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Quand l’amour mène au camionnage

Photo : Isabelle St-Arnaud et François Lachaine

Peu de femmes font du camionnage leur choix de carrière; elles représentent moins de 5 % des conducteurs de poids lourds sur les routes du Québec. Certaines, comme Isabelle St-Arnaud, ont été converties par leur amoureux. Voici l’histoire de son long détour.

À sa sortie de l’université en 2006, Isabelle St-Arnaud, qui a une maîtrise en communication, s’est vu offrir un emploi à 13 $/h. C’était trop peu pour rembourser son prêt étudiant de plus de 25 000 $. Son copain François Lachaine, camionneur depuis 1995, lui lance alors qu’elle pourrait gagner beaucoup plus en conduisant un semi-remorque.

Attirée par l’aventure, le voyage et l’argent, Isabelle n’a pas hésité. Elle a suivi un cours de camionnage de 3 mois dans un centre de formation professionnelle, alourdissant, du même coup, sa dette d’études de 10 000 $. Mais le jeu en aura valu la chandelle.

À l’automne de la même année, le couple a pris la route vers Vancouver à bord d’un Chevy van, dans l’espoir de trouver du travail dans l’Ouest canadien, où les salaires des camionneurs sont plus élevés. Un appel leur a suffi pour trouver une run chez Casey Transport, une compagnie d’Abbotsford, en Colombie-Britannique.

Isabelle s’est tout de suite sentie dans son élément. «C’est comme traverser le pays dans un campeur, mais on est payé 70 000 $ par an pour le faire.» Accompagnés d’un schnauzer nain et d’un husky, ils allaient faire du camionnage en couple leur mode de vie, avantages et inconvénients inclus.

Collés, collés

Sur le plan pratique, leur partenariat a été fructueux. En effet, les compagnies de transport font appel à des chauffeurs travaillant en duo pour la livraison de denrées périssables, qui doit s’effectuer le plus rapidement possible. C’est ainsi que, 2 fois par semaine pendant 6 ans, François et Isabelle ont traversé le pays à 525 reprises, parcourant, chaque fois, 4 800 km en 50 heures. Durant cette période, ils se relayaient presque sans arrêt pour livrer du poisson frais de Vancouver à Montréal.

Leur collaboration a tenu longtemps, selon les standards du milieu. «C’est rare que deux personnes peuvent s’endurer plus de trois semaines», témoigne François.

S’il est généralement agréable de voyager en bonne compagnie, le quotidien dans l’habitacle d’un semi-remorque est parfois difficile, a constaté Isabelle. «Quand tu partages ta vie dans un mètre carré et demi, tu ne peux aller nulle part. Si tu te disputes, il faut que tu règles ça tout de suite.»

Les premiers mois ont été très exigeants pour François. «Au début, c’était toujours moi qui conduisais dans les passages les plus difficiles des Rocheuses et par mauvais temps. Puis, je supervisais l’apprentissage d’Isabelle quand elle conduisait. Disons que c’était stressant par bout. En plus, j’ai toujours eu de la difficulté à dormir dans un véhicule qui roule», commente-t-il.

La fatigue aura finalement eu raison de leur équipe de rêve. Depuis le printemps 2012, chacun conduit son propre camion. «C’était toujours le rush pour arriver le plus rapidement possible, car, à deux, on n’a pas d’excuse pour arrêter», explique Isabelle. Par ailleurs, travailler seul est davantage payant; il devient plus rentable de faire des petits voyages supplémentaires, une fois à destination.

Rouler seule

Isabelle avoue qu’elle n’aurait jamais fait ce métier, n’eut été François. «Il m’a donné confiance. C’est difficile de conduire, mais surtout de reculer un gros véhicule. Il m’a appris à aimer ça», affirme-t-elle. François, qui est également mécanicien de machinerie lourde, lui a même enseigné à faire l’entretien périodique.

Seule femme parmi les chauffeurs de Casey Transport, elle se fait dorloter un peu. «J’ai un camion à mon nom. Personne d’autre ne peut le prendre», dit-elle fièrement. Le véhicule est équipé d’une plaque de cuisson, d’une toilette portative, d’un réfrigérateur, d’un four à micro-ondes, d’un grille-pain, d’un cuiseur à œufs et d’une couchette confortable.

Si le camionnage n’était pas sa vocation première, Isabelle trouve qu’il est maintenant difficile d’arrêter. À 35 ans, sans maison ni voiture à payer, elle a un bon salaire et de bonnes conditions. «J’ai deux mois de vacances par an. Tous les trois mois, je pars dans le Sud; je visite le Québec ou je vais à Whistler. Il n’y a pas grand job où je vais pouvoir me permettre tout ça!» En plus, elle paye ses impôts en Colombie-Britannique, ce qui lui laisse de 3 000 à 4 000 $ de plus dans ses poches chaque année. Quant à sa dette d’études, elle l’a remboursée en deux ans.

Isabelle compte malgré tout réessayer de se trouver un emploi dans son domaine d’ici un an. La vie de nomade a beau offrir beaucoup de liberté, ce n’est pas de tout repos. «On ne mange pas toujours bien», dit-elle en faisant référence aux sandwichs préemballés depuis 10 jours que l’on retrouve dans les aires de repos pour camionneurs. La vie sociale en prend aussi pour son rhume. «Disons que c’est difficile de planifier un souper avec des amis.» Enfin, il y a les dangers liés à la route, surtout l’hiver, dans les Rocheuses. «Je ne pense pas être camionneuse toute ma vie», conclut-elle.

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