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La réinsertion des ex-détenus

La réinsertion des ex-détenus

Robert Piché

Photo : Martin Laprise


Un Québécois adulte sur sept a un casier judiciaire. Un boulet pénible à traîner au moment de trouver du travail, car les employeurs ont le droit de fouiller à leur guise le passé des candidats. Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à vérifier les antécédents. Faut-il mieux protéger les droits des ex-contrevenants?

Robert Piché imagine parfois ce qu’on aurait écrit à son sujet si, par malheur, l’avion Airbus A330 d’Air Transat qu’il pilotait s’était abîmé dans l’Atlantique à la suite de la panne de ses deux moteurs, la nuit du 24 août 2001.

On connaît l’heureuse issue : le commandant a réussi à faire planer l’appareil pendant 18 minutes jusqu’à une île des Açores, au Portugal, sauvant la vie de 306 personnes. Dix-huit minutes où il avoue s’être senti comme un «surhomme». «Mais si la manœuvre avait échoué, il se serait trouvé des gens pour blâmer la compagnie aérienne d’avoir embauché un ex-prisonnier», croit-il.

Le pilote de ligne de 60 ans s’estime chanceux que le sauvetage du vol 236 ait «lavé la connerie» qui l’a mené derrière les barreaux de la prison américaine de Reidsville, en 1983 : il s’était alors fait pincer à transporter du pot en avion de la Jamaïque jusqu’aux États-Unis. Les salutations révérencieuses des clients de la brasserie de Lachine où nous sommes attablés témoignent d’ailleurs du respect dont il jouit.

Il se sent surtout privilégié d’avoir été réembauché comme pilote de ligne en dépit de son passé, après des années à galérer dans la restauration. «Quand je suis sorti de prison, en 1985, les compagnies aériennes ne voulaient pas entendre parler de moi.»

Sans la pénurie de pilotes au début des années 1990, il aurait été forcé de faire une croix sur l’aviation, pense-t-il. À cause des préjugés. «Entre deux candidats compétents, l’employeur préférera toujours celui dont le dossier est vierge. Pourtant, celui qui s’est réhabilité a peut-être autant, sinon plus de qualités et de ressources.» Il estime d’ailleurs que sa pénible expérience de détention lui a servi la nuit du 24 août, habitué qu’il était à réagir au quart de tour face au danger.

Big brother

Il reste que traîner un casier judiciaire diminue de moitié les chances d’obtenir un emploi, selon le criminologue et spécialiste des droits de la personne Jean Claude Bernheim, qui s’appuie sur des études menées en Europe, en Nouvelle-Zélande et au Canada. Une situation qui touche environ 800 000 Québécois – soit 14 % de la population adulte. «Dans certains domaines, comme les banques, la sécurité, la santé ou l’enseignement, la possibilité de se voir refuser un poste s’élève à 80 %.»

Le casier judiciaire est la conséquence de toute infraction au Code criminel, qu’on ait fait ou non de la prison. «Voler une pomme peut vous en valoir un», illustre Jean Claude Bernheim, qui est aussi président de l’Office des droits des détenus. Tout comme être arrêté pour possession de marijuana.

En principe, un casier judiciaire ne s’efface jamais. À moins qu’on ne soit absous par la Commission nationale des libérations conditionnelles pour bonne conduite – on dit aussi obtenir son pardon, être gracié ou réhabilité. «Et encore, il n’est pas complètement supprimé, comme c’est le cas en France, précise le criminologue. Il est simplement classé à part, de sorte que l’information sur les condamnations est difficilement accessible pour les employeurs, par exemple.»

Autrement, ces derniers ont tout le loisir de sonder le passé des candidats. «Grâce au Web, c’est plus facile que jamais», remarque Maryse Paré, coordonnatrice du Comité consultatif clientèle judiciarisée adulte (CCCJA). Par exemple, sur le site de la Société québécoise d’information juridique, tous peuvent consulter gratuitement les décisions rendues dans les cours du Québec. Moyennant certains frais, les employeurs peuvent aussi accéder aux Plumitifs, qui regroupent l’historique des dossiers de nature civile ou pénale et la liste des personnes impliquées dans une cause, entre autres.

«Au Québec, le contrôle est systématique dans les grandes entreprises et les chaînes de restaurants ou de commerces de détail», dit Martine René, responsable des conseillers en emploi à La Jonction, à Québec. C’est aussi le cas des secteurs où circulent des données sensibles, tels que la fonction publique fédérale, les services de sécurité, les banques, les assurances.

De l’avis des intervenants des services d’employabilité, les chefs de PME sont les plus enclins à engager un candidat ayant un passé judiciaire, notamment en construction, en fabrication et en restauration.

Globalement, la méfiance des employeurs s’est intensifiée depuis les attentats au World Trade Center, soutiennent tous les interviewés. «L’insécurité a gagné la population, en dépit de la baisse du taux de criminalité au Canada», remarque Yvan Robinson, directeur général de l’organisme d’aide à l’emploi La Jonction.

«L’éventail des jobs accessibles à nos clients judiciarisés a beaucoup diminué», évalue Léo Croteau, directeur du Centre de main-d’œuvre OPEX Sherbrooke. En partie à cause de la sévérité accrue des exigences d’entrée aux États-Unis depuis le 11 septembre 2001.

Par exemple, en vertu de certains programmes d’échanges commerciaux, des entreprises canadiennes exportant des marchandises aux États-Unis sont contraintes de vérifier les antécédents judiciaires de tous leurs employés, même si ces derniers n’ont pas à traverser la frontière dans le cadre de leurs fonctions.

Armure trouée

En principe, la Charte des droits et libertés de la personne du Québec interdit aux employeurs de discriminer une «personne judiciarisée» si sa condamnation n’a pas de lien avec l’emploi auquel elle postule, ou si la personne a été graciée. Cette protection relève toutefois du vœu pieux, affirme l’avocat spécialisé en droit du travail Christian Brunelle, aussi professeur à l’Université Laval.

D’abord parce qu’il est «extrêmement difficile» de prouver qu’un employeur a bel et bien rejeté une candidature à cause d’un passé judiciaire, soutient aussi Jean Claude Bernheim. «Il suffit qu’un gestionnaire plaide qu’un autre candidat est plus compétent, et le chapitre est clos.»

Sans compter qu’un patron a le droit de demander à un candidat s’il a un casier, et que ce dernier est tenu de lui dire la vérité. Au risque d’être congédié plus tard.

C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à Richard Therrien, un juge de la Cour du Québec suspendu en 1996 pour avoir tu, lors de son entrevue d’embauche, qu’il avait séjourné en prison à cause de ses liens avec des membres du Front de libération du Québec, en 1970. Richard Therrien arguait qu’il avait été gracié depuis, ce qui le dispensait de révéler son passé judiciaire. Or, la Cour suprême a maintenu sa destitution.

«Il n’y a pas de volonté de protéger les droits des travailleurs qui ont un casier. Pour les juges, il semble que les préoccupations des employeurs l’emportent sur la réhabilitation», s’indigne Christian Brunelle.

La coordonnatrice du CCCJA Maryse Paré dénonce aussi l’ambiguïté du libellé de la Charte. «On y dit qu’un patron ne peut discriminer si l’emploi n’a pas de “lien” avec le motif de condamnation du travailleur. Mais qu’entend-on par “lien”, au juste? C’est assez flou.»

«Par exemple, s’il est clair qu’une personne ayant purgé une peine pour pédophilie n’ira pas travailler en garderie, qu’en est-il d’un ex-motard reconverti en concierge dans une résidence pour personnes âgées, comme Pierre “Pépé” Provencher?» demande Martine René.

Un reportage du réseau TVA révélait cet automne que l’ancien président des Rockers, groupe affilié aux Hells Angels, travaillait dans un foyer de Joliette depuis sa libération en 2010. La nouvelle a généré un concert de protestations dans la population. Engagé pour faire le ménage, l’homme de 62 ans apprécié des pensionnaires a d’abord plaidé devant les médias qu’il n’avait aucun antécédent de vol de résidence ou de violence vis-à-vis des aînés. Il a tout de même fini par démissionner.

«La société a son propre système de condamnation parallèle à l’appareil judiciaire officiel, fondé sur la moralité», constate l’avocat Christian Brunelle. Un système assez influent pour obliger le Théâtre du Nouveau Monde à annuler la participation du chanteur français Bertrand Cantat à une pièce de Wajdi Mouawad au printemps dernier, par exemple (l’ancien membre du groupe Noir Désir a purgé une peine de prison pour l’homicide de sa conjointe Marie Trintignant, en 2003).

«Les jugements sont particulièrement intransigeants à l’égard des travailleurs ayant un rôle de modèle dans la société, comme les policiers, les enseignants et les médecins», estime Christian Brunelle. C’est le cas du cardiologue Guy Turcotte, qui séjourne en ce moment à l’Institut psychiatrique Philippe-Pinel à la suite du meurtre de ses deux enfants. Au printemps, il demandera son congé à la Commission d’examen des troubles mentaux. Il dit vouloir exercer à nouveau la médecine. Mais qui voudra l’embaucher, même s’il se révélait apte à pratiquer?

«Ce n’est pas parce qu’on a payé sa dette en prison que la société est prête à nous reprendre», conclut Robert Piché, qui a perdu des amis et de bonnes relations de travail à la suite de sa condamnation. «Il faut d’abord prouver au monde qu’on peut marcher droit. C’est un patient travail de reconstruction, parfois aussi difficile que la détention.»

Cas de discrimination

En 2010-2011, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec a reçu 31 plaintes pour discrimination de candidats au travail basée sur les antécédents judiciaires. Cela en fait le quatrième motif en importance quant au nombre de plaintes, derrière le handicap, la race et l’âge.

Se refaire

Clement Proulx a peu de pitié pour les ex-détenus qui se plaignent d’être rejetés par les employeurs. «Il y en a qui préfèrent encaisser leur chèque d’assurance sociale ou tremper dans des affaires louches plutôt que de se retrousser les manches», tranche-t-il.

À 56 ans, ce Gaspésien d’origine au large sourire en connaît un chapitre sur les repris de justice. C’est qu’avant de leur apporter du soutien au centre de toxicomanie Freedom House, à Lavaltrie, il a lui-même moisi dans des pénitenciers américains et canadiens pendant 20 ans. Des peines pour vols, surtout. Tel le gentleman cambrioleur Arsène Lupin, il pouvait dévaliser une résidence sans troubler le sommeil de ses occupants, raconte-t-il, l’œil espiègle.

À son avis, les employeurs sont bien plus nombreux qu’on le croit à vouloir donner une chance aux ex-détenus. «Mais il faut être prêt à accepter des jobines pour commencer», prévient-il.

C’est souvent là que le bât blesse. «Quand tu gagnais des milliers de dollars par semaine grâce au crime organisé, pas facile de retourner laver de la vaisselle dans un resto au salaire minimum», dit Denny Guénette, 46 ans. Cet ex-trafiquant de drogue de Québec fait maintenant du déneigement l’hiver, et l’entretien des parcs municipaux l’été. «Quand je trouve de la drogue par terre, j’appelle la police!»

Après 20 ans d’allers et retours en prison, il jouit de sa vie rangée : «Je travaille 40 heures par semaine, je paye mes factures, je m’occupe de ma maison, je fais de la motoneige… Il ne me manque qu’une blonde!»

Il ne s’ennuie pas de son ancien «club de bicycles», ni de l’argent sale qui débordait de ses poches. Le crime use, dit-il : «Dormir avec des guns dans son lit, ce n’est pas une vie.» Ses méfaits passés continuent néanmoins de lui coûter cher : ses trois filles refusent de le voir.

Il reste que changer commande une volonté de fer, en particulier quand on traîne un long historique de délinquance. Avant de rejoindre le marché du travail, il y a l’estime de soi à rebâtir, le retard scolaire à rattraper, les problèmes de drogue à régler, l’agressivité à maîtriser, explique Mathieu Grenier, conseiller au Service d’intégration à l’emploi Radisson, à Trois-Rivières.

Certains parviennent malgré tout à gravir l’Everest, mus par le désir de rattraper le temps perdu en prison, observe France Bédard, directrice associée des Centres de main-d’œuvre OPEX 82 Laval, Laurentides et Lanaudière. Elle a même vu des cas lourds se reprendre en main – des gens ayant purgé des peines pour meurtre, viol, pédophilie. «Il faut dire qu’ils ont beaucoup à perdre : au moindre écart, ils retournent derrière les barreaux.»

D’autres intervenants confirment, en précisant qu’il est tout de même ardu de trouver des employeurs prêts à les accueillir. Sans compter que les ex-détenus sont soumis à des contraintes nuisant à leur employabilité, entre autres par rapport aux déplacements. «Mais on y parvient parfois», dit Yvan Robinson, directeur général de l’organisme d’aide à l’emploi La Jonction. «On les oriente vers des milieux de travail où on risque moins de leur poser de questions, où les tâches sont plus solitaires», explique sa collègue, Martine René.

Les conseillers en emploi aident aussi leurs protégés à faire un CV et à se présenter en entrevue «sans se tirer dans le pied», dit Martine René. Par exemple, pour masquer les longues absences du marché du travail, le CV par compétences est privilégié. Quand la délicate question des antécédents judiciaires surgit, les candidats sont encouragés à dire la vérité, en précisant toutefois que le délit n’a pas de lien avec le poste offert.

L’attitude positive fait le reste. Alors qu’il dirigeait des entrevues avec des ex-détenus dans le cadre d’une recherche sur leur intégration professionnelle, au début des années 2000, le sociologue Jean Poupart a remarqué que les aspirations de ces derniers étaient souvent des plus traditionnelles. «Malgré leur parcours marginal, ils avaient assimilé les mêmes valeurs que tout le monde, notamment par rapport au travail. Ils veulent faire de l’argent, certes, mais aussi contribuer à la société à travers un boulot gratifiant. Contrairement aux préjugés qu’on entretient à leur égard, la plupart ne sont pas des paresseux.»

Ce que dit la Charte

L’article 18.2 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec stipule : «Nul ne peut congédier, refuser d’embaucher ou autrement pénaliser dans le cadre de son emploi une personne du seul fait qu’elle a été déclarée coupable d’une infraction pénale ou criminelle, si cette infraction n’a aucun lien avec l’emploi ou si cette personne en a obtenu le pardon.»

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