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Propulser sa carrière avec la navette aérienne

Photo : gracieuseté de Mine Raglan

Photo : gracieuseté de Mine Raglan

Vous voulez démarrer votre carrière à la vitesse grand V, tout en passant six mois par année à skier ou à surfer partout en Amérique? Et peut-être même recevoir une proposition de mariage par jour? Dans ce cas, la formule de la navette aérienne pourrait bien vous intéresser!

La compagnie Mine Raglan, une filiale de Glencore, n’utilise pas un, mais deux Boeing 737 pour transporter, du lundi au vendredi, ses employés de Montréal, de Québec et de Rouyn-Noranda vers ses installations, au Nunavik.

Située à 2 000 kilomètres au nord de Montréal, là où il n’existe aucune route, cette mine de nickel emploie près de 1 000 personnes. Sur place, les employés travaillent 2 ou 3 semaines d’affilée, 7 jours par semaine, 12 heures par jour. Ils retournent ensuite à la maison, toujours en Boeing 737, pour une durée de deux ou trois semaines, pendant que d’autres travailleurs prennent la relève.

Certains cadres ne sont pas remplacés lorsqu’ils retournent chez eux, car il est impossible de toujours multiplier par deux l’ensemble des postes d’expérience et de direction. Cela favorise l’initiative chez nos ingénieurs juniors.
Daniel Guay

Ce système de navette, appelé en anglais fly-in fly-out, est une nécessité absolue. Car personne ne peut faire sa vie à Raglan, qui n’a ni hôpital, ni école, ni restaurant, ni bungalow…

On y trouve toutefois un hôtel d’environ 800 chambres, bâti par Mine Raglan, un petit dépanneur, une grande cafétéria et un gymnase. Tous les travailleurs sont logés et nourris aux frais de l’employeur. «Dès qu’on met les pieds à Raglan, on entre dans un autre monde. Pas un arbre à l’horizon, que la toundra, la mine et quelques bâtiments. On est face à soi-même. C’est toute une aventure», explique David Langlois, ingénieur de planification à la mine Raglan.

Âgé de 29 ans, cet ingénieur minier pratique le fly-in fly-out depuis près de 7 ans. Et il est heureux comme un poisson dans l’eau. «On m’a rapidement confié des responsabilités importantes. Mon travail n’a jamais rien eu de monotone», dit-il.

Progression rapide

Daniel Guay est directeur des ressources humaines du mégaprojet Éléonore de Goldcorp, un autre grand utilisateur du fly-in fly-out, avec ses 700 employés, dont une quinzaine d’ingénieurs. La compagnie est en train de développer la plus grande mine souterraine d’or au Canada, à 850 kilomètres au nord de Chibougamau, dans le Nord-du-Québec. Daniel Guay confirme que le contexte particulier de la navette aérienne favorise la progression rapide des carrières.

«Certains cadres ne sont pas remplacés lorsqu’ils retournent chez eux, car il est impossible de toujours multiplier par deux l’ensemble des postes d’expérience et de direction. Cela favorise l’initiative chez nos ingénieurs juniors», explique le responsable du recrutement d’Éléonore.

Être au cœur d’un mégaprojet de 1,5 milliard de dollars facilite aussi l’acquisition de connaissances techniques, ajoute Pierre-Luc Lajoie, 29 ans, ingénieur en mécanique des roches. «Ici, à Éléonore, tout est nouveau et gigantesque. Ouvrir une nouvelle mine est une grande chance, qui ne passe souvent qu’une seule fois dans la vie d’un professionnel», remarque-t-il.

Selon Katherine Ouellet, vice-présidente aux ressources humaines de la firme de génie-conseil Cegertec WorleyParsons, la formule de la navette aérienne attirerait d’ailleurs de plus en plus de jeunes ingénieurs désireux de propulser leur carrière. «Il y a quelques années, leur intérêt était vraiment très mitigé. Plus maintenant. Nos jeunes savent que cette formule permet de développer rapidement l’expertise technique. Dans les chantiers éloignés, les ingénieurs expérimentés sont moins nombreux et ils sont très occupés. Les jeunes doivent davantage se débrouiller par eux-mêmes», constate-t-elle.

Comme si ce n’était pas suffisant, la rémunération peut aussi être passablement bonifiée. Certaines entreprises offrent en effet des indemnités d’éloignement pouvant atteindre de 5 à 35 % du salaire de base. Tout dépend de l’entreprise, du projet et du lieu.

Jusqu’en Afrique

Les adeptes de la navette aérienne ne se trouvent pas que dans le Grand Nord. Ils sont partout où il y a de grands projets éloignés des centres urbains, comme sur les plateformes pétrolières au large de Terre-Neuve, dans l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta ou dans le développement de mines de Nouvelle-Zélande et… d’Afrique!

Nous faisons un effort important afin de recruter les couples qui ont les compétences nécessaires pour tirer leur épingle du jeu dans un site minier. Une fois engagés, ils peuvent vivre ensemble, puisque des chambres leur sont réservées.
Céliane Dorval

C’est le cas de Myriam Desbiens. Ingénieure en génie mécanique au service de la firme de génie-conseil GENIVAR, elle a travaillé au Mali de 2011 jusqu’en mars dernier. Elle était généralement sur place de quatre à six semaines d’affilée, après quoi elle revenait passer quelques semaines chez elle, à Val-d’Or… quand elle ne profitait pas de ses semaines de congé pour découvrir le monde.

«J’ai récemment passé deux semaines en Italie. Les billets d’avion étaient payés par la compagnie, puisqu’il s’agissait de mes semaines de congé», dit l’ingénieure de 30 ans. Elle constate que cette expérience d’emploi vaut son pesant d’or. «Il faut être très débrouillard, imaginatif et créatif. Par exemple, si un outil brise, on doit vite penser à une solution de rechange, car il n’y a pas d’atelier de réparation dans les environs», dit-elle.

Myriam Desbiens a également appris à se familiariser avec des cultures différentes. «Les attitudes hautaines ou condescendantes sont à proscrire», souligne-t-elle. Ce contact privilégié a toutefois mené à des rapprochements… plutôt inattendus! «J’étais l’une des
4 femmes d’un groupe de 250 travailleurs. Ici, lorsqu’une femme est gentille, les hommes pensent qu’elle est amoureuse.» Résultat : Myriam recevait au moins une demande en mariage par jour! L’ingénieure dit s’en être tirée sans bague au doigt, grâce à l’humour.

Des qualités essentielles

Lorsqu’on travaille près de 12 heures par jour, il faut être en forme et très concentré. C’est pourquoi à Raglan comme à Éléonore, et dans la plupart des sites éloignés, pas une goutte d’alcool n’est tolérée. En d’autres mots, rien ne doit nuire à la production.

Mais les travailleurs ont tout un avantage : ils sont en congé presque six mois par année. «Chaque mois, je bénéficie d’au moins deux semaines consécutives de vacances. J’en profite pour faire de la planche à neige l’hiver et du surf en été, un peu partout en Amérique du Nord, en Amérique centrale, et même en Europe», dit David Langlois. Il précise d’ailleurs que ces longues périodes de congé ont été l’une des raisons qui lui ont fait choisir Mine Raglan après ses études à Polytechnique Montréal.

Mais attention : le fly-in fly-out n’est pas fait pour tout le monde. Première condition : il faut avoir une certaine indépendance d’esprit. «Si on s’ennuie beaucoup lorsqu’on s’éloigne de sa famille et des siens, ça ne passera pas», avertit David Langlois.

«Être célibataire et nomade est également un atout», ajoute Myriam Desbiens. Car la vie de couple peut souffrir des longues séparations. Loin des yeux, loin du cœur… «Les absences de deux semaines et au-delà sont plus difficiles à traverser que des séjours d’une semaine», constate Pierre-Luc Lajoie.

Les responsables du projet Éléonore sont d’ailleurs fort conscients de la situation. «Nous voulons mettre en place un système de visites familiales», dit le directeur des ressources humaines, Daniel Guay. Pour sa part, Mine Raglan tente, dans la mesure du possible, d’embaucher les conjoints et les conjointes de ses travailleurs. «Nous faisons un effort important afin de recruter les couples qui ont les compétences nécessaires pour tirer leur épingle du jeu dans un site minier. Une fois engagés, ils peuvent vivre ensemble, puisque des chambres leur sont réservées, dit Céliane Dorval, coordonnatrice des communications et des relations externes chez Mine Raglan. Un petit nid d’amour dans le Grand Nord, voilà qui est hors du commun!

Plus radical encore, le déménagement

François Landry-Latour fait la démonstration qu’il n’y a pas qu’une seule façon de relever le défi du travail en région éloignée. Établi sur la Rive-Sud de Montréal, cet ingénieur en génie civil de 28 ans a décidé à la fin de 2011 de déménager à Sept-Îles avec sa conjointe. Objectif : développer de nouveaux marchés pour le compte de son employeur, la société d’ingénierie-construction Dessau.

«Faire la navette, c’est la partie facile. On finit par revenir chez soi. Mais le déménagement à dix heures de route de Montréal, c’est autre chose. On se déconnecte de sa famille et de ses amis», dit François Landry-Latour. Le chargé de projets en ingénierie ne regrette toutefois pas sa décision, à tel point qu’il compte demeurer au moins cinq ans à Sept-Îles. «J’ai davantage de responsabilités qu’auparavant et je progresse beaucoup plus rapidement», dit-il. Au-delà du travail, la décision est facilement justifiable pour cet amateur de motoneige et de kayak, qui peut voir, de la cour de sa maison, toute la nature dans sa splendeur.

Vice-président au développement national de Dessau, El-Hadi Hammouda estime que les François Landry-Latour de ce monde font de bons choix de carrière. «Les équipes étant plus réduites, ceux qui en font partie bénéficient d’un apprentissage accéléré. Et s’ils aiment la nature, ils sont comblés», dit-il.

Cet article est tiré de la revue Les carrières de l’ingénierie 2014

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