gymnastique mentale pour évaluer ce qu’on versera au serveur, puisque le pourboire est déjà inclus dans l’addition.

En Australie, on ne donne tout simplement pas de pourboire, à moins de vouloir témoigner sa reconnaissance pour un service irréprochable. Le salaire minimum, établi à 16,37 $ AUD (16 $ CA), y est déjà plus élevé que dans bien des pays.

Aux États-Unis, la norme fédérale prévoit un taux horaire de seulement 2,13 $ US pour les travailleurs au pourboire, mais l’employeur doit s’assurer que le taux horaire avec pourboires atteint au moins le salaire minimum national, fixé à 7,25 $ US.

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