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Réfugiés, mais pas indigents

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Cours de couture du Centre Don BoscoPhoto : Valérian Mazataud

Les réfugiés du camp de Kakuma, dans le nord du Kenya, sont loin du stéréotype de miséreux que l’on associe aux protégés de l’ONU. Plusieurs travaillent pour des ONG ou pour leur propre compte; certains ont même des employés. Venus de toute l’Afrique de l’Est, ils génèrent une activité économique qui profite à leurs hôtes kenyans.

Innocent Nanga s’applique à étendre une couche de rouge carmin sur les ongles de pieds d’une cliente, avant d’apporter la touche finale : une légère diagonale dégradée noir et blanc. Coiffeur polyvalent, il se définit lui-même comme un «artiste de salon». Loin des faubourgs branchés de Nairobi, nous sommes au salon Destiny Kinyozi, à Kakuma, un recoin perdu et désertique perché à l’extrême nord-ouest du Kenya, entre les frontières de l’Éthiopie, du Soudan et de l’Ouganda. Depuis 20 ans, la ville de 50 000 habitants accueille plus de 80 000 réfugiés. Innocent Nanga est l’un d’entre eux.

Père de deux enfants, il a fui la République Démocratique du Congo (RDC) avec sa famille il y a six mois, traversant l’Ouganda avant d’atteindre Kakuma. Garçon coiffeur en RDC, il a immédiatement trouvé du travail à son arrivée, «une chance», avoue-t-il.

Compter sur soi

Au camp de Kakuma, qui s’étend sur plus de 15 km et couvre plusieurs milliers d’hectares, on peine à croire qu’on se trouve sur un territoire géré par l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR). Ici, pas de tentes blanches, pas de barbelés, pas d’enfants au ventre gonflé, mais de petites échoppes de fruits et légumes, des réparateurs de cellulaires (qui vendent également des cosmétiques), des restaurants ou des studios de photo. Bref, c’est une ville presque comme les autres. Presque, car ses habitants ne peuvent pas en sortir.

Et comme dans tout camp de réfugiés, l’UNHCR fournit le strict minimum : logement, nourriture, bois et eau potable en plus de gérer des écoles et des cliniques gratuites. Pour le reste, les habitants doivent se débrouiller par eux-mêmes. Ils peuvent, par exemple, revendre les céréales qui leur sont données. S’ils en écoulent 20 kilos, ils auront de quoi se payer 1 kilo de sucre à 400 shillings du Kenya (KES), soit presque 5 $CAD. Mais comme leur ration quotidienne est d’à peine un demi-kilo, le processus est long.

Pour s’offrir plus rapidement tout ce que l’UNHCR ne fournit pas – savon, vêtements, viande, jouets –, les réfugiés peuvent aussi occuper des emplois salariés, notamment ceux qui leur sont réservés dans les ONG. Or ceux-ci sont rares, «tout au plus quelques centaines», estime Hilda Thuo, responsable du département pour les droits humains de la Fédération luthérienne mondiale (FLM). Pour bien vivre, plusieurs réfugiés se lancent donc en affaires.

Success story

À Kakuma, Franco, de son vrai nom Whaled Tasaga Kassa, est une légende. «Son restaurant est le meilleur du camp», reconnaît Morgan Abdillahi Jama, un chauffeur de taxi. «Les gens viennent ici pour oublier qu’ils sont dans un camp. Les ONG y organisent leurs rencontres, et les filles y traînent leurs prétendants!» affirme avec un brin de fierté le propriétaire dont l’embonpoint trahit la réussite.

Ayant fui l’Éthiopie, Whaled Tasaga Kassa a rejoint le camp en 2001 et a immédiatement été embauché comme caissier dans ce restaurant fondé par un de ses amis d’enfance. En 2003, il en est devenu propriétaire, après que son ami a obtenu un visa pour les États-Unis. Depuis, il n’a cessé de rénover et d’agrandir. Il y a quelques années, il a même construit une succursale qui est devenue plus ou moins la cantine officielle de l’Organisation internationale pour les migrations, une grande agence intergouvernementale. Certes, l’opération lui a demandé un investissement de plus de un million de KES (plus de 12 000 $CAD), mais elle lui assure une clientèle régulière. L’homme d’affaires emploie maintenant une dizaine de personnes, et avoue mettre de côté de 300 à 500 $ certains mois, une vraie fortune.

Hassan Kadir, un réfugié éthiopien musulman, gère quant à lui un des salons de coiffure les plus populaires du camp. Tout comme Innocent Nanga, il a suivi une formation en coiffure organisée par la FLM en 2009. «À la fin de la formation, nous avons constitué des groupes de cinq diplômés et les avons aidés à louer un local et à acheter des outils», explique Hilda Thuo.

Hassan Kadir a également obtenu un prêt de 600 $ de la FLM pour acheter un générateur. Aujourd’hui, il emploie deux coiffeuses, vend son électricité, loue des accessoires de mariage et donne des cours de coiffure dans une école kenyane. Autrefois, il empochait 20 maigres dollars par mois comme serveur. Désormais il en gagne 250.

Entrepreneurs 101

La FLM forme chaque année une centaine de réfugiés à exercer différents métiers : tailleur, cuisinier, savonnier ou encore coiffeur. Une autre ONG établie dans le camp, le Centre Don Bosco, offre aussi des cours de menuiserie, d’informatique ou de mécanique à quelque 600 étudiants. «La formation ne sert à rien sans un coup de pouce au démarrage d’entreprise», estime cependant Hilda Thuo. Pour la période 2010-2011, la FLM a donc distribué 12 bourses de 60 à 600 $ et a accordé autant de prêts, pour un total de 7 500 $, à des groupes de 3 à 5 réfugiés ayant des projets d’entreprise.

Chaque offre de financement reçoit habituellement une cinquantaine de candidatures. Si les projets sont sélectionnés en fonction du sérieux de leur plan d’affaires, il arrive toutefois que certains avortent et que la FLM perde sa mise. «Dans ces cas-là, il n’y a rien à faire. Ce sont des réfugiés, on ne peut pas les traîner au tribunal.»

Ce statut incertain, c’est à la fois une chance et un malheur. «Les réfugiés ne payent aucune taxe, ils peuvent donc proposer des tarifs avantageux», rappelle Morgan Abdillahi. De fait, une coupe de cheveux au salon Destiny Kinyozi ne coûte que 60 cents, trois fois moins que dans un salon en ville.

En contrepartie, les réfugiés ne peuvent quitter le camp sans un permis de voyage, fort difficile à obtenir. «C’est comme un abri gigantesque. L’UNHCR nous protège, mais nous ne pouvons aller nulle part», regrette Whaled Tasaga Kassa, qui vient d’être accepté comme réfugié par les États-Unis.

Pour Samuel Osodo, directeur technique de l’agglomération de Kakuma, cette clientèle captive est un plus pour la région. Les grossistes de fruits et légumes ainsi que le secteur des transports réalisent une grande part de leur chiffre d’affaires avec les réfugiés.

Les Kenyans viennent également leur vendre du bois et du charbon. Mieux encore, nombre d’entre eux sont employés par des réfugiés. Ainsi la boutique de Samena Aljamena, réfugié depuis 1993, emploie six réparateurs de vélos kenyans. «Le camp, c’est le seul endroit où on peut trouver de la nourriture, de l’argent et vendre notre bétail», confie Paul Erok, un des mécaniciens. En fait, le camp est régulièrement en avance par rapport au reste de la région : c’est ici que sont apparus les premiers cafés Internet, se souvient Hilda Thuo, et ce, avant même que l’UNHCR ne dispose de l’équipement nécessaire.

Creuser ou déposer?

Une question demeure cependant. Que font les réfugiés avec l’argent qu’ils gagnent? «Je l’enterre dans un endroit secret!» plaisante Whaled Tasaga Kassa, qui admet envoyer ses bénéfices en Éthiopie grâce à une agence de transfert gérée par la communauté somalienne.

Pour l’instant, la banque la plus proche est à 50 km, mais une succursale de la Kenya Commercial Bank devrait ouvrir ses portes prochainement, promet Shadrack Lomouria, un jeune représentant de l’institution lors d’une séance d’information dans le camp. «Il y a beaucoup d’entreprises dans le camp. Nous les aidons à placer leur argent. Pour eux, c’est plus sécuritaire que de le cacher.»

Cependant, ceux qui ont obtenu leur sésame pour l’Occident ne se font pas d’illusions, ils savent bien que leur pactole ne vaudra plus grand-chose au Canada ou en Australie. Surtout, ils savent que les affaires ne seront pas aussi bonnes. «Mon ami m’a prévenu. Quand tu seras aux États-Unis, n’espère pas faire du bon business comme à Kakuma!» conclut Whaled Tasaga Kassa.

Le camp de Kakuma

  • Population : 80 000
  • Principaux employeurs : l’ONU et les ONG – surtout la Fédération luthérienne mondiale (FLM)
  • Nombre de salariés de la FLM : 1 057
  • Nombre de travailleurs à la pièce de la FLM : 530
  • Nombre d’entrepreneurs : donnée non disponible, mais on constate leur omniprésence dans le camp
  • Salaires : ceux de la FLM vont de 37 $CAD par mois pour un agent de sécurité à 62 $CAD pour un employé de bureau
  • Salaire minimum kenyan : presque 100 $CAD par mois

Sources : UNdata, The World Factbook, OCDE, FLM

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